mercredi 19 mai 2010

Le chaos et la création

Dans un article paru sur la crise européenne, intitulé Euro, l'hypothèse du pire, le journaliste Vernochet part d'un constat assez contestable, assez contradictoire, comme la contradiction quasi ontologique qu'il subsume dans la logique des marchés : "La crise budgétaire grecque, devenue crise de l’euro, n’est pas la conséquence fatale d’une autorégulation des marchés, mais d’une attaque délibérée." Ce que Vernochet n'explicite pas assez, derrière la pertinence de son explication par le chaos constructeur, c'est que l'attaque délibérée, la déstabilisation de la zone euro par l'intermédiaire de la Grèce, ne se fait pas alors que le système pourrait fonctionner sans heurt, mais parce que l'effondrement inévitable de l'équilibre systémique (et monétaire) entraîne une déstabilisation interne.
La déstabilisation n'est pas systémique. Elle est engendrée par l'effondrement systémique qui n'est pas délibéré - lui. Il serait bon que Vernochet rappelle cette évidence : le volontaire malfaisant (la déstabilisation délibérée) n'est pas un plan libre et général, mais une nécessité interne qui subsume et met en évidence que la stratégie des marchés est démente et qu'elle entraîne le chaos. La déstabilisation concertée n'est que la métonymie volontaire d'une stratégie générale incohérente et involontaire.
C'est par désespoir et le couteau sous la gorge que les anonymes marchés (dont l'identité tourne autour des financiers principaux de la City de Londres et d'un système de spéculation financière qui suit des programmes sans en comprendre les enjeux généraux) se trouvent contraints d'organiser des déstabilisations et des destructions qui leur permettent de suivre le processus de destruction systémique qu'ils ont provoquée mais qu'ils ne maîtrisent nullement. Sans cette précision, l'explication de Vernochet peut laisser penser qu'il accorde au pouvoir financier une toute-puissance malfaisante qui est aussi dérisoire que dangereuse : personne ne maîtrise l'effondrement du système et la seule conclusion à tirer de cet effondrement, c'est qu'il est incontrôlable.
Est-ce la raison pour laquelle, par réalisme ou cynisme, Vernochet finit par valider théoriquement ce qu'il désapprouve moralement?
Désolé, monsieur Vernochet, mais - le seul moyen de retrouver le contrôle, soit le pouvoir, est de changer de système au plus vite. Changement économique évident, avec des réformes monétaires urgentes, mais changement politique (fin du libéralisme et des idéologies) et culturel (fin de l'immanentisme et avènement d'une nouvelle forme religieuse, le néanthéisme). Dans ce chambardement, on vérifie que les crises sont des moments assez motivants au sens où ils impulsent et exhibent la dynamique qui permet à l'homme de ne pas disparaître. Loin d'être des destructions pures, les crises sont des destructions augurant de constructions enthousiasmantes.
Alors que l'enthousiasme face à la destruction pure révèle une mentalité perverse et malsaine, l'enthousiasme face à la crise annonce le contraire : une mentalité créatrice et innovante est à l'œuvre. Vernochet ne sent pas du tout cette mentalité. Au contraire, il est envahi par le pessimisme qui se traduit par sa conclusion en forme d'impasse obligatoire et incontournable : "Les financiers y laisseront peut-être également des plumes si la Communauté internationale s’entend pour brider leurs appétits en réglementant les marchés, il n’en reste pas moins que les promoteurs du chaos constructeur auront partie gagnée en créant les conditions de nouveaux embrasements."
Mais encore : "Car le « pire », souvent évoqué en France par des hommes d’influence tels Bernard Kouchner et Jacques Attali, est ce qu’il y de moins improbable lorsque les gouvernements, le dos au mur, se voient réduits à la fuite en avant." Le summum de cette mentalité est atteinte quand Vernochet croit bon de citer à sa rescousse l'opinion du fabuliste classique La Fontaine : "Il suffit de relire le fabuliste Jean de La Fontaine pour savoir que la rhétorique du loup l’emporte toujours sur celle de l’agneau !"
C'est historiquement faux, monsieur Vernochet. Si ce que vous dites est vrai, alors n'écrivez pas dans le Réseau Voltaire puisque Meyssan est un individu qui a été persécuté (et qui l'est toujours) par plus fort que lui (les cercles atlantistes autour du Pentagone notamment). Oubliez la crucifixion du Christ et l'essor du christianisme qui en agneau sacrificiel aura vaincu sans coup férir le loup romain. Vous avez la preuve que l'impérialisme des loups perd toujours contre les principes des agneaux, parce que les principes qui régissent le réel ne sont pas mus par le droit du plus fort.
Sur quel plan vous placez-vous? Si c'est à court terme, vous avez raison, le plus fort l'emporte toujours. Si c'est terme, vous avez immanquablement tort : le plus fort est le plus fou. Mais les stratégies du court terme traduisent la pure déréliction. Le court terme, c'est la négation du réel. Le cour terme, c'est la défaite assurée. Signe qui ne trompe pas, le court terme est aussi la stratégie grotesque et significative qui s'est emparée des pseudo-stratèges des milieux financiers qui dominent le monde (pour encore peu de temps). Et vous, monsieur Vernochet, quel jeu jouez-vous en distillant votre pessimisme? Vous nous dites : c'est dégueulasse ce qui se produit, les stratégies employées comme la destruction, mais l'on ne peut rien y faire. Je reconnais que c'est immoral, mais c'est la loi du plus fort qui l'emporte, alors...
Dans ce cas, monsieur Vernochet, vous vous faites l'avocat au surplus moraliste de l'immoralité que vous justifiez par la nécessité incontournable. Ce que vous dites n'est pas seulement immoral (le plus méchant l'emporte); c'est aussi parfaitement faux : le réel n'est pas régi par la loi du plus fort. Revenons justement au détour théorique assez rapide que vous effectuez en convoquant pour les besoins de votre propos des théoriciens aussi mineurs que compliqués (ratiocineurs) : "Attendons-nous, dans le contexte actuel d’extrême fragilité de l’économie mondiale, à une sortie de crise par la douloureuse porte du chaos constructeur."
Déjà, "extrême fragilité" est une expression qui frise l'euphémisme, pour demeurer poli. On a l'impression d'assister à l'agonie d'un roi ou d'un personnage prestigieux, dont on n'ose annoncer la mort imminente et inéluctable que par des périphrases vagues, voire atténuantes, qui tendrait à dénier la réalité au motif qu'elle est trop dure à supporter. Quant à la solution évoquée, elle est d'un pessimisme radical : le monde va sortir de la crise dans laquelle il est plongé (bonne nouvelle), par une seule issue (douloureuse porte), qui est la plus terrible et la plus effrayante.
Tout est faux dans ce diagnostic : en particulier, le caractère nécessaire de la solution unique (et mauvaise). La destruction peut constituer un recours, mais c'est un pis-aller, qui plus est valable seulement sur du très court terme. Ce n'est pas en ayant détruit l'Irak que les Américains vont instaurer un chaos constructeur, soit de la construction à partir du chaos. Idem avec les Israéliens qui en détruisant les territoires dits occupés, loin de construire quoi que ce soit, ne font qu'aviver une haine qui à terme s'avérera de moins en moins contrôlable.
Le recours au chaos constructeur est une croyance typiquement nihiliste dans le sens où le chaos profiterait à ceux qui l'emploient. L'inverse est vrai : la construction découle de la création, qui ne découle jamais de la destruction en tant que telle. La destruction est souvent un moyen, jamais une fin. La destruction peut s'opérer à partir de la construction, jamais l'inverse.
Tel est l'oxymore typique du nihilisme, dont le caractère contradictoire est indépassable. Dans le nihilisme, on ne se sort pas de la contradiction, et pourtant on la conseille. Le plus terrible est que Vernochet s'en montre le partisan en désaccord, sur un mode passablement pervers, consistant à dissocier sa position d'observateur de la scène tout en appuyant les décisions immorales des décideurs de cette scène (ceux qui recourent au chaos constructeur).
Quand on accrédite l'unicité nécessaire dans le déroulement du réel, on ne peut que souscrire à sa dureté, car l'unicité nécessaire est l'expression d'une ruse qui consiste à rendre une alternative (parmi tant d'autres) nécessaire pour mieux la rendre indiscutable. Que par la suite on commente cette nécessaire solution comme bonne ou mauvaise importe peu. En l'occurrence, Vernochet se désolidarise de la solution qu'il juge pourtant une, nécessaire et inéluctable. Sa propre position n'apparaît guère cohérente, d'autant qu'en accréditant la seule solution avec laquelle il est en désaccord (au motif qu'elle est inévitable), il fait montre d'une conception nihiliste (paradoxale) du nihilisme qu'il condamne.
