dimanche 9 mai 2010

Tous frets de porc compris



La seule justification (rationnelle) pour en revenir à la démarche si symptomatique d'Onfray le philosophe-disciple d'Aristippe (en moins bien) édité par le spinozozo-nietzschéen sioniste Enthoven Sr., la question est : pourquoi tant de haine à l'encontre de Freud? Question connexe : pourquoi tant de pub à l'égard d'un si mauvais livre (rebattu, inutile, cachetonné)? Je sais bien qu'en ce moment la promotion du système avarié et en déconfiture va au bénéfice des opposants qui se montrent d'autant plus virulents qu'ils n'ont rien à proposer en échange. Il suffit de considérer le défilé des médiocres pseudo-artistes et/ou intellectuels (au sens large) qui défilent sur le plateau de Giesbert le porte-voix de l'oligarchie malthusienne française (obnubilée et fascinée par le modèle libéral anglo-saxon) pour détenir un aperçu plus que synthétique de ces énergumènes.
Nul besoin de donner de noms, puisque leur défilé suffit. Qu'on lise et qu'on liste (sans y perdre trop de temps). Je sais bien que récemment les fans inconditionnels (le pléonasme est lapsus) d'un soi-disant écrivain marginalisé m'ont accusé, outre d'intelligents noms d'oisillons, de n'avoir pas lu leur auteur-acteur chéri, notamment son dernier antiédité (plus que déjà daté). C'est une critique des plus constructives, qui situe le niveau intellectuel de nos vieux rebelles (plus ânes moutonniers qu'anarchistes?) : depuis combien de temps faudrait-il avoir lu le dernier longuet pour se rendre compte que notre âcrivain s'est trompé du tout au tout sur le 911 et que sa position délétère sur l'événement catharsique de son temps épouse par miracle en prétendant les contredire les positions (néo-conservatrices) de la guerre contre le terrorisme, notamment sur le scandaleux et infect 911?
Vieux rebelles qui bêlent, vous dis-je. Ce revenant chouchouté par ses ennemis (fantomatiques) et revenu de ses chichis n'est bien entendu pas le seul d'une liste où les abonnés abondent à la douzaine. Combien de noms (d'oiseaux) suivraient le défilé sur le/la mode des gueulards qui vocifèrent, vitupèrent, fanfaronnent, mais derrière les non (d'oiseaux), quels sont les oui? C'est avec ce translucide que l'on cerne de suite l'imposture de cette contestation qui dit trois fois non pour ne jamais dire oui. Aucun oui, que des non. Des bénis-non non. C'est une poupée...
A l'encontre de Freud, notre agité plus qu'agitateur Onfray n'a strictement rien à proposer. Belle preuve d'amour immanentiste qui consiste à enterrer sa pensée pour déterrer sa dépense. Notre philosophe normand recycle de manière rabâchée et simpliste quelques poncifs contre le père de la psychanalyse (mieux vaut attaquer personnellement un personnage public que d'attaquer un mouvement d'idées; l'exercice demanderait plus d'analyse et moins de haine). Onfray préfère attaquer le père (de) plutôt que la psychanalyse. Qu'Onfray l'hédoniste moraliste libertaire athée s'en prenne (avec des erreurs à foison et des positions caricaturales) à des mouvements religieux n'est pas surprenant.
On reprochera alors à Onfray de manquer de courage et de perspicacité : à notre époque de nietzschéisme purulent, il n'est guère risqué de reprendre le combat antichrétien. C'est même un engagement des plus à la mode (comme la prose d'Onfray). Que notre grand hédoniste ne nous entretient-il, dans un accès de courge dont il est familier, de sa vision slamée de l'Islam, pour voir si elle diffère un tant soit peu de l'opinion islamophobe émanant des cercles sionistes autour d'Enthoven Sr. (le poto de BHL, check!)?
Cette question perfide mise à part, l'attaque d'Onfray contre Freud n'est pas seulement dictée par la soif de vendre du papier Gutenberg (sauvons les pompeux cornichons pendant que leur vinaigre est encore comestible). Onfray exige de la réduction à l'intérieur de la réduction. Le processus général d'immanentisme induit la réduction ontologique du réel au sensible (l'espace laissé libre par cette réduction arbitraire et irrationnelle étant laissé à la jachère du néant). Dans cette réduction du réel au désir (via la médiation nihiliste du fini), Onfray en remet une mouche.
En voulant dynamiter Freud l'immanentiste-thérapeute, Onfray surréduit. Sans doute pourrait-on à bon droit voir dans cette entreprise de réduction extrémiste et désespérée la projection de l'état mental et du niveau intellectuel du réducteur. En gros, on projetterait sur le réel les propres bornes de son esprit (selon sa compréhension du réel). Si tel est le cas, l'opération de réduction s'apparente à l'expression idiosyncrasique de la bêtise. La bêtise intelligente consiste à réduire avec intelligence (à manifester de l'intelligence dans le cadre bouché de la réduction).
L'hyperréduction se définit par la réduction forcenée du réel, au-delà de la sphère du désir, au plaisir. Onfray est un hédoniste sous-terminal, en ce sens qu'il exprime le terminus jusqu'au-boutiste de l'immanentisme terminal. Son hédonisme revendiqué mâtiné de moralisme étriqué (alliance impossible typiquement nihiliste) relève de l'hyperréduction obvie, emplie et pétrie de contradictions intenables et d'approximations superficielles.
Maintenant que l'on a caractérisé l'identité philosophique symptomatique d'Onfray l'immanentiste sous-terminal, comment se fait-il que cet énergumène qui s'exprime avec une diction châtiée et arrogante, alors que le fond de de sa pensée révèle l'inanité creuse de sa personne, petit marquis vaniteux qui s'enorgueillit d'être un bobo provincial sacrifiant à la mode hédoniste du moment (les bobos ont plaisir à penser, plaisir à manger, plaisir à être populaires...), se trouve à hue et à dia invité dans les médias?
La réponse est politique, ce qui ne déplaira pas à notre hédoniste libertaire capitaliste de pare-choc : au moment où l'immanentisme s'effondre, au moment où le libéralisme s'écroule, au moment où l'impérialisme britannique monétariste s'anéantit, on met en avant ce genre d'énergumènes pour donner un ersatz de souffle à un système intellectuel qui est à bout et qui est censé représenter la dimension culturelle du système politico-social. Les sous-immanentistes du plaisir sont les représentants intellectuels d'un système avarié, purulent, à bout.
L'intervention médiatique d'un Onfray va de pair avec l'action de ces intellos/artistes rebelles, marginaux, marginalisés, que l'on convoque pour exhiber la libéralité du système (qui inviterait ses ennemis dans un louable et noble souci démocratique) alors qu'ils sont les pions d'un système oligarchique et ploutocratique à la dérive, les cautions d'un naufrage irrémédiable et dénié, les lampions qu'on sort avant l'incendie général. Feu aux artifices! Tel est le rôle d'Onfray le sinistre hédoniste. Faut-il évoquer qu'il représente adéquatement le système qui le promeut (et qu'il critique sans guère de discernement) ou se désoler de la catastrophe qui se prépare (et dont un Onfray n'est qu'un spectacle emblématique et métonymique)?

jeudi 6 mai 2010

Le principe de crudité

Seconde digression.