Mais comment est-on parvenu à cette perversité pessimiste qui consiste à expliquer que le cours du réel est mauvais, mais qu'il est dans le même temps nécessaire? Revenons à la présentation théorique de ces multiples théories du chaos qui interconnecteraient le monde scientifique et le monde économique. Bien entendu, ce sont les mathématiques les plus prestigieuses qui sont convoquées, de telle sorte que submergé par l'autorité intellectuelle des mentors, le lecteur n'ose protester. N'y comprenant goutte, il se tait. Mais qu'est-ce que la philosophie de la théorie du chaos? C'est l'idée que in fine l'irrationalisme est la force/pulsion qui gouverne le réel. Partant, le rationnel.
Retrouver Friedrich Hayek en théoricien scientifique du néo-libéralisme et l'usage allégorique des sciences dures pour étayer la science économique est une mixture qui se révèle fort à la mode actuellement, où pour sauver le monétarisme on essaye de le mélanger et de le revivifier avec de la neurologie ou d'autres disciplines du même acabit. Verdict : il n'est pas possible de bâtir du scientifique sur de l'irrationnel.
Les nihilistes sont d'excellents scientifiques à condition qu'ils limitent leurs découvertes à un donné. Les nihilistes dégagent ainsi un savoir scientifique qui peut être remarquable, comme c'est le cas d'Aristote, mais un savoir donné dépassé et dépassable. Les nihilistes bloquent le principe de la découverte scientifique qui constitue - le principe supérieur de la science. La sclérose aristotélicienne figea la possibilité de découverte scientifique jusqu'au Moyen-Age à cause d'une autorité délirante. Le propre de l'irrationnel est de s'appuyer sur un rationalisme aussi impressionnant que sclérosé.
L'irrationnel considère que le rationnel est compris dans son sein. Il est des multitudes de donnés rationnels, mais ces donnés sont mus par l'irrationnel. Dans une formulation aristotélicienne, l'irrationnel correspond au non-dit, au dénié, à l'occulté. A partir du moment où comme Aristote l'on postule que le réel est fini, l'irrationnel correspond à ce qui excède le fini. Plus l'irrationnel se fait explicite, plus il s'appuie sur le rationnel. Le principe de l'irrationnel n'est pas tant de nier le rationnel que de l'englober.
Pour un immanentiste comme Rosset, le hasard est le principe qui régit l'univers. Dans cette conception, les cas d'ordre procèdent du hasard. Loin de nier le hasard ou le désordre, l'ordre est un cas d'ordonnation hasardeux. L'ordre se fabrique à partir de l'inexplicable désordre. Le nihilisme butte sur l'inexplicable de son irrationnel - partant du rationnel.
Cet irrationnel est à inclure dans la doctrine explicitée ici (car jamais explicite) du nihilisme selon laquelle c'est un dualisme antagoniste qui est au fondement du réel. Dans cette mentalité, le néant prend la place de l'infini et s'il n'englobe pas le réel, il lui est supérieur. Le réel existe toujours à l'état de fini indéfini (c'est son côté tragique). Il est ainsi mû par le désordre, le chaos, l'irrationnel, le hasard. Toute théorie qui se réclame de l'irrationnel est fausse car le principe d'une théorie est précisément de se fonder sur du rationnel.
L'irrationnel fondamental n'étant pas rationalisable (sauf dans la cervelle des économistes actuels qui jouent leur va-tout et préfèrent débiter des énormités que de disparaître de suite), l'irrationalisation d'un rationnel tenu pour relatif (ainsi que le considère un Aristote) conduit toute théorie dans l'impasse selon laquelle le néant nihiliste est reconnu alors qu'il est impossible. Ce n'est pas d'essayer de rationaliser l'irrationnel qui est aberrant, soit d'essayer de poser le néant en termes d'existence, mais d'essayer de rationaliser l'irrationnel en tenant l'irrationnel, non pour l'inconnu rationalisable, mais le principe supérieur de l'univers, celui qui existe en tant qu'il n'existe pas et qui est existant entant qu'il est indicible.
Parler de chaos constructeur comme le fait Vernochet, c'est valider la pire erreur ontologique qui se dissémine à la manière d'un cancer malin (diabolique) dans différentes disciplines scientifiques qui n'envisagent du réel que certains aspects objectivés et limités. Par la suite, les spécialistes brillants de ces disciplines ne se rendent pas compte qu'ils abordent un problème en le faussant car on ne peut comprendre l'erreur nihiliste dans toute son étendue et son impertinence qu'en considérant le problème du réel dans son intégralité.
Dès qu'on morcèle le réel, on est certain de valider certaines erreurs, à moins de suivre une méthode épistémologique qui écarte l'irrationnel en tant que valeur supérieure et fondamentale. Le savoir dont se prévaut un Vernochet est emblématique de la mentalité de l'époque, notamment dans certains pans de la science, des mathématiques ou des sciences humaines, mais on voit vers quelles impasses pratiques mène le nihilisme : l'effondrement systémique tous azimuts.
Pourtant ce n'est qu'en démystifiant l'escroquerie théorique du nihilisme que l'on peut espérer éradiquer (provisoirement) les applications catastrophiques du nihilisme. Comment peut-on croire en un chaos constructeur? Faut-il être séduit et fasciné par le plus fort pour valider pareilles absurdités! Dans cette mentalité le réel (qui est le sensible) se révèle aussi indéfini (quoique fini) que violent. La violence est une arme pour régénérer le réel à notre avantage. Tel est le chaos constructeur. La question n'est pas de savoir si le chaos constructeur est bon ou mauvais. La question est : cette appellation est fausse - bonne ou mauvaise. Tant que le nihilisme n'aura pas dépassé le principe de contradiction, l'oxymore sera faux.
Au lieu d'examiner frontalement, dans la réduction ontologique, l'erreur dont se prévaut en l'adoubant et la désapprouvant Vernochet, il convient de rappeler que le néant pur, positif, n'existe pas. Dès lors, le chaos constructeur n'existe pas. Le chaos est in fine destructeur. Tout ce qui est constructeur ne saurait procéder de ce qui n'existe pas. Désolé pour Rosset qui comprend mal, mais Parménide a raison : ce qui n'existe pas n'existe pas. Sauf que seul ce qui existe existe. Comme le chaos constructeur n'existe pas, nous allons rappeler à Vernochet que la figure stylistique de l'oxymore permet de donner un effet en prenant à rebrousse-poil la vérité.
Prendre au mot l'oxymore, c'est se condamner à l'erreur. C'est valider le principe de contradiction nihiliste, selon lequel le principe de non contradiction est surmonté à partir du moment où les deux principes (contradiction et non contradiction) sont valables. En réalité, le seul chaos qui existe, c'est la destruction. On pourrait non sans redondance parler de chaos destructeur. Le chas détruit un certain ordre pour le remplacer par un autre ordre. Raison pour laquelle la théorie du chaos constructeur (qui est un autre terme pour évoquer l'ordo ab chao ou le diviser pour régner) signale que la démarche nihiliste mène vers le néant, ainsi que son étymologie le signale dès le départ.
Les partisans du chaos constructeur usent du chaos comme d'un moyen pour se régénérer, comme les vampires avec le sang de leur victime. A la fin les vampires meurent, comme les nihilistes qui à force de détruire ont fini par croire qu'ils pouvaient construire en détruisant. On ne peut que détruire en détruisant, soit accélérer sa disparition. Plus on possède de pouvoir à intérieur de la destruction, plus la destruction est proche. Raison pour laquelle l'aveuglement est d'autant plus fort que les dominants d'un système sur le point de chanceler sont aveuglés par le pouvoir qu'ils détiennent.
Peut-être ce pouvoir est-il impressionnant dans une perspective interne; mais dès qu'on a le courage de sortir du système, on se rend compte que le système en question est condamné et que le dominateur est un faible qui domine outrageusement un cadavre. Que dirait-on si l'on nous présentait peu de temps avant son naufrage le capitaine du Titanic comme l'expression de la toute-puissance paroxystique? Vernochet nuancerait à peine : selon sa vision, le capitaine du Titanic serait un mauvais tout-puissant - tout-puissant quand même.
Quand on valide ce genre de principe faux et fou, comme le chaos constructeur, on est un impérialiste ou un zélateur de l'impérialisme. A la limite, Vernochet est un impérialiste qui renforce l'impérialisme en s'en désolant. Fait-il semblant ou est-il sincère? C'est son problème, pas le nôtre. Notre problème, c'est comment changer de système sans détruire l'homme. A cette question, c'est par la création. En créant de nouveaux principes. En créant de nouvelles théories. En reconnaissant le néant pour l'intégrer au réel. De cette sorte, il y aura vraiment un néant constructeur. Mais ce ne sera plus du chaos. Mille mercis, monsieur Vernochet. Votre erreur qui semblait n'être qu'errance annonce déjà l'espérance.

mardi 18 mai 2010

Le philosophe et le mathématicien

Signe de notre époque - et de sa dégénérescence, ce sont des magazines non philosophiques qui distillent les informations les plus intéressantes sur la philosophie (quelques bribes de pensée dans un océan de formatage académique). Au départ, Tangente entend promouvoir la vulgarisation des mathématiques - dans ce cas, étudier le lien entre philosophie et mathématiques. Mieux vaut penser à partir de recherches mathématiques qui emmènent vers la pensée (parcours classiques de Pythagore ou de Platon) qu'en se cantonnant à la sclérose plus normalienne que normalisée, tout à fait académique en tout cas, de l'histoire de la philosophie. Prenez Philosophie magazine : à force d'enquiller les numéros de questions people, la médiocrité se traduit par l'absence de pensée.
On remplace la pensée par l'histoire de la philosophie. C'est plus sûr, de convier des spécialistes et des experts dont le principal mérite est d'être des érudits, des scoliastes, des ultra-diplômés. Au final, si on apprend beaucoup sur les modes en fonction des thèmes balayés, jamais l'on ne commence à penser. Penser n'est pas savoir. Un bon penseur n'est pas un érudit. On dépense au lieu de penser?
Revenons à un article du mathématicien Colonna, spécialiste des fractales. Si l'on pourrait reprocher à Colonna de s'arrêter quand les questions commencent (dérangent), ce qui n'est jamais bon signe pour l'exercice de la pensée, philosophique ou non, Colonna a la mérite de faire ressurgir la grande opposition entre le transcendantalisme et le nihilisme. Selon les commentateurs plus vénérés que vénérables de l'histoire de la philosophie, cette question ne saurait être débattue à partir du moment où elle est polémique - et où elle n'intéresse pas les studieux travaux de ceux qui demeurent toujours à l'écart de la critique, par souci d'objectivité et par une remarquable démarche qui les fait considérer l'histoire de la philosophie, souvent d'un philosophe, de l'intérieur inexpugnable de cette philosophie singulière.
Comment critiquer le tout quand on commente depuis l'intérieur de ce tout, en partie écrasée par le savoir écrasant? Comment ne pas déformer le caractère dynamique d'une pensée sous l'étiquette roborative du savoir quand on postule que le penseur commenté est inattaquable et que sa pensée mérite juste d'être commentée, répétée, explicitée? L'exercice du commentaire philosophique s'apparente à de la propagande travestie en objectivité. Il est vrai que la répétition suppose la validation de ce qui est répété. Dès lors, comment ne pas voir que l'historien/commentateur de philosophie est un anti-philosophe, soit un savant qui ne pense pas et qui utilise la pensée à des fins de savoir mimétique et sclérosé (sclérosant aussi pour ses lecteurs). Pour un spécialiste d'Aristote, expert désigné en académisme, la philosophie d'Aristote se situe hors des questionnements, dans le droit fil de la pure répétition interne.
Pourtant, loin de cette répétition antipolémique et mièvre (roborative), un célèbre tableau de Raphaël traduit l'opposition métonymique entre Platon et Aristote. Platon est le représentant des transcendantalistes quand Aristote est un nihiliste modéré, spécialiste du compromis (je suis métaphysicien, mais pas platonicien), dont la valeur morale cardinale est la prudence. Aristote a compris que le nihilisme ne fonctionnerait jamais en cherchant à gagner contre le transcendantalisme. Le nihilisme ne peut s'épanouir qu'en faisant mine de tolérer le transcendantalisme. C'est un coucou, qui vit en parasite (de nos jours, les financiers sont des pirates de paradis fiscaux). Aristote biaise en faisant mine de trouver un compromis entre ce qu'au Moyen-Age on appellera la querelle opposant les réalistes (partisans du transcendantalisme) et les nominalistes (thuriféraires du nihilisme).
C'est ce que le chercheur Colonna explique dans son article La nature profonde des mathématiques (numéro HS 38 de décembre 2009) : "Deux réponses apparemment inconciliables peuvent être formulées : soit elles ne sont que le fruit de notre esprit (Aristote), soit elles existent indépendamment de nous (Platon)." Une petite critique à l'égard des chercheurs de notre temps : s'ils se révèlent plus intéressants pour la pensée que les historiens sclérosés de la philosophie, ils n'en demeurent pas moins souvent des experts et des historiens qui répètent à l'intérieur de leur monde sclérosé.
Est-ce la raison pour laquelle nos chercheurs en mathématiques ne parviennent pas à trancher la querelle entre Aristote et Platon et proposent des solutions qui sont un compromis théorique entre les deux positions envisagées comme historiques et indépassables? Plus chercheurs-mathématiciens qu'historiens de la philosophie, Colonna comme ses collègues du numéro brillent par les questions passionnantes qu'ils posent - et les réponses stéréotypées qu'ils proposent. Ainsi de ce multivers qui ne résout rien des questions cruciales et qui permet un habile compromis (à la Aristote) entre les différentes positions envisagées par Colonna.
Colonna lui-même avoue dans une note qu'il "oscille périodiquement" entre ces différentes positions, regroupées autour de la querelle entre Platon et Aristote. Et Colonna de poser la question qui révèle le problème à côté duquel il passe du fait qu'il n'est pas créateur : "Le mathématicien est-il un créateur (c'est-à-dire celui qui tire du néant) ou bien un explorateur?" Il est plus enrichissant d'étudier les non-dits d'un texte qui passe à côté de la création comme c'est le cas ici.
Il ne s'agit pas d'erreur. Il ne s'agit pas d'une carence en savoir. Il s'agit d'un problème simple : ne pas aborder le problème. Se réfugier dans le savoir pour fuir la création. Le savoir : ce qui est donné dans l'ordre de notre monde, avec le recours à l'histoire. La création : précisément ce qui échappe au savoir, au donné. Sans création, pas de réel. La création pose le vrai problème de notre temps, le problème majeur qu'avec une érudition impeccable et une rigueur sans faille Colonna n'envisage même pas : le néant.
Signe que pour créer, il ne suffit pas de savoir, quelle que soit l'étendue de ce savoir. La création diffère de la répétition en ce que si l'académisme est souvent une propédeutique, la création implique le recours à une démarche qui diffère de la répétition. La répétition ne permet que d'aboutir au savoir. L'excellence de la répétition engendre l'excellence académique, pas la création. Dans le système aristotélicien, la création est incompréhensible ou se résume à ce que Colonna appelle justement de l'exploration.
De l'agrégation entre des éléments de savoir donnés. Raison pour laquelle le concours de l'agrégation définit dès son étymologie (transparente) ce que constitue l'excellence académique. Au final, un académicien est excellent dans le sens fini et se révèle le plus souvent piètre créateur. Pour créer, il convient de dissocier le processus de création du processus de répétition. Justement, le problème central qui distingue création de répétition tourne autour de l'épineux néant.
C'est ce que note Colonna en donnant le sens étymologique de créateur : qui tire quelque chose de rien (du néant). L'expression ex nihilo qui est souvent accolée à la création (créer à partir de rien). Le philosophe Lucrèce, disciple d'Épicure et des atomistes, le remarque : "Ex nihilo nihil, in nihilum posse reverti" (Rien ne vient de rien, ni retourne à rien). La citation accordée à un disciple des atomistes indiquerait que cette conception serait l'apanage exclusif du parti nihiliste (et encore, de son versant le plus radical). Il est vrai que le transcendantalisme a rejeté le néant et l'a remplacé par l'Être.