Si Rosset accorde autant de soins à travestir sa certitude en incertitude, c'est que la certitude dont il se réclame est fausse. Dans son langage, cela revient à reconnaître que c'est une vérité qui existe, mais qui est insupportable. Raison pour laquelle Rosset l'immanentiste terminal déteste autant Derrida le postmoderne déconstructeur (dont nombre de positions essentielles sont proches des siennes pourtant), qui osa forger le concept (il est vrai fumeux) de différance. Pour Derrida, héritier sans doute trop pointilliste de Nietzsche, la vérité n'existe pas.
Tandis que Rosset se réclame d'un point de vue bien plus élitiste, raffiné et secret : un immanentiste raffiné, quasiment initié (au sens antique) aux secrets (mystères) bien gardés du nihilisme, croit dans la vérité, lui, à condition d'ajouter que cette vérité est tenue pour inférieure au scepticisme nihiliste - selon lequel c'est le droit du plus fort et la loi du désir qui prévalent. Le culte du secret est attesté par la tradition immanentiste qui de Descartes à Nietzsche en passant par Spinoza enjoint au disciple immanentiste d'avancer masqué ou caché. Il serait pertinent de rapprocher cette tradition philosophique du culte du masque tel que la Venise financière et oligarchique le pratique.
Le masque symbolise l'idée selon laquelle la vérité est à cacher. Elle est à cacher parce qu'au fond elle est de peu d'intérêt (de valeur). C'est ce que veut signifier Rosset quand il confesse que même si Dieu existait les choses ne s'arrangeraient guère pour l'homme. L'homme est perdu dans l'infini, entre l'infiniment grand et l'infiniment petit. Que peut Dieu pour l'humaine condition? Ces précisions s'éclairent quand on les rapporte à ce que Rosset dit de la vérité : qu'elle est de peu de prix tant elle est aisément connaissable.
Dès la Logique du pire, Rosset notait que le propre du savoir tragique est d'admettre un savoir que tout le monde sait mais qui est trop atroce pour être ordinairement admis. Telle est la supériorité tragique : ambivalente et inutile. En gros, dès Logique du pire, Rosset notait qu'il n'y a rien à admettre, rien à refouler dans la vérité de type nihiliste (dont le masque est le tragique). La vérité repose sur la libération du rien. Tel est la vérité au fond insupportable et inutile : la vérité est rien. Ce savoir est typiquement issu des traditions nihilistes, mais Rosset l'enrobe sous des atours de :
- séduction avec le principe de raison suffisante
- et d'éthique (Rosset détestant la morale pour les mêmes raisons que Spinoza et Nietzsche) avec le principe d'incertitude.
Rosset prend soin d'avertir son lecteur que ces deux principes constituent les piliers de son ontologie, qu'il nomme élégamment (avec l'affectation qui sied à toute simplicité nihiliste de relent aristo snob) principe de cruauté. L'incertitude renvoie ici à la vérité négative, soit à l'idée que le seul moyen de vivre est de vivre négativement. Rosset loue sans cesse la négativité comme le moyen de supporter la positivité insupportable et cruelle. C'est ainsi qu'il se réfère au principe de la théologie négative, selon lequel on ne peut pas dire ce que Dieu est, seulement ce qu'Il n'est pas. Ce raisonnement théologique mérite son prolongement dans le cadre de l'ontologie immanentiste : il convient pour l'immanentiste de se comporter comme un fidèle religieux - à ceci près qu'il adore un principe antireligieux au sens classique, ou religieux au sens hérétique.
Ce principe, c'est le néant, alors que pour le fidèle classique (transcendantaliste), c'est Dieu, le contraire du néant. La négativité de l'éthique immanentiste s'explique par le fait que le réel tel qu'il nous est connu s'appuie sur le néant. Le réel ordonné étant le fruit du hasard, il est inexplicable. C'est l'irrationnalisme qui prévaut dans le nihilisme et qui aboutit à l'antagonisme duel entre le néant et le réel. Raison pour laquelle, entre parenthèses, la dénonciation du dualisme par Nietzsche est drolatique : car Nietzsche ne propose nul monisme en alternative du dualisme platonicien/classique; il propose le dualisme antagoniste et présente comme réconciliation moniste en échange du dualisme englobant tel que Platon l'a développé à l'aube de l'Occident classique.
C'est dans cette veine ontologique qu'il faut comprendre la démarche d'un Rosset. La négativité est la pratique éthique qui réduplique dans le comportement de l'individu la reconnaissance du néant sur le plan ontologique. L'ontologie joue dans le nihilisme le rôle du substitut à la religion classique. L'effort titanesque que produit Platon pour faire de la philosophie le porte-parole du religieux, une sorte d'avant-garde rationnelle éclairée, est à situer dans cette histoire souterraine du nihilisme qui utilise la philosophie comme subversion de la démarche religieuse.
Platon utilise la raison au service de l'Être, quand le nihiliste utilise la raison au service du néant. La critique platonicienne des sophistes est dirigée contre cette subversion du langage (le beau langage cher à Gorgias dans le nihilisme antique puis à Rosset dans l'immanentisme terminal) qui permet à l'irrationalisme de se réclamer du rationalisme. Dans le raisonnement nihiliste tel qu'il apparaît chez l'oligarque Aristote, la logique est tenue pour imparable parce qu'elle accorde de manière impeccable des effets avec des causes (conséquences/prémisses) à partir de fondements donnés et immuables. Mais quels sont ces fondements qui ne sont jamais interrogés? Ce sont ces fondements qui sont irrationnels et qui expliquent qu'on puisse se réclamer de la raison pour justifier l'irraison.
De la même manière que la colère de Platon à l'encontre des sophistes et des atomistes prend tout son sens si on la resitue dans le cadre d'une opposition entre le monothéisme balbutiant et le nihilisme ressurgissant avec vigueur à l'occasion de la crise monothéiste - de même l'opposition entre Platon et son élève Aristote s'explique parce que l'un défend l'Être quand l'autre défend le nihilisme travesti en métaphysique critique de l'enseignement de Platon et de l'Académie ((le Non-Être en Être).
Platon avait saisi dans l'esprit de son temps à quel point le nihilisme est la tentation diabolique et importante qui sourd derrière le sens et à quel point il est dangereux d'accorder au nihilisme une place mineure et marginale. Platon mesurait d'expérience que le nihilisme n'est pas une forme à dédaigner - mais la forme vers laquelle l'homme tend spontanément s'il ne suit pas sa raison et son envie de vivre. Platon mesurait l'ampleur du danger nihiliste : son importance et sa radicalité représentent un risque de destruction suicidaire qui engendre rien moins que la menace de disparition de l'homme.
Platon arrive au moment de la crise monothéiste, qui le confronte à l'opposition fondamentale du transcendantalisme : d'un côté le parti de l'existence; de l'autre le parti du nihilisme. Si la métaphysique classique fait la part belle à l'existence et accorde au néant (chaos, hasard...) une part plus que marginale (négligeable), c'est qu'elle expulse le danger dont elle a trop peur d'affronter l'évidence. On se souvient de cette anecdote de Platon qui censure pour contrer la menace d'un Démocrite (encore un érudit, comme Gorgias ou Aristote).
Platon et les métaphysiciens ont-ils conscience qu'en déniant au néant son rôle, en refusant d'intégrer le néant dans le transcendantalisme, ils lui assurent le retour avec usure? Rengaine de Rosset (selon lequel le réel finit toujours par triompher avec usure). Rosset pourrait tout aussi bien remplacer réel par - nihilisme.
La perversion sémantique tient au fait que le nihilisme ne se donne pas pour tel, sauf :
1) s'il est un cas dégénéré de pessimisme superficiel (comme c'est le cas de certains contemporains amis de Rosset, le menu fretin des pessimistes chics à la Jaccard, Schiffter et autres affectés décadents et suicidaires, des disciples de Cioran l'ermite mondain de Paris à la sauce roumaine fasciste).
2) L'autre cas plus compréhensible est intervenu lors de la crise monothéiste, quand les nihilistes sont sortis de leur boîte de Pandore (littéralement) et ont cru qu'ils étaient en mesure d'imposer leur ordre apologétique et irrationnel (l'ordre du désordre). Du coup, ils se sont montrés tels quels, en sophistes, atomistes et autres hédonistes, tous penseurs mineurs, réclamant or et luxe, contre leur savoir frisant le pédantisme. L'exemple le plus éclatant relève du cas sophiste - de ce Gorgias qui compose un Traité du Non-Être qui est disparu.
Souvent on attribue ces disparitions à l'opprobre antique et la censure face à des mentalités qui pour des esprits moralistes ou conformistes étaient insupportables. Voire. Je crains plutôt que la perte irrémédiable de ces textes ne sanctionne une qualité mineure, sinon déficiente. Quand on lit Rosset de nos jours, on est frappé par le vide. Un compliment terrible (oxymore relevant de la contradiction) à propos de Rosset serait de louer le vide de sa pensée - parler pour ne rien dire. Mais Aristote aussi a connu un sort similaire pour ses dialogues - même la gloire de la fameuse métaphysique est posthume.
Il est normal qu'un Aristote soit considéré par tout immanentiste comme la référence canonique et académique, mais il convient de rappeler qu'Aristote :
1) s'appuie sur un modèle ontologique périmé et nihiliste (le réel est fini);
2) que l'expression du nihilisme s'appuie sur la philosophie.
Les commentateurs, pourtant d'ordinaire méticuleux (voire vétilleux), oublient de constater que la philosophique s'est développée depuis les pré-socratiques environ, en particulier depuis Platon, avec deux branches :
1) la branche transcendantaliste (Platon, Plotin, Leibniz...)
2) la branche nihiliste (les sophistes, Aristote, Descartes, puis les immanentistes, dont Kant, Hegel...).
Les commentateurs ne retiennent que la branche classique 1, avec des différences internes mineures (l'archétype de ces différences mineures étant le vif débat entre Platon et Aristote), que l'on s'empresse de surcroît de minorer au nom de la communauté de thème (après tout, n'est-ce pas, même Aristote et Platon n'abordent-ils pas le même thème de l'Être?).
Le propre de l'ontologie est de concéder au nihilisme une moindre existence (sur le principe du moindre être platonicien) et de favoriser le terreau de l'expression nihiliste, sur le modèle non du nihilisme pur, mais du compromis. Il s'agit d'accepter un compromis entre :
- la démarche platonicienne qui essaye de sauver le rationalisme ontologique et de l'intégrer dans le giron transcendantaliste comme son expression savante, voire avant-gardiste;
- le nihilisme pur qui n'est pas applicable et qui mène de toute manière au rejet et à l'ostracisme (politique comme religieux).
N'oublions pas pour jouer au jeu des interprétations que Socrate fut empoisonné (de manière scandaleuse et délirante) par un tribunal athénien pour avoir corrompu la jeunesse et atteint aux bonnes mœurs religieuses. Les citoyens érigés en procureurs impavides craignaient en Socrate qu'il soit un nihiliste, sophiste ou apparenté, qui remette en question le transcendantalisme. En un sens ils avaient raison : Socrate annonce la chute irrémédiable du polythéisme. Platon participera activement à cette annonce de mutation. Tant Socrate que Platon sont des républicains - disciples de Solon. Ils annoncent le monothéisme à condition de l'intégrer dans le giron transcendantaliste.
Socrate était un citoyen modèle, notamment en matière de courage guerrier; quand Platon est autant un aristocrate d'esprit qu'un républicain de conviction. Contre l'ontologie monothéiste de Platon, Aristote incarne jusqu'au paroxysme le compromis suspect de teinture oligarchique. C'est un savant. C'est un oligarque. C'est peut-être même un comploteur criminel. Derrière sa démarche si saine et sympathique - revenir aux choses concrètes et de se méfier de certaines entités idéelles -, nous n'avons pas affaire à un débat entre un réaliste (au sens premier) de haut vol ayant le courage d'affronter son maître rêveur. Aristote prône la prudence (phronesis) parce que son sens légendaire du compromis l'enjoint de ne pas monter son vrai visage.
Aristote affûte plusieurs techniques rhétoriques pour dissimuler son identité nihiliste : il serait un rationaliste plus prudent et plus rigoureux que Platon, un ontologue contestataire quoique des plus respectables; un brillant savant (fondateur de la science classique); un promoteur du bonheur bien plus cohérent que les sophistes ou les Cyrénaïques; le maître d'Alexandre le Grand (une marque de prestige incontestable). Personne n'aborde jamais les soupçons légitimes qui pèsent sur les auteurs du possible empoisonnement (fatal) d'Alexandre. Personne parmi les commentateurs pompeux et vénérables n'ose que la logique d'Aristote rimerait avec sophistique.
Pourtant le stratagème ontologique d'Aristote (l'exigence de réalisme concilié à l'enseignement platonicien) se fissure quand on constate qu'Aristote se montre favorable à la tyrannie aristocratique de type oligarchique (Aristote est proche de la mentalité des satrapies perses de son temps). Pour démasquer la posture plus que l'imposture, il convient de constater qu'Aristote envisage le réel comme fini. C'est ici qu'on arrête les frais.On en revient aux faits.
Quelles que soient les qualités finies d'Aristote (elles sont indéniables et toujours en vigueur dans l'esprit immanentiste contemporain), ce philosophe de l'oligarchie universelle porte plus que le ver dans le fruit. Il porte le nihilisme dans sa pensée statique, antidynamique et qui débouchera sur les raisonnements scolastiques de l'aristotélisme médiéval. Suivre le modèle aristotélicien, c'est limiter la pensée à un modèle forcément dépassé - c'est légitimer un modèle d'appauvrissement idéel et généralisé, où le fini ne peut que se réduire comme peau de chagrin au fil du temps, d'un Premier Moteur postulé tel un deux ex machina vers un dernier moteur jamais abordé mais tout autant inéluctable (peut-être plus).
Mais est-ce que le ver est dans le fruit ontologique suite au dévoiement externe du nihilisme - ou la démarche philosophique (qui historiquement prend corps autour de la science ontologique de l'Être en tant qu'Etre en Grèce antique, bien que ce questionnement issu de la méthode dialectique soit une forme couramment usitée dans l'Afrique antique depuis les premiers royaumes et les premiers Empires, ceux du Soudan, ceux d'Éthiopie, ceux du Zimbabwe ou d'Égypte) n'est-elle pas suspecte d'un glissement qui n'existait pas aux temps du polythéisme et qui surgit avec le monothéisme balbutiant, dans cette dissociation du religieux monothéisme avec la philosophie?
Comment expliquer la forme philosophique parallèle au religieux monothéiste (et absente du polythéisme)? On n'a jamais réussi à distinguer le religieux de la philosophie, tant il serait tout à fait vain de définir la spécificité philosophique comme l'usage de la raison ou de la pensée humaine. Le fait de spécifier une démarche de raisonnement comme purement humaine ne revient-il pas à déconnecter la démarche de pensée de son lien pourtant primordial avec le divin, entendu comme l'explication nullement irrationnelle du réel, en particulier de ce qui est extérieur à l'homme?
Quand un Kant au bout de la chaîne philosophique historique se met à douter de l'existence d'un réel indépendant de nos représentations singulières (voire d'une représentation unique), on se dit que la philosophie déconnectée de la question du divin a fini par produire son questionnement outrancier, exacerbé et si réducteur. Mais dès les prémisses, dans la définition, le fait de concevoir l'exercice de la pensée comme une possibilité simplement humaine (trop humaine?) suffit à indiquer que le nihilisme est dans la philosophie, qu'il l'investit alors qu'il se trouvait exclu du polythéisme. La forme philosophique serait-elle l'expression privilégiée du nihilisme. Ce que l'on nomme ontologie exprimerait-il pour le nihiliste la forme dissidente et hérétique du religieux?
Rappelez-vous des envolées déjà emportées et un brin délirantes de Nietzsche certifiant qu'il n'a rien du fondateur de religion? Normal, si c'est le prophète de l'immanentisme tardif et dégénéré. Notre moustachu maniaque est bien prophète, mais un prophète dissident et hérétique! Un prophète nihiliste est humain exclusivement, déconnecté de son rapport avec les puissances divines. Ce n'est pas un hasard si un Aristote s'emparera de la forme philosophique - inexistante avant les balbutiements monothéistes. Après tout, il n'a fait que suivre en la perfectionnant (plus de science que de rhétorique) l'inclination des sophistes et des atomistes (et tant d'autres écoles mineures et foisonnantes).
On objectera que Platon et ses devanciers ont produit les efforts les plus admirables pour rattacher l'exercice philosophique (en gros le dialogue) au transcendantalisme. L'effroi de Platon devant le spectacle des sophistes et des atomistes ne s'explique pas autrement que par cette peur d'user d'une forme de pensée et d'expression qui encourage le nihilisme. La philosophie naît ainsi de la rencontre du théâtre et de la rhétorique. C'est un enfant curieux, aussi curieux que le bigarré dieu Dionysos (dont Nietzsche se réclamera plus tard pour dénicher et exhiber un pendant délirant et inepte au Christ chrétien).
C'est aussi un enfant quelque peu monstrueux, tant il libère par son esprit si caractéristique l'espace du nihilisme - qui commence par l'émancipation de l'homme de son imbrication dans un cosmos le dépassant. Malgré les efforts de la tradition platonicienne (rattacher la pensée philosophique dans le champ du transcendantalisme, contre la tentation démesurée du nihilisme), la philosophie porte en son sein la tentative nihiliste. C'est ce que montre l'histoire de la philosophie : un gigantesque combat entre l'option transcendantaliste et l'option nihiliste au cœur de la rationalité humaine - voire leur réconciliation hypothétique (et impossible) autour de figures soi-disant fédératrices et emplies de sagesse, à l'image d'un Aristote.
Si le tableau de Raphaël est si célèbre, c'est qu'il représente bien plus que le lien filial et antagoniste entre Platon et Aristote sous la coupe de Dieu. Le tableau matérialise dans son art pictural l'opposition entre le nihilisme et le transcendantalisme. Le polythéisme avait réussi à expurger son expression religieuse du nihilisme. Toute trace de nihilisme était impie (bien que l'Ancien Testament chrétien contienne certaines formes de nihilisme caractéristiques, vite étouffées). Le polythéisme est sous sa forme pure (historique) exempt de formes de philosophie, qui peuvent apparaître comme des déviations.
C'est avec l'apparition progressive et balbutiante du monothéisme que le progrès religieux révèle le retour du refoulé, soit le retour du nihilisme, de cette forme de religiosité qui s'exprime par un refus du divin et par la revendication d'une indépendance humaine spécifique et exacerbée. Dans la tradition hellène, la démesure sanctionne cette attitude nihiliste qui peut paraître séduisante mais qui est aussi si destructrice. Le diable de la tradition chrétienne projette sur une figure fascinante et surnaturelle les caractéristiques du nihilisme humain.
Par ailleurs, il est indubitable que le monothéisme soit un progrès et un passage obligé de l'histoire qui contienne en son sein des inconvénients majeurs. Le fait de libérer le nihilisme et son refoulement polythéiste strict n'est pas à terme un vice. Car en permettant au nihilisme de sortir de sa boîte, le débat acquiert une amplitude telle que l'homme se confronte au vrai problème et ne cesse de croître. Dénier ou comprimer le nihilisme sous prétexte de tare rédhibitoire conduit l'homme à stagner. La croissance positive de l'homme passait ainsi par une évolution dynamique qui nécessite l'affrontement avec le nihilisme du transcendantalisme.
La forme religieuse classique est amenée du coup à muter profondément et à quitter sa peau provisoire de transcendantalisme pour prendre une nouvelle forme (que j'ai appelée néanthéisme). En gros, le néant est reconnu et défini en tant qu'existence - par opposition au néant nihiliste qui promeut le néant de l'absence. Le fait que la philosophie ait fait ressortir le nihilisme jusqu'alors soigneusement occulté/tu s'avère un mal pour un bien. Un grand mal; un grand bien. Pas d'espace sans la reconnaissance du néant et son intégration au champ du religieux classique - non nihiliste. Il fallait que le nihilisme rentre dans le champ de l'existence. Avec le transcendantalisme, le néant se trouvait exclu des prérogatives à l'existence, ce que confirme l'ontologie platonicienne.
De ce point de vue, la démarche d'immanentiste terminal d'un Rosset qui croit ruser avec le transcendantalisme immuable et antagoniste sans intégrer que l'affrontement transcendantalisme/immanentisme est dépassé et que l'évolution aboutit à la caducité du transcendantalisme (et à la disparition de l'immanentisme comme le diable à la fin de ses coups de force/farce), cette démarche soi-disant si subversive (quoique si conservatrice) est fort bénéfique à la cause du religieux antiimmanentiste. Rosset estime par sa démarche d'immanentiste terminal en terminer avec l'immanentisme, l'achever, achever le grand Nietzsche, achever l'immanentisme tardif et dégénéré.
Il achève certes, sans comprendre qu'il achève au sens où il meurt. Il s'achève soi-même en croyant (se) couronner. A force de traquer l'illusion sous la forme du double, Rosset ne voit pas que l'illusion et le double sont l'apanage de sa démarche aveuglée et troublée. Rosset se porte à l'avant-garde de l'immanentisme en instaurant le règne du réel sensible comme parachèvement de la mutation impossible. Rosset entend parachever et couronner (au sens aristotélicien) en donnant à l'impossible immanentiste un visage de possible. Rendre l'impossible possible : justifier de l'injustifiable ou rationaliser l'irrationnel.
Tel est le grand dessein de Rosset. C'est en quoi il en termine avec l'immanentisme. Car l'immanentisme n'est pas plus possible que justifiable ou rationalisable. L'immanentisme est la radicalisation du nihilisme aristotélicien en ce sens qu'il transforme la ruse d'Aristote (biaiser avec Platon en abondant en quantitatif pour faire oublier que le réel n'est pas définissable en termes quantitatifs) en une radicalisation de cette ruse : le fini devient le désir.
Par ce tour de passe-passe, la réduction singe la complétude. L'avant-garde de Rosset (de l'immanentisme) est conservatrice au sens où il s'agit d'empêcher le changement.
- Changement politique : Rosset n'est jamais que l'héritier :
a) d'un Nietzsche, qui n'est jamais que l'expression viscérale du refus du changement (dans sa conséquence légendaire, Nietzsche réclame la mutation de l'immobilisme);
b) et d'un Schopenhauer, qui n'aura cessé toute sa vie de rentier misanthrope et atrabilaire de prôner le conservatisme le plus virulent (voire homicide).
- Changement ontologique : l'immanentisme terminal est couronnement et explicitation du processus immanentiste en ce qu'il assume sereinement et ouvertement le refus du changement et l'acceptation du réel tel qu'il est (dans son jargon laudatif accepter le réel, c'est refuser le changement).
Rosset sert le changement en croyant le contrarier. Les immanentistes auront plus servi le changement objectif que les métaphysiciens s'inspirant de l'héritage classique, comme cet Heidegger qui à force de traquer l'Être sans parvenir à le distinguer de sa définition (obscure) hégélienne (et aristotélicienne) en vient à en rester dans les rets du nihilisme tel qu'il est exprimé par la pensée immanentiste de celui qui le fascine tant sans réussir à le dépasser, l'aimant Nietzsche. Cette ironie de l'histoire est cette ruse que Hegel croyait discerner comme le signe de la raison justement décelable dans l'histoire.
Elle serait aussi cette justice immanente qu'un Hegel distingue derrière la justice transcendante de son système typiquement postaristotélicien (le compromis nihilisme/transcendantalisme, la prudence sophistiquée). Hegel est par son emphase et son style peu clair un cran au-dessus du jargon prétentieux et ésotérique d'un Aristote. La duperie de Rosset si l'on examine son ontologie consiste à proposer une ontologie négative ou une vérité négative.
Aurait-il oublié ce qu'il énonçait sur le purement négatif de la critique? «Un propos contestataire est toujours, par définition, incontestable. Le privilège des notions négatives, qui désignent ce à quoi elles s’opposent mais ne précisent pas pour autant ce à quoi elles s’accorderaient, est de se soustraire à toute contestation : elle prospère à l’abri de leur propre vague. C’est aussi l’éternel privilège des charlatans : non seulement de parler, comme le suggère l’étymologie du mot, mais encore et surtout de réussir à parler de rien
Il est vrai que Rosset ainsi que les immanentistes ne s'est jamais embarrassé de conséquence et qu'il ne lui dérange nullement de dénoncer la critique négative tout en prônant cette même critique au point de vue ontologique. Il est vrai aussi qu'à propos de la joie il dresse l'éloge inconditionnelle de l'injustifiable et de l'irrationnel - ce qui ne se justifie pas est au-dessus des justifications, comme c'est le cas selon lui de la joie. Mais je m'aperçois qu'il n'est que temps de clore cette deuxième digression et que je poursuivrai la recension de ce billet consacré (plus que moins) au Principe de cruauté de Rosset par l'examen plus illustré et direct de son argumentaire caractéristique.