Pour contrer le nihilisme, qui professe que le néant existe, le transcendantalisme a opposé l'Être, qui considère que le néant n'existe pas. Dans le transcendantalisme, le néant est à la rigueur l'exception qui confirme la règle. Il convient de nuancer en comprenant que les nihilistes authentiques biaisent avec le nihilisme explicite et qu'ils proposent un compromis entre le nihilisme d'un Gorgias et le transcendantalisme d'un Platon. C'est ce que font Aristote, Descartes, Kant ou Hegel : à l'image de Descartes, ils proposent un univers mécaniste et un deux ex machina miraculeux et inexplicable.
Les immanentistes à la suite de Spinoza tirent (indirectement) leur doctrine moniste de l'atomisme en lui conférant une tournure humaine : le monisme découle non plus de l'atome, mais du désir. Toute doctrine de la complétude débouche sur le nihilisme en dégageant par cette opération de réduction (toute complétude est réduction à un objet fini) le néant dénié. Spinoza dénie le néant derrière l'incréation. Sa substance une n'est une que dans l'ontologie d'un dualisme antagoniste où le réel moniste côtoie le néant dénié et pur.
L'immanentisme est radicalisation du nihilisme classique (autour du désir complet), à ceci près que la finitude nihiliste du réel (système aristotélicien) dégage de facto le néant. Un Lucrèce qui professe que rien ne vient de rien pourrait paraître réfuter le nihilisme. C'est un nihiliste exacerbé. Comme tout nihiliste qui se respecte, il ne reconnaît pas le néant explicitement, malgré son point de vue radical. Depuis Gorgias, les nihilistes ont compris qu'ils ne pouvaient pas l'emporter sur le terrain de la raison face au transcendantalisme. Gorgias a perdu face à Platon - et avec lui la tradition atomiste dont provient Lucrèce et qui à l'époque de Platon est incarnée par l'érudit (encore un) Démocrite.
Que veulent dire les nihilistes (par le truchement du courant atomiste représenté par Lucrèce) quand ils évoquent le rien? Sont-ils les seuls à reconnaître l'existence du néant? En fait ce que les nihilistes nomment le rien, les transcendantalistes le nomment l'Être. Quand un Nietzsche ose définir le platonisme comme le dualisme entre le sensible présent et l'Être ailleurs, sa mauvaise foi n'est pas tant dans la déformation grotesque de la doctrine transcendantaliste (qui professe que l'Être englobe le sensible) - que la partialité avec laquelle Nietzsche accuse le transcendantalisme de dualisme.
Car si le transcendantalisme est dualiste, il s'agit d'un dualisme englobant; tandis que la doctrine nihiliste, présente sous des formes légèrement divergentes, manifeste un dualisme antagoniste. Si le transcendantalisme et le nihilisme proposent deux formes de dualisme, le nihilisme présente une forme déniée. Le déni est caractéristique du nihilisme. Mais le déni n'empêche nullement la chose d'exister. Le dualisme antagoniste nihiliste est peut-être déniée; toujours est-il qu'il est bel et bien effectif.
Nous allons comparer le transcendantalisme et le nihilisme à l'aune de la formule de Lucrèce : "Rien ne vient de rien, ni ne retourne à rien."
1) Le transcendantalisme entend que rien n'existe pas car seul le quelque chose existe (conformément à l'assertion de Leibniz, selon lequel la question métaphysique est : pourquoi quelque chose plutôt que rien? Si le rien n'existe pas, alors l'être incomplet qu'est le sensible est compris dans l'Être parfait (de type platonicien).
2) Le nihilisme entend non pas que le rien n'existe pas, mais que rien n'existe pas à côté de quelque chose. D'où le dualisme de nature antagoniste entre le quelque chose et rien. Quand Lucrèce professe que "rien ne vient de rien", ce n'est pas pour s'opposer au rien, mais pour constater qu'il est un réel à côté du rien. Lucrèce reconnaît justement le rien, mais affirme (assez logiquement dans sa mentalité désaxée) que rien ne peut produire rien.
Le nihiliste propose que le principe de la création soit contenu dans les bornes d'un réel fini (de type aristotélicien - ou cartésien si l'on ôte l'intervention providentielle et contestable du deux ex machina) : ce réel fini implique la reconnaissance tacite du néant nihiliste, qui du coup est antagoniste du réel. La création nihiliste (expression absurde) consiste à assembler des éléments du réel, dans une démarche proche de la théorie atomiste selon laquelle le réel découle de l'agrégation hasardeuse des atomes, qui sont des petits éléments insécables et premiers.
La création est une action qui est limitée dès le départ et dont au fil du temps croît la limitation. Quand un Rosset crée, a fortiori dans l'immanentisme terminal, il répète des créations déjà préexistantes, en particulier par l'usage de la citation. Il se compare lui-même à un artiste dans un atelier, qui citerait les autres types de création. Que Colonna s'avise de son incompréhension de la création de type aristotélicien : c'est normal, ce qu'il nomme exploration est en fait de l'agrégation de plus en plus limitée, jusqu'à devenir exsangue.
Son choix du terme exploration pour désigner la conception nihiliste (spécifiquement aristotélicienne) est tout à fait pertinent si l'on se souvient que l'explorateur est celui qui part à la découvert de territoires inconnus finis. Les explorateurs ont (quasiment) disparu de la surface du globe, depuis que ledit globe est partout exploré. Mais dans la conception nihiliste, dont Lucrèce est un éminent porte-parole, dans la lignée d'Épicure, la création se fait par rapport au néant au sens où l'ordre se fait à partir du chaos (selon le slogan bien connu de certains milieux atlantistes contemporains avec la formule ordo ab chao).
C'est dans l'entrechoquement entre les deux formes fondamentales et incompatibles du réel que s'opère la création de l'ordre. Pour un nihiliste (au sens historique, soit la mentalité du déni, qui ne se donne jamais comme telle), le réel est éternel au sens où il coexiste avec le néant. Comme il serait délirant de réfuter l'existence du changement, on l'impute à cet entrechoquement entre le néant et le réel qui légitime la violence. C'est ainsi que le 911 fut une opération nihiliste au sens où les concepteurs de cet acte terroriste ignoble ont estimé qu'il convenait de régénérer le monde par cet acte terroriste (qui leur permettait de légitimer la crise actuelle).
Le nihiliste n'estime pas que le néant n'existe pas; tout au contraire il considère que le néant est incompatible avec le réel. C'est le sens de la formule de Lucrèce. Le changement se fonde sur l'antagonisme qui légitime du coup la violence. Le formule est d'ailleurs explicite : l'ordre à partir du chaos. Maintenant, quand Colonna le mathématicien spécialiste des fractales relie fort justement la création avec le néant, il est empêtré dans la problématique classique : le transcendantalisme ne reconnaît pas le néant; la reconnaissance du néant mène vers les abîmes inextricables du nihilisme - comme l'irrationalisme. Reste que dans cette problématique la plupart des nihilistes majeurs sont déniés - tenus pour des métaphysiciens indiscutables quoique contestataires.
Le terme même de métaphysique descend du nihiliste le plus illustre et le plus ignoré, tellement ignoré que son œuvre dite métaphysique fut longtemps perdue et redécouverte avec un nom qui ne veut rien dire. Aristote le méta-physicien. Platon n'était pas métaphysicien. C'était un philosophe et/ou un ontologue. C'est en revenant à l'ontologie et au critère de l'Être que l'on démasque le nihilisme, notamment celui d'un Aristote. Colonna ne parvient pas à sortir de la problématique classique et du bourbier logique qu'elle implique : il appert que le néant existe; mais si l'on reconnaît le néant, on se montre nihiliste car seuls les nihilistes abordent ce thème, de manière déniée de surcroît.
Pas facile de sortir des préjugés dans une problématique si empêtrée ou dans un nœud gordien. En réalité, il est facile de remettre de l'ordre, cette attitude relevant de l'acte antipervers par nature (le pervers fout littéralement le bordel au sens où il retourne le sens). L'antipervers est celui qui remet les pendules à l'heure. Remettre de l'ordre : le néant existe et se trouve effectivement exclu du mécanisme erroné de l'ontologie transcendantaliste. Sous prétexte de sauver l'homme du nihilisme, le transcendantalisme a commis l'erreur d'exclure l'eau et l'enfant du bain, le nihilisme et le néant.
Le néant mérite d'être intégré à la problématique transcendantaliste dont Leibniz à l'époque où l'immanentisme naît a énoncé la démarche irréfragable. Le néant mérite d'être intégré au quelque chose par opposition au rien. Le néant nihiliste est le néant positif, le néant qui se donne en tant que néant. Le néant existe de manière ontologique classique, soit en association avec le quelque chose. C'est l'innovation néanthéiste, que la crise immanentiste signale. La limite transcendantaliste, qui signe aussi son dépassement historique et qualitatif, est atteinte dès son départ, quand le transcendantalisme pour guérir du nihilisme refuse de prendre en compte la question du néant.
Par la suite, la crise ne fait que s'aggraver, jusqu'à l'avènement de la béance immanentiste, quand la science expérimentale moderne renverse le dogme transcendantaliste du sensible et libère l'espace de contestation du néant nihiliste. Face à cette situation, Colonna se montre incapable d'innover, de changer. Revenons à sa phrase passionnante en forme d'aveu : "Le mathématicien est-il un créateur (c'est-à-dire celui qui tire du néant) ou bien un explorateur?" La question n'obtiendra jamais de réponse puisqu'à cette question Colonna oscille entre la position platonicienne et la réaction aristotélicienne (inversion historique du débat entre le nihilisme et le religieux, le religieux étant la réponse à l'attitude spontanée du nihilisme atavique).
Par contre on peut expliciter à l'aune de l'opposition entre nihilisme et transcendantalisme ce qu'est l'explorateur : celui qui tire du réel (fidèle à la conception d'un Lucrèce) suite à un choc frontal avec le néant inconciliable. Colonna oublie de le faire parce qu'il considère que le néant est seulement en question pour des philosophes dissidents, minoritaires, marginaux, implicitement nihilistes (la question fondamentale du nihilisme n'est pas posée par Colonna, ni par aucun historien des idées, que ce soit en philosophie ou ailleurs).
Colonna est trop académiste pour sortir du débat donné (en place). La vraie question serait à poser à partir de l'étymologie - de créateur : pourquoi l'étymologie elle-même qui formule un sens occulté - celui des mots, celui à partir de la formation des mots, les mots qui expriment la formation du réel, et qui en disent souvent plus longs sur le réel que la pensée formatée à partir des normes données - évoque-t-elle la question du néant?
L'étymologie pose le problème que l'ontologie classique rejette (et dans son sillage rationaliste l'ensemble du courant transcendantaliste) : le néant. Il convient pour changer d'intégrer le néant à la présence transcendantaliste et de rejeter le néant nihiliste vers l'absence insignifiante. Le transcendantalisme n'a pas l'exclusivité de la présence. Se pourrait-il que dans son égarement le nihilisme détienne une part de la vérité (en posant sur la table la question fondamentale et déniée, rejetée, du néant)? Dans cette perspective, la phrase de Colonna se comprend d'une manière différente à ce que l'on comprend dans la mentalité façonnée par la culture classique : le créateur est bien celui qui tire du néant quand l'explorateur est celui qui ne comprend pas le néant - qui accorde au néant une signification biaisée et nihiliste.
Pour tirer la création du néant, cela suppose :
1) que la théorie nihiliste soit juste et se résume à l'ordo ab chao cité plus haut;
ou
2) que le néant soit une substance différent du sensible (comprise dans l'enversion néanthéiste), mais qui ressortit du quelque chose - conformément à la doctrine de Leibniz.
Si Kant est un avatar moderne d'Aristote selon Luc Ferry, un faux philosophe vrai historien de la philosophie politique, Leibniz est l'avatar moderne de Platon. Au juste, il n'est pas question de jouer au jeu faux et réducteur de la pure répétition historique linéaire, mais Leibniz a eu le mérite de replacer le débat en expliquant que le néant nihiliste n'existait pas. Si le néant est quelque chose, si le néant diffère de l'ordre sensible que nous connaissons, l'enversion permet de le comprendre.
Colonna passe à côté de l'innovation, non faute de poser les questions les plus passionnantes du moment, en évitant les manœuvres de diversion éculées des historiens de la philosophie, mais en s'en tenant à répéter sur un mode linéaire et mécaniste (à la Descartes). Quant à nous, nous distinguons la mentalité nihiliste, dont le centre considère que l'affrontement irréductible entre néant et réel aboutit au changement, selon une répétition monotone (la monotonie a été louée par Rosset dans le Réel).
L'avantage quasi hégélien du nihilisme sous sa mouture moderne (l'immanentisme) est de poser la question du néant. Précisons qu'en tant que nihilisme (moderne) il offre une réponse égarée : le néant n'existe pas. C'est d'ailleurs du fait de cette contradiction violant manifestement le principe de non contradiction (ce qui n'existe pas existe) que le néant en vient au déni caractéristique. On dénie quand on dit d'une chose qui existe qu'elle n'existe pas. Soit : quand on viole le principe de non contradiction.
C'est la catégorie de l'impossible qui s'exprime ici. L'impossible est le contradictoire prôné. Ce n'est pas vers cette direction qu'il convient de se tourner quand on affronte la question du néant. C'est vers l'idée d'un néant qui existe, d'un néant qui n'est pas nihiliste et qui est affronté en tant qu'existence. Le néanthéisme respecte le principe de contradiction et s'oppose au nihilsime. Raison pour laquelle il reconnaît que l'avantage décisif et historique de l'immanentisme est d'avoir permis de poser la question déniée du néant en faisant ressortir le déni (nihilisme paradoxal) tapi au cœur du transcendantalisme.
Raison aussi pour laquelle Colonna ne peut saisir la création à partir du néant. Il suit mimétiquement un débat académique dans lequel soit la création se produit à partir de l'Être; soit le néant est antagoniste du réel (et la création est problématique). Dans une optique néanthéiste correctrice de l'erreur nihiliste et du déni transcendantaliste, l'expression ex nihilo reprend son sens : on peut créer à partir du néant. A condition que le néant corresponde à quelque chose.