Donner le change ment

Quand on se trompe - on trompe.



En période de crise, il est deux grandes positions :
1) la position du changement;
2) la position de l'immobilité.
Le changement physique implique que le mouvement soit possible. L'immobilité n'est pas loin de l'immobilisme, selon lequel, outre que le mouvement se trouve nié, c'est la sclérose qui s'empare bientôt d'un tel donné, comparable au sol appauvri à force d'être exploité contre le bon sens.
Partout, dans les cercles de réflexion stratégique qui ont intérêt à conserver l'actuel système (pourtant sclérosé et moribond), on retrouve le même type de raisonnement : le changement n'est pas possible. Seules sont possibles des réformes à l'intérieur du système actuel (dans les bornes d'une mentalité pourtant condamnée).
Cette position est l'apanage remarquable des experts (discrédités sous peu) de la science économique dominante (quasiment consensuelle) d'obédience monétariste. Ces experts se rendent-ils compte qu'en s'arrogeant le label exclusif de la science, ils sont en passe de discréditer la démarche pourtant salutaire de la science - alors qu'il conviendrait de démasquer l'imposture scientiste de leur méthode faisandée et fausse? Quand on se trompe, on n'est plus un expert. Quand on se trompe, on n'est plus un scientifique. Quand on se trompe - on trompe.
Peut-être parce qu'ils pressentent qu'un changement serait défavorable à leurs intérêts (en particulier à leur prestige intellectuel), les experts de la science économique monétariste (science scientiste) profèrent des absurdités incoulables. Ils sont suivis par le cortège funèbre des porte-paroles aux intérêts bien sentis dans l'actuel système - qui n'ont pas intérêt au changement. Je pense en premier lieu à ces journalistes des médias officiels qui non contents de propager des ragots en guise de vérités sont devenus tellement déformés par leurs formations formatées et disqualifiantes (bientôt disqualifiées) qu'ils ne comprennent plus rien et ne sont plus en mesure de comprendre quoi que ce soit d'un peu abstrait et d'un peu théorique.
La méthode journalistique s'inspire de l'objectivité scientifique, une rengaine qui cache de moins en moins le scientisme et la réduction épistémologique. Outre les experts et les journalistes, nous n'allons pas passer en revue l'intégralité de tous ceux qui n'ont pas intérêt au changement et qui promeuvent des solutions impossibles (nihilistes, pour demeurer dans le giron de ce système). On pourrait les nommer les empoisonneurs médecins, pour pasticher Nietzsche et Rosset.
Je distingue deux catégories d'hétéroclites remarquables.
1) Ces petits bourgeois qui appartiennent à des classe moyennes assez aisées et qui reprennent à leur compte (en banque) les valeurs dominantes de la haute bourgeoisie d'affaires pour mieux recueillir les miettes du festin et sans doute pour se parer en imitant du prestige inaccessible voire cruellement absent de leurs modèles. Ces moutons estiment qu'en singeant (comme des rats) les méthodes dominantes et prédatrices ils se trouveront du bon côté, non pour le Jugement Dernier - toute préoccupation spirituelle leur étant étrangère - mais au nom de leurs intérêts matériels, voire pécuniaires bien sentis.
Fort mal compris, puisque ces gens ne comprennent pas qu'ils constituent les plus fervents soutiens de valeurs qui finies le sont - si finies qu'elles sont à enterrer au plus vite et qu'elles subiront le sort de toute matière purulente : le mieux est de pourrir au plus vite pour changer au plus vite. Une caractéristique de l'ensorcèlement mimétique tient à l'illusion selon laquelle en imitant (répétant servilement) on se placerait à l'abri des turpitudes parce qu'on se tiendrait au plus près des plus forts. C'est l'une des raisons pour lesquelles les Verdurin mettent autant d'empressement à singer les Guermantes dans Proust.
C'est aussi et malheureusement se montrer des plus légers, soit oublier (ou l'omettre) que les plus forts suivent un code de conduite irrationnel et destructeur et que ce code de conduite les condamne (aussi certainement qu'il les damne) à subir tôt ou tard les affres de la destruction qu'au début de leur brillante carrière ils font subir aux autres (et feignent du même coup de ne pas discerner, forts du principe réducteur et sensualiste selon lequel ce qu'on ne sent pas n'existe pas). En l'occurrence, les plus forts correspondant aux financiers mondialistes et monétaristes, leur ordre qui est en train de passer de vie à trépas ne laisse pas d'augurer de leur chute inéluctable et du discrédit qui s'emparera des valeurs marchandes dominantes, de cet impérialisme qui se pare des atours de la liberté sous le doux nom empoisonné de - libéralisme.
2) Ces rebelles dont le fondement de la contestation s'appuie précisément (quoique fort peu rationnellement) sur le refus du changement et la promotion de valeurs aussi impossibles que négatives. Quand on ne propose pas de changement en lieu et place de la contestation critique qu'on instille, aussi juste soit cette contestation, on conforte en réalité les valeurs qu'on prétend contester. On est un faux rebelle. On bêle en faux. Cas de ces écrivains mineurs et surfaits qui passent en nombre conséquent depuis peu à la télévision en étant présentés comme des rebelles et des marginaux dont l'immodestie le disputerait à l'égotisme anar. Le système utilise ces tristes figurines bientôt oubliées pour essayer par la fausse contestation de perpétuer tant bien que mal son pouvoir exsangue. La technique pour démasquer cette imposture de posture contestataire consiste à examiner quel changement se trouve proposé. Si aucun changement n'est envisagé, l'imposture est caractérisée. Si un changement inconséquent est timidement avancé, l'imposture plus vicieuse est tout autant décelable.
Nous assistons en voyeurs ébaubis au défilé des virulents et agressifs qui confondent la destruction avec la construction, la critique se réduisant pour eux à un vaste champ de bataille empli de mines et d'explosions. Après le feu d'artifice(s), le champ de ruines laissera place au néant. En tant qu'artistes, ils sont les porte-plumes du système croulant. Bien sûr, ils devraient toutes affaires cessantes cesser leurs fonctions de pitres du pire, mais ils sont trop aveuglés par les trompettes de la renommée pour cesser leur cirque dévastateur et surfait.
Ce style surfait et médiocre (l'agressivité remplaçant l'idée) est soutenu par ceux qui fatalistes ou pessimistes estiment (confusément) que l'avenir est constitué d'une possibilité unique, nécessaire et malfaisante. Ontologie immanentiste, notamment théorisée par Spinoza. Dans cette illogique, le mal est l'unique solution impossible. Les actuels oligarques de la finance mondialiste sont certes des plus dépravés, mais ils sont aussi, du fait de leurs maléfices rusés, destinés à triompher.
De multiples sites Internet relayent cette position fausse, qui s'apparente au complotisme en ce que la vision complotiste selon laquelle l'histoire s'explique au final par des complots (plus ou moins interconnectés) est une promotion fataliste et fort pessimiste du mal monothéiste. Le recours au futur simple est la marque de fabrique stylistique de ces oracles de triste augure qui estiment que les mauvaises nouvelles dont ils sont les porteurs sont aussi mauvaises qu'inéluctables. On annonce avec un triomphalisme visionnaire que la faillite de la Grèce entraînera la faillite de la zone euro (par exemple).
L'usage du futur simple signe que le futur prédit est un futur inéluctable. C'est ce qui s'appelle prendre ses désirs pour des réalités, soit rendre la réalité impossible. Comme une part de ce qui arrive est dans un futur proche effectivement prévisible, nos Cassandre de la prévision stratégique jubilent et prennent le Ciel (ou l'Enfer) à témoins de leur juste vue. Juste, peut-être; courte - encore plus certainement. L'erreur centrale s'appuie ici sur la vérité superficielle : que la nécessité recoupe qui plus est le règne incontestable du mal.
Qu'est-ce que ce pessimisme? Ce n'est pas l'humeur sombre qui s'empare du découragé par le spectacle de l'ampleur du mal (dont le triomphe désolant ne saurait être que de courte durée). C'est le pessimisme dont on affuble Schopenhauer. Son commentateur disciple Rosset ne cesse de mettre en garde contre cette interprétation. Et pour cause : Schopenhauer est l'ontologue de l'absurde - pas du pessimisme.
Ce pessimisme-là, pessimisme de l'absurde, est bien entendu l'expression pessimiste - de l'immanentisme pur et dur. Il est compréhensible qu'un immanentiste terminal comme Rosset ne soit pas en mesure de distinguer l'identité de l'immanentisme. Comme Rosset le constate lui-même, l'aveuglement quant à soi s'avère le plus important des aveuglements. Mais le refus du changement que manifestent ceux qui à l'heure actuelle refusent que l'on change de système alors que le système est condamné est typique d'une démarche figée : l'immanentisme.
Ceux qui refusent le changement sont des immanentistes terminaux qui en bons sclérosés se montrent réactionnaires en diable (radicaux, il se révèlent fascistes). Ils souscrivent à une conception du réel qui est finie et qui du fait de cette finitude est promise à la ruine. Comme le séducteur ment en jurant que cette fois il a changé, alors qu'il est incapable de changer sa séduction perverse et mensongère, l'immanentiste se meut dans une réalité qui à force de sclérose finit dans la disparition. Curieux fondements que ceux de l'irrationalisme.
Ils se trouvent décrits au plus près par cette sentie sentence du général de Gaulle (qui avant d'être évincé du pouvoir par une révolution gauchiste largement soutenue des milieux atlantistes monétaristes mena une politique justement antimonétariste et capitaliste) : "Les possédants sont possédés par ce qu'ils possèdent."

mercredi 5 mai 2010

La crise de la science économique



Maintenant que nous sommes confrontés à la crise grecque
(qui n'est pas une crise déconnectée des problèmes européens, mais qui est la crise commençant par le maillon faible avant d'entraîner dans son jeu de dominos l'ensemble des États-nations de la zone euro - dont l'unité fédérale est fondée non sur l'unité politique, mais sur l'unité monétaire et monétariste),
regardons le problème en face.
(Bien entendu, on a les moutonnières et désaxées crapules qui vous expliquent que la crise que traverse la Grèce est un problème circonscrit à la Grèce. Preuve en serait la corruption que traverse le pays et dont les pays développés ne sont pas affligés. Comme quoi il existe de manière récurrente une psychologie du collaborateur dans toutes les périodes troublées, qui travaillant pour le plus fort en vient à défendre des principes nauséabonds et profondément méprisables. Mieux vaut ne pas tomber aussi bas - ne pas sombrer dans le mépris de soi travesti en arrogance de faible).
Quand on consent à ne pas biaiser avec les réalités
(la Grèce subit les premières foudres de ce qu'on baptise pudiquement et impersonnellement les marchés parce qu'elle est le pays le plus faible de la zone euro - pas parce qu'elle serait le pays le plus corrompu ou le plus fautif)
et quand on consent à une certaine morale
(par les temps qui courent, les fascistes bourgeois et libéraux sont de sortie),
on ne peut que s'offusquer des discours des experts en économie qui montrent à quel point l'on peut être ultra-diplômé dans un certain donné académique et se montrer totalement perdu et dépassé quand le changement survient (quand le donné connu et familier vient à évoluer). Je ne désigne pas les condamnations des méthodes de ces États qui font un peu de profit sur le dos de la Grèce sous prétexte de l'aider. Après tout, depuis quand exige-t-on d'un thuriféraire à une certaine mentalité immorale une subite once de moralité? La France et l'Allemagne ne répètent à leur petit niveau que ce que font les anonymes marchés avec usure (c'est le cas de le dire).
Le plus scandaleux est le spectacle de ces experts qui loin d'aider leur auditeur néophyte à mieux comprendre la situation, à approfondir les mécanismes économiques aberrants et déphasés, à souligner les contradictions et l'impéritie galopante, s'empressent de ne souligner que la moitié des faits ou, plus cachottiers, de cacher ce qu'ils peuvent encore cacher.
Le roi est nu. Tel devrait être le discours des experts en pseudo-science économique pour démasquer l'imposture des pompeux cornichons (les marchés en faillite irrémédiable, leurs relais médiatiques et leurs mimes détraqués des classes sociales moyennes). Nos experts en impairs en sont à reconnaître que la crise grecque entraînera dans sa chute la zone euro dans son intégralité, à commencer par l'Espagne et l'Italie. On dénonce aussi les régimes drastiques qui sont décrétés par des instances mondialistes et bureaucratiques comme le FMI (dirigé par un socialiste ultra-libéral français) contre le peuple grec, alors que ce devraient être aux spéculateurs financiers à payer l'addition salée.
Parle-t-on du précédent politique de F.D Roosevelt avant la Seconde guerre mondiale, des alternatives à la terrible crise économique qui ravageait son pays (et qui amena à la Seconde guerre mondiale)? Nos experts de la maison mère (de plus en plus amère) évoquent-ils des actions comme la Commission Pecora, le Glass-Steagall Act ou plus généralement les accords de Bretton Woods? Pas du tout, ils réduisent les problématiques à la reconnaissance factuelle et a posteriori de faits dépassés.
Quand je parcours la liste des experts prestigieux invités aux émissions médiatiques pour expliquer le cas grec, un Jacques Sapir par exemple, ou d'autres au discours carrément infect (par les temps qui courent les masques tombent, les ultra-libéraux passent pour des extrémistes et des fascistes), je ne peux pas ne pas me poser la question évidente pour qui possède encore un peu d'intelligence (et de cœur) lui permettant de relier un tant soit peu les événements entre eux : que n'invite-t-on en France un Jacques Cheminade, le candidat larouchiste à la présidentielle de 1995 qui se trouve toujours harcelé par un système judiciaire peu suspect de justice parce qu'il a dénoncé le premier dans les cénacles politiques le fascisme financier que nous subissons de plein fouet quinze ans plus tard?
Cheminade est un économistes qui présente les mêmes diplômes (voire plus) que les économistes prestigieux invités sur les plateaux. Son seul tort est d'avoir dit la vérité trop tôt et, crime encore plus impardonnable dans le prolongement de ce premier crime, d'avoir dit l'intégralité de la vérité. On aime bien que les contestataires n'exposent de l'iceberg que sa partie émergée. Ne surtout pas révéler que nous sommes dirigés par une mentalité ultra-libérale qui n'est ni plus ni moins qu'une mentalité fasciste (la même mentalité financière et monétariste qui subventionna massivement les régimes fascistes en Europe avant la Seconde guerre mondiale).
Au lieu d'inviter Cheminade en France, on invite des faux prophètes aux titres d'économistes (sans préciser jamais qu'ils appartiennent au monétarisme) qui pour suivre la science économique universitaire et académique suivent des théories fumeuses reposant sur l'erreur. Tous ceux qui discourent de la crise grecque à l'heure actuelle dans les médias dominants tiennent des discours faux pour la simple raison qu'ils ont été déformés par des méthodes aussi prestigieuses que désaxées (certaines explicitement perverses, comme celles de l'École de Chicago, celles des comportementalistes dans l'entourage d'Obama, Blanchard au FMI, Tirole en France).
Je pourrais revenir aussi sur le traitemnet infligé à l'inspirateur américain Lyndon LaRouche, qu'on a si peur d'inviter dans les débats officiels alors qu'il est l'inventeur d'une théorie économique majeure - on préfère mettre en avant son nazisme délirant (entre autres affabulations grotesques) que ses prédictions économiques vérifiables depuis un demi siècle ou son appartenance à l'Académie russe des sciences - en tant que membre honoraire. Passons sur les injustices, nul n'est prophète en son pays. Mais que diront dans quelques siècles les historiens sur notre époque d'égarement où l'on prend les vessies pour des lanternes et les aveugles pour des borgnes?
J'aimerais poser une question en entendant discourir avec réduction les experts (dont la formation est forcément réductrice en tant qu'experts, les économistes sacrifiant aux normes du monétarisme ambiant) : comment trouver les bons remèdes quand on dénie les causes? Comment changer quand on valide un système donné, fini, figé et sclérosé? Bien entendu, comprendre la crise grecque suppose que l'on reconnaisse que la crise grecque n'est que la synecdoque de la crise mondiale. Bien entendu, comprendre la crise mondiale suppose que l'on reconnaisse que pour mette fin à la crise il est nécessaire de mettre en faillite l'ensemble du système bancaire mondialisé, à commencer par son centre névralgique de la City de Londres.
Bien entendu, ces mesures adéquates ne seront jamais abordées dans un débat médiatique où il importe de noyer le poisson en confortant les fondements monétaristes sous prétexte de dénoncer les irrégularités superficielles de la crise monétariste. Le raisonnement détraqué pourrait être : dénoncer les effets sans reconnaître les causes. Comment trouver des alternatives conséquentes dans un raisonnement de déni, dont le principe est de réfuter les causes des effets? C'est ce qui se passe à l'heure actuelle avec la crise grecque.
Après tout, c'est ce qu'on fait depuis un bon moment. Prenons par exemple l'assassinat de JFK en 1963. On prétend qu'il n'est jamais bon de laisser les cadavres pourrir dans le placard. Ils finissent toujours par vous empoisonne l'existence d'une manière ou d'une autre. En laissant pourrir le cadavre de JFK, les populations inconséquentes et frivoles des États-Unis et d'Occident ont entraîné la décomposition morbide de la démocratie libérale. Puis il y a eu le 911. En laissant valider la VO débile et perverse du 911, les populations des États-Unis et d'Occident ont entériné la légitimation de effondrement économique de nature systémique dont la crise grecque n'est que le paravent réducteur et mensonger.
Revenons d'urgence au 911. Reconnaissons la vérité : ce sont les factions financières qui ont commandité cet attentat. Depuis des places boursières comme la City de Londres et via des satrapies comme l'Arabie saoudite. Pas depuis les montagnes de Tora Bora ou les madrasas du Pakistan. Toujours à l'œuvre le mécanisme du bouc émissaire. Oussama dans le 911. La Grèce dans la crise de l'Eurozone. Alors soyons direct : tant qu'on ne reconnaîtra pas les véritables assassins de JFK, on ne pourra trouver les alternatives pour sauver le meilleur de la démocratie libérale, soit les principes républicains en faveur des peuples et contre les oligarchies (notamment financières).
Tant qu'on ne reconnaîtra pas les véritables commanditaires des attentats du 911, on ne pourra trouver les alternatives à la crise mondiale dont la crise grecque n'est que la partie visible la plus immédiate et la plus étriquée. Le jour où le 911 a été décidé, ce fut par les financiers mondialistes pour proposer leur alternative désaxée à la crise inévitable de leur système monétariste. Tant qu'on ne reconnaîtra pas le 911, on ne pourra accéder au changement. Le changement implique que l'on reconnaisse les vraies causes pour cerner les effets. Pas d'effets sans cause. Pas de changement sans reconnaissance. Nous avons besoin de reconnaissance. Nous avons besoin de rédemption? Nous avons besoin de vérité.

mardi 4 mai 2010

Le principe de crudité

Première digression.