lundi 17 mai 2010

L'amer hic

Être subversif, c'est aller contre les modes plus que contre la morale. Quand on s'avise que les valeurs morales essentielles sont identiques, même reformulées (le Bien ne change pas), on quitte les postures du sophiste et l'on prend le contre-pied des valeurs à la mode qui tendent à détruire et à déformer la compréhension du réel.
En ce moment par exemple, nul besoin d'être catholique fervent pour prendre la défense du pape Benoît XVI à propos des rumeurs autour de l'épineuse question des prêtres pédophiles. L'argument est simple : s'il n'est pas question de défendre la pédophilie, qu'un journaliste nationaliste qualifiait plus justement de pédomanie, n'en déplaise à cet incube de Matzneff, il convient de rappeler que la proportion de prêtres convaincus de pédophilie en France est plutôt inférieure aux statistiques identiques concernant les nobles métiers d'éducateurs ou de professeurs (autres emplois au contact des jeunes).
On pourrait abonder dans d'autres exemples de dictature immorale de la mode, mais un contre-exemple s'impose : alors qu'il a été longtemps considéré comme avant-gardiste et progressiste d'afficher une position dite libérée en matière de sexe, jusqu'à promouvoir les valeurs sadiennes ou pornographiques, avec la valetaille des éditeurs et des commentateurs mineurs et désaxés à la Bataille ou Sollers, désormais il est tout à fait dépassé de s'afficher en faveur du gonzo ou du Diabolique Marquis. A présent que l'on a vu où menait la pseudo-libération des mœurs, en réalité l'enfermement du désir dans sa complétude maniaque, on fait marche arrière.
Passons sur les effets catastrophique et drolatique de la bêtise. S'il est vrai qu'en matière de bêtise, le temps ne fait rien à l'affaire, selon l'exubérante formule d'un chanteur persécuté en son temps (pour ses qualités), il est moins remarqué qu'en conséquence, quand on est intelligent, le temps ne fait guère plus à l'affaire. Un jeune con ne boxera jamais dans la même catégorie qu'un vieil intelligent car le vieux est à ranger dans la classe (aléatoire et dynamique) des intelligents, quand le jeune appartient à la clique des cons.
Un signe d'intelligence qui ne trompe pas : on est persécuté. Un signe de bêtise qui ne trompe pas : on se venge (au nom bien entendu des plus justifiées raisons et des valeurs les plus nobles). Une chanson de Brassens moins connue quoique lucide indique ce critère de partage entre bêtise et intelligence :
"Quand les cons sont braves Comme moi, Comme toi, Comme nous, Comme vous, Ce n'est pas très grave. Qu'ils commettent, Se permettent Des bêtises, Des sottises, Qu'ils déraisonnent, Ils n'emmerdent personne. Par malheur sur terre Les trois quarts Des tocards Sont des gens Très méchants, Des crétins sectaires. Ils s'agitent, Ils s'excitent, Ils s'emploient, Ils déploient Leur zèle à la ronde, Ils emmerdent tout le monde."
Je donne la vidéo de l'enregistrement de cette chanson que Brassens n'a pas eu le temps d'interpréter et qui est chantée par son ami Bertola :