L'Église voulut de tout temps l'anéantissement de ses ennemis : nous, les immoralistes et antichrétiens, voyons notre avantage dans le fait que l'Église existe..."
Friedrich Nietzsche, Crépuscule des idoles, La Morale, une contre-nature, § 3.

Dans le Principe de cruauté, Rosset invoque pour caractériser son ontologie l'incertitude. Selon son opinion, l'ontologie qu'il défend, en gros un principe épuré hérité de Spinoza et Nietzsche, repose sur le principe d'incertitude qui indique qu'il défend une opinion tolérante et modérée face à la certitude qui serait l'étendard et l'apanage du fanatique. Rosset reprend la problématique d'un Voltaire, dont lui-même reconnaît au demeurant le caractère peu philosophe.
La position de Rosset est particulièrement alambiquée et hypocrite : se réclamer de l'incertitude face à la certitude, c'est se présenter comme une sorte de sceptique modéré et bonhomme, cette impression s'ancrant sur la filiation dont se réclame Rosset : Montaigne, dont il dit qu'il est le plus pénétrant des penseurs français. Si l'on suit ce que Rosset dit de lui-même, on a l'impression qu'il est favorable à la tolérance et à la libéralité. Il serait contre le moralisme, contre le fanatisme, contre la certitude.
Au risque de contredire celui qui passe à l'heure actuelle pour un penseur drôle et profond, aux yeux notamment des sionistes attitrés de la radio intellectualiste France-Culture, il serait temps de corriger le tir. Rosset est profond, à condition de rappeler qu'il est un immanentiste. Pas n'importe quel type d'immanentiste : c'est un immanentiste de facture terminale. Il écrit au moment où l'immanentisme s'effondre, pour légitimer et conforter cette mentalité condamnée.
Le prodige rhétorique que manifeste Rosset pour rendre positif son engagement destructeur tient à la faculté de s'immiscer dans la cohorte de ceux qu'ils critiquent tout en en faisant partie. Sensible à une parole de Nietzsche qui explique que l'immanentiste n'a pas intérêt à supprimer les positions adverses (voir citation en exergue), Rosset utilise indifféremment Platon, Épicure, Pythagore et lui-même, mélangeant subtilement la philosophie classique avec une tradition dont lui-même reconnaît qu'elle serait une branche dissidente, voire hérétique.
Dans son dernier ouvrage Tropiques, Rosset n'hésite plus à amalgamer Platon et Marx pour les besoins de son argumentaire : si lui-même utilise le réel comme fondement de sa philosophie sans définir ce terme, tous les philosophes feraient de même - oubliant de préciser l'essentiel, à savoir que la tradition classique dissocie le sensible de l'idéal, quand la tradition hérétique réfute l'idéal comme l'illusion, ce qui revient à distinguer l'indéfinition classique de l'idéal avec - l'indéfinition dissidente du réel exclusivement sensible.
Si le pervers est celui qui retourne le sens, remettons le sens à l'endroit. Le nihilisme exacerbé de Rosset le pousse à se parer des vertus de la modération. C'est ce que remarque Rosset lui-même, quand il constate que l'étendard dont se recommandent les fous est la raison. La modération de Rosset est précisément l'inversion (perverse) de la modération classique, un peu comme la philosophie nihiliste est le retournement renversant (sidérant) de la tradition classique héritée en Occident d'un Platon emblématique. Rosset n'est pas du tout un sceptique se réclamant de l'incertitude au sens classique.
C'est un nihiliste qui subvertit l'esprit du scepticisme (en particulier celui antique d'un Pyrrhon, mais aussi celui d'un Montaigne), pour mieux subvertir à son tour le principe d'incertitude dont il se réclame. Dans son livre le plus ontologique (en tout cas dans lequel son ontologie s'exprime le plus ouvertement), Le principe de cruauté, le principe dont se recommande Rosset est l'incertitude. Cette incertitude-là mérite d'être autant définie et cernée que la joie dont se réclame Rosset. La joie de Rosset est la joie nihiliste, joie intégralement attachée aux considérations matérialistes.
L'incertitude dont se réclame Rosset est du même tonneau. Il y a tromperie sur la marchandise. Qu'est-ce que l'incertitude sceptique? C'est de considérer que la vérité n'est pas accessible. Sans doute pourrait-on discuter de ce point connexe, mais selon la tradition pyrrhonienne elle-même, présentée par l'historien de la philosophie Marcel Conche, la vérité existe bel et bien, bien qu'elle ne soit pas accessible. Ce statut de la vérité est d'autant plus intéressant que me revient en mémoire les paroles prêtées à Ponce Pilate répondant au Christ (avant sa crucifixion) : "Qu'est-ce que la vérité?"
Ponce Pilate était le gendre par alliance de l'empereur Tibère et le préfet (procurateur) de la Judée (troublée et millénariste) durant laquelle surgit le Christ. Du fait de ses prérogatives et de son statut familial, Pilate exprime (à cet instant, avant sa supposée conversion au christianisme) le point de vue de l'impérialisme romain, selon lequel la vérité existe, d'un point de vue inférieur au principe qui régit l'impérialisme. La fameuse loi du plus fort conte laquelle s'oppose Platon par l'intermédiaire éclairé de Socrate est le principe qui guide l'impérialisme et qui s'oppose à la vérité idéale de la tradition pythagoricienne puis platonicienne.
Pilate exprime le point de vue de l'impérialisme selon lequel la vérité existe, mais est inférieure (à la loi du plus fort). C'est aussi le point de vue de Nietzsche, dont la critique de la morale et de la vérité se contente de trouver des causes généalogiques et perspectivistes qui font tant de la morale que de la vérité des substances surévaluées et inférieures à l'amoralisme aristocratique et à la création artistique. Nietzsche est bien entendu un admirateur fervent de la grandeur impériale romaine (en tant que philologue versé dans la culture grecque).
Il serait léger de sous-estimer le principe nihiliste comme minoritaire dans la culture et l'histoire. Le propre du nihilisme est d'avancer masqué. Il n'est pas reconnu. Il n'apparaît jamais que dans des stades de crise avancés comme à l'époque des sophistes où le monothéisme est en train de succéder au polythéisme et où le transcendantalisme est secoué par des soubresauts de grande ampleur. Pourtant, le principe nihiliste est premier dans l'histoire. Le principe transcendantaliste est majoritaire mais constitue une réponse sans laquelle la pérennité de l'espèce humaine n'aurait pas été possible.
C'est dire que si le nihilisme est toujours occulté dans la culture, il est aussi toujours présent et menaçant. D'ailleurs, des nihilistes comme Nietzsche ou Rosset ne réclament nullement l'évincement du principe classique (et transcendantalisme), mais la possibilité de coexister à côté de lui. Les nihilistes ne savent que trop que leur position n'est pas viable sur la durée sans la coexistence de leur principe ennemi, un peu comme le coucou ne peut suivre son mode de vie parasite sans l'existence de nids pérennes à parasiter.
Quant à l'intérêt du nihilisme à exister de manière parasite, c'est la domination. Dans un monde dynamique, cet intérêt disparaît comme valeur secondaire et méprisable. Dans un monde fini, la domination est la valeur primordiale et attirante. La dimension séduisante de la domination sort renforcée de la gradation immanentiste selon laquelle c'est le désir qui domine dans le monde fini (d'où la mode immanentiste accordant la précellence aux valeurs du sexe, voire du sexe extrême, comme c'est le cas de plus en plus consternant et délirant de la pornographie, qui illustre le processus inévitable de la gradation quantitative à l'intérieur du processus de gradation immanentiste).
Le nihilisme est le principe qui ne peut exister que de manière souterraine et parasite. Un Rosset, à la suite de Nietzsche, de Spinoza ou d'Aristote (le pendant moderne d'Aristote étant ce Descartes mécaniste dont l'aura philosophique n'est possible que dans une mentalité immanentiste comme la nôtre), l'a bien compris. Rosset ne sait que trop que l'immanentisme ne peut vivre qu'en coexistence nécessaire quoique belliqueuse (polémique) avec le transcendantalisme. L'immanentisme ne peut vivre que de manière minoritaire, voire secrète. Voilà qui concorde avec les aspirations de Rosset (et des immanentistes) à l'élitisme intellectuel, culturel et social. Pour un Nietzsche, qui est l'idéaliste immanentiste surgissant pour sauver l'immanentisme de la ruine à son époque tardive et dégénérée, le seul moyen de sauver le principe immanentiste réside dans son idéalisme de fonder une mutation ontologique.
Rosset exprime vis-à-vis de cet idéalisme des réserves expresses : contredisant pour une fois Nietzsche, il se montre convaincu que tout idéalisme, fût-il immanentiste, est un leurre. Il prône ouvertement, comme dans ses Notes sur Nietzsche, une approche pragmatique et radicalement aristotélicienne face au Platon maître que serait Nietzsche pour lui. Je veux dire : un réalisme radical consistant à décréter que le seul réel étant le sensible, l'idéalisme n'est pas possible. Dans le réel qui est seulement ce réel immédiat sensible, il est impératif pour l'immanentisme de coexister.
C'est ce qu'avait bien vu Nietzsche et c'est la solution qu'il conseillait en attendant la mutation ontologique. Rosset jugeant cette mutation impossible, il considère que la coexistence impossible (posture de tout nihilisme) est l'alternative nécessaire. Sur le mode : il est nécessaire d'avoir des ennemis. Mais l'ennemi de l'immanentiste ne saurait être que le transcendantaliste. Inenvisageable pour l'immanentiste que le transcendantalisme évolue ou que l'immanentisme manifeste la crise finale/terminale du transcendantalisme (le rôle historique d'une processus non viable?). Figé dans sa représentation bloquée, voire sclérosée, du réel, l'immanentiste aimerait abolir le temps et le changement (deux compléments presque pléonastiques) pour ne subsister que dans une conception d'antagonisme à l'intérieur du sensible entre le nihilisme (immanentiste) et le transcendantalisme (rédupliquant à l'intérieur du sensible l'affrontement ontologique entre l'être/sensible et le néant/infini).
L'immanentisme surgit comme une mutation du nihilsime face à la crise du transcendantalisme. Le propre de nihilistes patentés comme Aristote ou Descartes est d'avancer masqué, soit de proposer un compromis biaisé avec le transcendantalisme (de Platon en particulier et de la tradition philosophique majoritaire, qui concorde avec l'esprit du christianisme). C'est l'esprit de conciliation d'obédience nihiliste, qui ne concilie pas les points de vue antagonistes autour d'un changement, mais qui entérine l'antagonisme comme principe indépassable de nature entropique et antidynamique.
C'est dans cet esprit de pseudo-conciliation de nature antagoniste et destructrice qu'il faut situer la tentative d'incertitude modérée et tolérante défendue par Rosset. C'est le statut de la vérité qui démasque la subversion nihiliste entreprise par Rosset - de la position soi-disant sceptique, héritée de Montaigne. Il est des subversions plus grossières, comme celle qu'entreprend Rosset de Leibniz au nom de son principe de réalité suffisante et de son adage selon lequel ce monde est le meilleur des mondes (étant le seul monde). Nous y reviendrons. Leibniz est l'héritier de Platon, l'adversaire radical de Descartes et de Spinoza, le saint de l'immanentisme, dont il est curieux de constater qu'il fut le contemporain de Leibniz, au point que les deux philosophes se rencontrèrent.
Que des immanentistes dits postmodernes comme Deleuze entreprennent de subvertir Leibniz alors qu'ils sont en fait des disciples déclarés et parents de Spinoza est plus que significatif. Mais n'abondons pas trop en digressions. Je vais d'ailleurs m'arrêter provisoirement à ce point nodal ou gordien de la vérité : Rosset accorde à la vérité un statut aussi impossible que contradictoire. La vérité étant aisément connaissable (elle est cruelle voire insupportable), elle n'est ni souhaitable, ni supportable. Ce simple point de raisonnement totalement faux indique l'erreur grandissante qui ne manquera pas de suivre des fondements aussi branlants.
Le scepticisme subverti prôné par l'immanentiste Rosset découle de ce postulat : mieux vaut une vérité négative supportable à une vérité positive insupportable. D'où le syllogisme qui serait imparable si son fondement était juste : seule la vérité négative est possible. En réalité, si l'on restaure les principes d'erreur du nihilisme, seule la vérité négative est possible dans une conception ontologique impossible où la vérité est impossible. Nous verrons comment Rosset développe son raisonnement pervers au prochain billet (toujours non monétariste il va sans dire). Le principe de cruauté se révèle cruel en première instance pour ses thuriféraires les immanentistes terminaux. N'est-il pas cruel d'être condamné et de défendre le principe du condamné? N'est-il pas cruel d'être damné?

Rédaction : face à la réaction

Bon sens ne saurait mentir.

Le spatialisme désigne l'objectif de diriger l'homme vers l'espace. Ce n'est pas seulement une nouvelle odyssée - ou une nouvelle aventure. C'est tout bonnement le seul moyen de poursuivre le sens qui distingue dans son premier sens et dans son sens le plus profond la direction. Pas de sens sans direction. A l'heure actuelle, la seule direction qui permette à l'homme de poursuivre son histoire se situe dans l'espace. Pas de sens sans espace.
Le planétarisme désigne l'évolution de l'État-nation né du traité de Westphalie vers un État de dimension planétaire (en connexion avec l'espace). Pas de planétarisme sans plusieurs États- de taille planétaire et interconnectés. Il convient de distinguer radicalement le projet mondialiste qui inspiré de l'impérialiste britannique progressiste Keynes - favorable à la domination mondiale et au progrès de l'impérialisme - bloque le processus de croissance humaine aux limites de la Terre - alors que le planétarisme n'est possible que dans le cadre d'une aventure spatiale (avec cette idée cardinale que le sens implique un horizon de développement qui excède l'activité humaine présente).
Dans cette configuration où les références de l'avenir humain sont le spatialisme et le planétarisme, les valeurs politiques vont énormément changer. Nous nous trouvons à une époque de mutation (et de crise) dans laquelle on reproche (à juste titre souvent) aux partis de gauche comme de droite de prôner peu ou prou les mêmes politiques. En gros, il s'agit d'un alignement aussi impressionnant que monolithique sur les positions (peu éloignées) du libéralisme (dont le processus historique est de grader de manière inexorable vers de plus en plus d'ultra-libéralisme, selon le même schéma d'extrémisation que son pendant le communisme).
Dans un schéma où le progrès géographique sera incarné par le spatialisme et le progrès étatique par le planétarisme, les valeurs qui ont à l'heure actuelle la cote (progressiste) passeront pour rétrogrades, obscurantistes et réactionnaires. Le propre du réactionnaire est d'estimer que le meilleur se situe dans le passé, soit d'adhérer au programme du nihilisme selon lequel l'impossible est le réel. Comme on ne saurait jusqu'à plus ample informé revenir dans le passé, le réactionnaire est un soutien certain du nihiliste.
Ce qui dans une conception figée de type mondialiste peut apparaître comme position politique progressiste est en fait clairement réactionnaire - et sera inévitablement considéré comme tel dans une configuration de progressisme réel, soit de progrès par la croissance. Plaçons-nous dans un schéma où l'aventure spatiale est solide, concrète, effective. Des propositions politiques comme la décroissance ou le mondialisme sont réactionnaires. Ne sous-estimons la décroissance comme l'expression étriquée d'un mouvement écolo bobo minoritaire, voire confidentiel. C'est la ligne que défendait le prestigieux et médiatique sommet de Copenhague auquel les dirigeants politiques de pays occidentaux apportaient une ligne de soutien inconditionnel de type décroissant (le masque agréable légitimant l'impérialisme, la post-industrialisation, l'effondrement économique...) alliant l'hypocrisie et la perversité.
Derrière des idéologies étriquées et criminelles comme la décroissance, c'est l'ensemble de l'édifice idéologique libéral qui s'effondre. La décroissance ou le mondialisme ne sont que des idéologies terminales internes au libéralisme. Le libéralisme est ce gros vaisseau-pirate donnant corps idéologique à l'impérialisme britannique. Le libéralisme comprenait de multiples divisions, qui, sous l'action destructrice progressive de l'impérialisme, se sont peu à peu effondrées. En premier lieu, les lignes progressistes - dont certaines sont encore aujourd'hui tenues pour antagonistes du libéralisme, comme le communisme.
Les lignes conservatrices ont triomphé et ont cru à la fin de l'histoire, soit à leur caractère immuable et éternelle (tel le dogme confondant de naïveté d'un Fukuyama, qui indique à quel point l'on peut être un ultra-diplômé ultra-célébré tout en exprimant la bêtise la plus stupéfiante). En réalité, l'effondrement de leur pendant antagoniste n'a fait qu'accélérer le processus de dégradation de leur expression, qui passe par l'extrémisme.
Si l'on considère ce que sont des positions dites ultra-libérales ou néo-libérales comme celles théorisées par les porte-paroles de la Société du Mont-Pèlerin, les Hayek et les von Mises, les Friedman, on se rend compte que ce libéralisme qui s'exprime manifeste une dénaturation du principe libéral classique (pris dans une acception non dynamique) vers de plus en plus de réduction, à tel point que l'on distingue entre le libéralisme politique et le libéralisme économique. Mais le libéralisme réputé strictement économique n'est jamais que l'expression de cette réduction du politique à l'économique (soit du lien infini/fini vers le strictement fini excluant l'idée d'infini).
D'une manière générale, la réduction vers le libéralisme de plus en plus ultra (néo) indique le processus d'extrémisme/dégradation. Dans cette extrémisation, la phase terminale est personnifiée par les idéologies (internes au libéralisme) qui défendent des principes de délabrement ou de dégradation en les faisant passer pour positifs, légitimes ou progressistes. Cas de la décroissance (dans un sens généralisé à l'idéologie de l'écologie financière). Cas de l'alliance objective du néo-malthusianisme et du mondialisme (le mondialisme étant le projet d'obédience impérialiste babylonienne de nouvelle Babel).

lundi 3 mai 2010

Du désir au délire

Le réel se trouve d'autant moins défini qu'il est fini.