Pour ne pas dériver vers une digression à propos de la nocivité de la bêtise, s'il convient de constater que l'avant-gardisme subversif (la subversion contrarie les modes tout en suivant la vérité contestée, voire déformée) porte à identifier la vraie nature de l'impérialisme tant décrié (un impérialisme de factions et non de nations), son corolaire tient dans le préjugé antiaméricain.
On amalgame souvent l'antiaméricanisme nuancé avec l'impérialisme. C'est la ligne que défend un linguiste réductionniste - aussi philosophe qu'un footballeur après une victoire, un certain Noam Chomsky, qui, s'il est intellectuel au sens voltairien, est promis à la risée posthume, d'autant qu'il écrit avec moins d'insolence et de verve (pour Voltaire, il suffit d'attendre l'effondrement des Lumières ultra-libérales, en ce moment).
Cette position (l'antiaméricanisme) empile les faits en faveur de l'impérialisme américain sans jamais proposer une solution pour venir à bout de cette domination si pernicieuse. Chomsky est comme tous ces contre : ses contes lui servent à servir les comtes. Le compte est bon : quand on est contre, on est contre. Quand on est pour : ceux contre lesquels on est. Être contre l'impérialisme américain ce n'est pas seulement suivre une billevesée simpliste sous des abords intellectualistes et érudits (label estampillé à la Chomsky). C'est amalgamer les deux courants historiques américains : la tradition sudiste et la tradition patriotique. Les confédérés sont au service de l'impérialisme britannique (dont la place-forte aux États-Unis se situe entre Wall Street et Chicago).
Les partisans de l'Union américaine sont des républicains et des anti-impérialistes. Face à cette réalité, l'antiaméricanisme est un simplisme impertinent. Les discours anti-impérialistes ne peuvent rigoureusement pas être antiaméricains; ils sont malhonnêtes s'ils n'effectuent pas ce distinguo majeur dans la tradition américaine. En outre, toute identification nationale de l'impérialisme se montre des plus confusionnelles (confusion parfois mue par des besoins inavouables de manipulation).
Dans cette optique, sans se montrer américanophile inconditionnel à la manière de ces agités hystériques qui soutenaient avec emportement les positions néoconservatrices en les confondant avec l'Amérique, il est plus subversif et plus visionnaire de se rendre compte que le combat principal entre république et oligarchie se situe à l'heure actuelle sur la scène prééminente des États-Unis. A cet égard, le courant néo-conservateur, considéré comme la créature de certains cercles intellectuels américains, se révèle sous contrôle des milieux oligarchiques sudistes favorables à l'Empire britannique.
Les néoconservateurs sont des Golems et des Frankenstein des valeurs américaines les plus antipatriotiques et les plus favorables aux factions financières de l'Empire britannique. Il ne s'agit nullement de considérer que la tradition républicaine, souveraine et patriotique américaine est indemne de reproches, voire mue par une perfection incontestable. Il s'agit de constater que cette tradition républicaine (dans son sens classique) américaine est le plus sûr rempart actuel contre l'impérialisme effectif, qui est l'impérialisme des factions anti-nations.
A l'inverse, l'antiaméricanisme accorde à l'État-nation des États-Unis une responsabilité qui n'est pas sienne. Non que les États-Unis ne seraient pas dominateurs en tant qu'Etat-nation fédéral; mais qu'à l'heure actuelle, l'impérialisme est d'obédience monétariste britannique et émane de factions anti-nations. L'avant-garde subversive consiste à défendre les États-nations contre l'impérialisme au sens où dans le débat entre Platon et les sophistes (camp dans lequel on peut inclure Aristote, qui à cet égard est le plus grand des sophistes antiques), l'impérialisme correspond à l'oligarchie, quand la république prend sous la forme modrene pris le visage de l'État-nation issu du Traité de Westphalie.
C'est manquer de recul historique que d'amalgamer le nationalisme avec la défense des États-nations. Les nationalistes dans les États-nations sont des impérialistes qui du coup ne peuvent pas identifier l'impérialisme des factions, obnubilés qu'ils sont par leur adoration extrémiste de leur Nation chimérique. Les nationalistes dans des États colonisés ou dominés sont souvent des consciences intègres et respectables, comme c'est le cas de deux martyrs de la cause africaine postcoloniale, Lumumba et Sankara.
C'est une autre histoire. Il est révélateur que les nationalistes des États-nations (outre leur amalgame entre les deux types divergents de nationalisme) se montrent incapables d'identifier le vrai impérialisme et l'impute ordinairement à l'ennemi américain. Plus que le signe de leur égarement incontestable, c'est aussi la preuve de la différence irréductible entre le nationalisme et le républicanisme. Si l'on est nationaliste (dans un État-nation), on se montre antiaméricain. Si l'on est républicain, on se montre admiratif de la Constitution américaine et des principes politiques américains issus de Solon.
Dans cette optique, la subversion n'est pas l'admiration de la violence, de l'extrémisme ou de la domination, mais le respect des valeurs tenues pour vieillottes et dépassés par la mode actuelle, le Zeitgeist du libéralisme diffus, comme le bien, la république et le religieux. En nos temps troublés, c'est se révéler à contre-courant que de prôner le religieux ou de se montrer favorable aux courants républicains.
Les zélateurs de la mode (le libéralisme impérialiste) professeront doctement que c'est de la réaction face à leurs principes dominants - et moribonds. La main invisible, le NOM, le mondialisme, l'Union Européenne... Le temps ne fait rien à l'affaire. La tactique principale du nihilisme consiste à rejeter comme dépassé et simpliste le courant favorable à la culture (le religieux). Face à cette dérive, il convient de rappeler que les principes sont éternels (comme les Idées de Platon ou le Dieu des monothéistes) et que le plus sûr moyen de suivre des principes et non des modes consiste à refuser les modes présentes. Chiche?