Le déni est le défi que le désir intente au réel. A l'heure actuelle, nous mesurons le combat perdu d'avance que le désir intente au réel.
1) Le désir : le désir humain, soit ce que les plus forts des individus de l'espèce humaine entendent imposer aux autres de leurs congénères et au restant du réel. Pourtant, malgré cette définition qui indique l'incomplétude quasi irréfragable du réel, la première exigence de ce désir totalitaire est de se définir contre les évidences comme complet.
Rosset dans son livre préféré La Force majeure (qui est peut-être son livre abordant son thème central (la joie), mais pas son meilleur livre, un peu comme Nietzsche préférait son Zarathoustra, qui est loin d'être son meilleur ouvrage), explique que la joie est ontologiquement totalitaire par opposition au totalitarisme politique. Cette dissociation de l'ontologie et de la politique est d'autant plus douteuse (on retrouve l'antagonisme ontologique du nihilisme) que l'on constate qu'historiquement le nihilisme recoupe l'impérialisme.
Le totalitarisme de la joie selon Rosset, joie immanentiste terminale, renverrait à la totalité du réel, quand le totalitarisme politique serait violent et destructeur parce qu'il prétendrait en tant que partie dominer la totalité. Il s'agit d'une fausse distinction au sens où cette distinction ne vaudrait que si et seulement si le désir était complet. Pour ce faire, rien de plus simple, mais rien de plus révélateur : il suffirait que le désir classique, qui est complet et partie du réel devienne complétude et totalité. On pourrait cependant objecter que dans le cas de figure d'un désir complet, le totalitarisme politique aurait de fortes chances de ne pas exister. Du coup, l'association ontologie/politique se trouve restaurée.
Comme ce n'est évidemment pas le cas, l'attribution de la complétude au désir relève de la démesure, dont on sait depuis les Anciens qu'elle constitue le pire des péchés touchant le désir. L'échec du désir complet, qui contrairement au pain du même nom se révèle un échec plus cuisant encore que brûlé, aboutit au totalitarisme du désir, soit à la violence. La violence est toujours le résultat terminal et prévisible d'un processus qui commence par dénier le réel et qui ne peut de ce fait qu'y installer tôt ou tard le chaos.
2) Le réel : c'est le tout, soit tout ce qui excède le monde humain. On peut admettre le raisonnement selon lequel le tout n'est pas définitivement définissable mais certainement pas l'argument des immanentistes, dont Rosset représente un archétype d'autant plus explicite qu'il intervient parmi les terminaux, selon lequel le réel n'est en aucun cas définissable. Rosset consacre à cette argutie typiquement sophistique la première partie de son dernier opuscule sans vraiment convaincre, en amalgamant la démarche métaphysique classique (issue d'un Platon) avec la philosophie dissidente (dont Spinoza est son modèle à l'heure moderne).
Qu'un Rosset ou que les nihilistes dans leur histoire refusent de définir le réel et considèrent le réel comme l'indéfinissable est le pivot de leur irrationalisme, qui permet de justifier de cet injustifiable cardinal. Pourtant, ce refus est conséquent dans son inconséquence puisque l'on ne saurait définir le réel si le désir est complet. D'une certaine manière la complétude du réel qui est fausse serait démasquée si le réel était défini. Par ailleurs, l'indéfinition du réel permet de masquer que dans un système nihiliste cohérent, la définition du réel déboucherait sur la définition du désir.
Dans le processus nihiliste, ce n'est que dans le stade moderne du nihilisme (l'immanentisme) que par un effet d'accroissement et de gradation le désir devient la définition du réel. Auparavant, au stade du nihilsime préimmanentiste, on se contentait d'une affirmation plus prudente : le réel est le fini. Mais le processus nihiliste implique cette gradation que d'aucuns nommeront surenchère et qui conduit le nihilisme, par un excès de certitude et de confiance dans l'expérience scientifique moderne, de la finitude quasi certaine (modèle physico-ontologique d'Aristote) vers le désir complet (éthique géométrique de Spinoza).
La définition que produit le nihilisme est certaine et fausse - d'autant plus certaine que fausse. Elle ne retient que le premier terme (la certitude) pour mieux occulter le second (l'erreur). C'est un retournement du sens remarquablement pervers, mais ce n'est pas un raisonnement valable. C'est pourtant au nom de ce raisonnement que le nihiliste invoque la supériorité de son modèle sur le modèle classique, avec pour antienne l'élitisme forcené et pour poivre à son moulin le savoir. Un des symptômes qui permettent de démasquer le nihiliste est l'impressionnante érudition dont il est paré, comme les sophistes (des Gorgias, des Protagoras, des Hippias...), comme Spinoza le reclus ou Nietzsche le philologue surdoué. A ce propos, on n'a jamais assez creusé cette fonction de philosophe prodige chez Nietzsche.
Elle permet de le caractériser et de le cerner. Si on n'a jamais approfondi cette donnée écrasante, c'est parce que l'identité d'immanentiste tardif et dégénéré de Nietzsche n'est pas reconnue. C'est son trait central. C'est le trait central de l'immanentisme et du nihilisme. Le philologue est ce savant érudit qui interprète le savoir passé (inchangé et certain) dans une optique d'interprétation finie, voire congelée. A cet égard, la critique que dresse Nietzsche du savant entomologiste qui congèle le savoir et qui s'en sert comme d'un instrument de domination est à inclure dans sa mentalité d'immanentiste. Nietzsche dénonce non le savoir fini, mais le désir de domination du savant par rapport à l'artiste, soit par rapport à celui qui crée dans un système fini. Nietzsche ne sort en aucun cas de la représentation finie du nihilisme.
L'erreur des nihilistes est de toujours accorder la précellence au savoir, dont l'excellence se trouve être l'érudition. Le cas historique le plus évident est cet Aristote qui produit un savoir d'autant plus remarquable qu'il repose sur une conception ontologique fausse et perverse. Nietzsche ne fait que pire, soit poursuivre la gradation du nihilisme vers l'immanentisme : son savoir de philologue fameux le conduit d'un savoir directement en prise avec le réel (le savoir scientifique d'un Aristote) vers un savoir de seconde main, qui étudie des textes portant eux sur le réel (savoir de philologue).
Au final, un Nietzsche se retrouve pris dans le piège de cette erreur fondamentale, dont la complétude du désir n'est que la conséquence accrue de la finitude du réel. Plus ils se montrent critique au sein de leur erreur, plus ils s'illusionnent de manière difficilement remédiable. Cas remarquable d'un Nietzsche qui dans le temps où il se montre critique à l'encontre des savants estime s'exclure en tant que savant de formation de la démarche des savants qu'il critique. C'est encore pire : il ne se démarque d'eux que dans le cadre d'un schéma stéréotypé et totalement faux.
Cas plus général des nihilistes qui produisent un système typiquement aristotélicien selon lequel à partir de fondements postulés et non discutables la logique finaliste se montre irréfutable. Fort bien, pourrait-on constater. Fort belle construction architecturale. Mais - examinons les fondements. Ces fondements sont archi-faux, voire simplistes. On construit sur du branlant du complexe et du sophistiqué? La seule excuse à une pareille apologie erronée tient dans le désir de domination qui ne manque jamais d'être associé au nihilisme.
Rosset se montre tout à fait fasciné par l'impérialisme, au point de considérer à maintes reprises que l'impérialisme est la forme prédominante d'organisation politique. Nietzsche était fasciné par l'Empire romain et par les sophistes. Aristote est un agent impérialiste de la cour macédonienne, et ce rôle politique peu prestigieux se trouve occulté au profit de son rôle de vénérable autant que vénéré métaphysicien élève de Platon commenté par d'irréprochables et irréfutables commentateurs contemporains.
Pourquoi la figure cardinale du métaphysicien est-elle aux yeux des commentateurs un Aristote, ainsi que le déclare imprudemment mais franchement Luc Ferry (un faux philosophe qui est plutôt un commentateur calé en philosophie politique et un politicien arriviste profitant de son crédit d'intellectuel-philosophe)? Parce que les commentateurs sont formés à l'aune de la mentalité nihiliste dont une part importante de la métaphysique est imprégnée? En tout cas, la fausseté de la définition du désir ne fait que redoubler la fausseté originelle de définition du réel.
Le réel n'est pas plus fini que le désir n'est complet. Le réel non défini est l'indéfinition qui permet de cacher l'erreur définitoire du désir; mais l'erreur est circulaire, au point que si le réel non défini permet de conforter la définition fausse du désir complet, l'inverse est tout aussi vrai : le désir soi-disant complet permet d'occulter le fondement bancal du réel soi-disant fini. L'identité différante est constamment inexistante, soit toujours se réclame d'un autre introuvable, parce que sa définition est fausse. Le réel se trouve d'autant moins défini qu'il est fini.
L'erreur du nihilisme fonctionne parce que sa promesse est séduisante : enfin produire de la certitude. Certitude théorique : le réel est fini. Du coup il serait enfin délimité et facile à cerner. Certitude éthique (de préférence à morale pour un immanentiste comme Spinoza ou son disciple Rosset) : le désir serait enfin désirable. La défaite du désir complet sur le réel s'explique parce que le moyen pour le désir de réussir son pari de domination serait que le réel soit fini et que le désir soit complet. Mais le réel n'étant pas fini implique que le désir ne soit pas complet.
Raison pour laquelle le déni ontologique immanentiste engendre des réactions aussi décalées à l'instant de l'effondrement pourtant inévitable et prévisible. C'est un peu comme si un bourgeois respectable et respecté, totalement traumatisé par l'incendie de sa maison et le choc émotionnel violent qu'il occasionne, déraillait au point de s'inquiéter de la couleur à donner à une porte (bleu? verte? blanche? oui, mais - quel blanc?) alors que l'édifice menace de s'effondrer sous l'action du feu.
Comment un individu élevé dans la mentalité dominante le mettant en valeur de manière aussi démesurée et valorisante, dans des pays d'Occident qui sont les grands (voire exclusifs) bénéficiaires de ces largesses diaboliques, pourrait-il régir de manière adéquate (pour reprendre avec ironie un terme prisé de Spinoza) face à l'effondrement systémique d'appellation financière? Il réagit comme le bourgeois face à l'incendie de sa maison. Soit il manifeste un comportement à côté de la plaque; soit il recourt à des moyens pathologiques afin d'échapper au contact trop douloureux avec le réel (malaise, pétage de plomb...).
Ce que l'observateur extérieur prend pour une attitude désaxée n'est que la déformation d'une incompréhension née de la réduction préalable et majoritaire du réel à ses désirs. Une fois que le réel reprend ses droits (comme c'est le cas actuellement avec l'effondrement systémique du système immanentiste à dominante occidentale), l'immanentiste se montre incapable d'agir en relation avec le réel. Éduqué pour agir en fonction de ses désirs, il est inadapté, décalé, déphasé.
En général, cette distanciation se révèle des plus comiques. Elle commence à se manifester avec ces gogos qui décrètent crânement qu'il n'y a finalement rien (en pleine tempête!) ou avec ces benêts plus pervers qui se félicitent avec d'autant plus de cynisme de la crise qu'ils se targuent d'avoir prévu ce qu'en zélés et dociles moutons ils n'avaient nullement vu venir - et que quelque temps plus tôt ils présentaient mordicus comme une bourrasque passagère destinée à se résorber sous peu (suivant en cela l'opinion craintive de la mode dominante commençant par nier ce qu'elle finit par légitimer, selon une célèbre sentence de Schopenhauer : «Toute vérité passe par trois phases. D'abord, elle est ridiculisée; ensuite, elle rencontre une vive opposition avant d'être acceptée comme une totale évidence").