dimanche 16 mai 2010

Heure et cas



J'ai trouvé! En lisant l'article de Meyssan consacré au bouleversement géopolitique des rapports de force au Moyen-Orient - autour de l'Irak, j'ai compris.
http://www.voltairenet.org/article165394.html
Avant je demeurais l'hurluberlu éberlué : comment ces intelligents, brillants et courageux analystes (portait d'un Meyssan) font-ils pour si bien contre-comprendre? Eux capables des plus pointues subtilités passaient à côté du mastodonte. Remarquez, c'est souvent ainsi.
On passe à côté de l'essentiel en bloquant sur l'accidentel. Comme le disait Heidegger, le chemin des choses les plus proches est le plus émoussé. Verdict concernant le travers spécifiquement remarqué chez Meyssan, mais palpable dans l'ensemble de la mouvance critique à l'encontre de l'impérialisme dominant : nous nous trouvons pour le discours contestataire dans des formes de postmarxisme postmoderne qui n'ont pas réussi à se débarrasser des oripeaux de la critique marxiste (souvent subtile quand on la relit). Il est vrai qu'avec un suffixe illusoire et creux comme post, on ne risque guère d'avancer dans le schmilblick - sinon un nouveau terme désignerait une inconnue forme d'analyse anti-impérialiste.
Les analystes marxistes ont dénoncé avec vigueur et régularité l'impérialisme atlantiste (oubliant leurs propres impérialismes internationalistes et le fait que l'atlantisme ne recoupait pas l'américanisme tant honni). De nos jours où le communisme s'est effondré en tant qu'idéologie passée de mode, il est toujours de bon ton de manifester un antiaméricanisme souvent mâtiné d'antiisraélisme (version qui implique l'antisionisme en tant qu'idéologie parente du libéralisme atlantiste).
La vérité assez rapidement vérifiable, quoique presque toujours démentie dans les analyses des commentateurs les plus réputés de la contestation antiofficielle, c'est que si l'impérialisme occidentaliste est indéniable, il ne recoupe nullement les formes de domination d'États. L'État dominant l'Occident est depuis le vingtième siècle chrétien les États-Unis : raison pour laquelle on dénonce l'impérialisme américain. L'État d'Israël n'est pas seulement couvert pour ses crimes innombrables par les États d'Occident. Il se trouve de surcroît soutenu (de moins en moins) par les États-Unis. Raison pour laquelle on dénonce souvent la domination israélo-sioniste sur les États-Unis et l'Occident.
Un Meyssan (et les analystes qui partagent son point de vue) se montre plus mesuré en incriminant prudemment l'axe américano-sioniste. Tout baigne? Cette critique n'est pas dépassable tant qu'on s'en tient à une ligne de compréhension géopolitique où le fondement se situe au niveau des États-nations. Sa justification quasi inexpugnable tient au fait qu'elle se prévaut d'une raison de contestation morale indiscutable (l'impérialisme). Si on lui rétorque qu'elle se trompe d'identification, elle répondra qu'elle lutte contre l'impérialisme. Déclic : à l'heure où l'on assiste à la faillite des États, il serait temps d'identifier qui sont les commanditaires et les bénéficiaires du Nouvel Ordre Mondial.
Des États impérialistes avec à leur tête les États-Unis (et/ou Israël)? Non, vraiment, il n'est pas possible de ne pas commettre de contresens dans cette vision des choses politiques. Si l'on s'en tient au fondement des États-nations, il est après tout compréhensible (quoique réducteur et fallacieux) d'incriminer in fine les États-Unis et/ou Israël comme les auteurs (les garants) de l'impérialisme. Pourtant, cette ligne est simpliste et grossièrement déformée quand on cerne le vrai l'impérialisme. L'impérialisme moderne n'émane pas d'États. Il n'a jamais émané tout à fait d'États, mais plus que jamais il se trouve travesti, sous le processus invisible du monétarisme.
Il est l'impérialisme britannique monétaire, l'impérialisme des financiers mondialistes. Telle est l'identité de ceux qui dominent le monde (de manière il est vrai parcellaire et différante). En fait(s), les États se trouvent dominés par un pouvoir de factions financières. Le NOM émane des stratégies élaborées par ces structures mutantes et non identifiées. Les États-Unis sont sous la coupe de ces factions financières avec deux prolongements principaux : Wall Street et Chicago. Israël est un État satrapique et artificiel, un mirage dans le désert postcolonialiste, totalement inféodé à ses protecteurs financiers. Israël est l'État bizarre né de structures bizarres.
On s'avise peu qu'il n'est pas possible d'identifier ce qui n'est pas déjà enregistré, décrit, entériné. Dans les films d'un certain genre, il est convenu de mettre en évidence la rencontre spectaculaire d'êtres humains avec des créatures extraterrestres (bienveillantes ou diaboliques, c'est selon). Mais il est rare de noter que cette rencontre serait inenvisageable si les êtres humains étaient confrontés à des identités non identifiées. Ce pourrait être une justification du divin. C'est pourtant la définition de l'acronyme OVNI.
L'écrivain noir-américain Chester Himes décrit l'invisibilité qui touche les Noirs américains victimes du racisme des Blancs majoritaires. L'invisible est en l'occurrence le Noir, celui dont la couleur de peau se trouve minoritaire et donc non identifiée. Himes décrit sans le savoir une caractéristique qui recoupe l'impérialisme britannique, puisque l'histoire américaine évoque la lutte incessante entre les factions financières et leurs sbires politiques à la solde de l'impérialisme britannique (les Confédérés) contre l'Union antiesclavagiste emmenée par Lincoln. Dans cette emblématique guerre de Sécession, l'impérialisme esclavagiste encourage l'invisibilité métonymique des Noirs. Au fond l'invisibilité racialiste sert en tant que réduplication l'invisibilité de l'impérialisme.
Les factions financières jouissent de cette invisibilité à l'heure où l'on tarde tant à reconnaître la nature de l'impérialisme. Non pas un impérialisme d'États, mais un impérialisme de factions. Quand on reconnaît enfin (avec reconnaissance) la vraie identité de l'impérialisme, les discours anti-impérialistes amalgamés à l'antiaméricanisme passent pour une grossière supercherie alliée à un simplisme décevant. Quelles que soient les qualités de courage ou d'intelligence de Meyssan, notamment dans l'épisode du 911, la soupe qu'il nous sert depuis n'aide guère à dépasser le stade de la critique gratuite si vide de sens qu'elle en vient à servir bien involontairement les intérêts de ceux qu'elle prétend combattre avec le plus de vigueur.
Le plus souvent, les contestataires de l'anti-impérialisme, du fait de leur manque de perspicacité et de formation historique, en viennent à légitimer l'impérialisme effectif en dénonçant des formes d'impérialisme réductrices, voire fantasmatiques. Il est bien beau de croire donner un coup de pied dans la fourmilière en abondant de détails et d'arguments contre Israël et/ou les États-Unis - mais quand le coup est dans l'eau, c'est jeu de dupes ou politique d'autruche.
Il est frappant d'un point de vue sémantique que la polysémie du Verbe en vienne presque à personnifier le Logos johannique dans un lapsus plus que révélateur. La main invisible désigne l'un des concepts centraux du libéralisme. A l'époque où le libéralisme s'effondre, peu de temps après son frère ennemi le communisme, on commence à s'aviser (frileusement) que la cohérence de la main invisible est inexistante. C'est bien entendu une idée pauvre et affligeante, dont l'incohérence est seulement excusée par l'incohérence d'ensemble du libéralisme, qui dresse l'apologie, non de l'équilibre providentiel de l'échange commercial, mais de l'impérialisme au profit des intérêts britanniques (ou associés).
La main invisible désigne si bien l'impérialisme qu'elle semble exister pour cette fonction (plus que pour son usage coutumier et mensonger usuel). C'est ce caractère d'invisibilité qui définit adéquatement l'impérialisme britannique - l'impérialisme des factions. Toutes les analyses qui dénoncent l'impérialisme de nations passent à côté de leur sujet. C'est pourtant la caractéristique principale d'un bon analyste que d'identifier des réalités mal identifiées ou non identifiées. Les bons analystes sont ceux qui vous parlent des factions financières de l'impérialisme britannique.
Cherchez, vous n'en trouverez pas beaucoup. La qualité est rare, voire singulière. L'histoire interne de l'Amérique (la lutte tragique entre les sudistes impérialistes britanniques et les confédérés patriotes) en fait le laboratoire métonymique et révélateur de l'histoire du vingtième siècle. Si les États-unis dominent l'époque contemporaine, c'est parce qu'ils ont su s'opposer à l'impérialisme tutélaire et dominant de leur ancienne colonie britannique. Ce en sont pas les Européens gangrénés par leurs élites oligarchiques qui manifesteront la force de lutter contre un processus qui les accommode à court terme (sur ce point les choses n'ont guère changé depuis la fondation des États-Unis). L'histoire américaine annonce la chute inéluctable de l'impérialisme monétariste britannique.
Les analystes qui croient faire assaut ou parade de courage en dénonçant des impérialismes étatiques sont soit des brebis égarées, soit des bergers égarants. Des contre-garants égareurs. Dans le premier cas, ce sont des victimes manipulées. Dans le second, des manipulateurs pervers qui donnent à l'analyse stratégique son vernis sens dessus dessous : la désinformation. Ils en viennent à propager sous leur rhétorique antiaméricaine rebattue et à la mode le poison rance et lancinant de l'impérialisme contemporain : sous l'antiaméricanisme, la destruction des nations.
Sous l'antinationalisme, la destruction des nations. Programme des factions : la lutte de tous contre tous. Lecture de Hobbes. Nous n'en sommes pas à l'article de la mort des nations, nous en sommes à l'article de la mort des factions. L'impérialisme factionnel est moribond. Le spectre du nationalisme rampant (et désuet) dans les États-nations indique le factionnalisme exacerbé et séditieux. Je connais pire que le nationalisme extrémiste (qui se légitime dans l'actuelle destruction des nations) : c'est le factionnalisme aussi inconsidéré que peu considéré. Pour en revenir à l'article de Meyssan : bonne lecture.

vendredi 14 mai 2010

La séduction de la réduction

Si tu évacues Dieu, l'eau de ton seau va déborder.

Mon frère (qui connais la musique) m'envoie un article signé par deux sociologues contestataires et réputés sérieux.
http://www.voltairenet.org/article165337.html
Soit dit en passant, moi qui trouve que le site d'information Réseau Voltaire propose trop souvent une déformation de l'impérialisme ramené à l'antiaméricanisme, alors que le vrai impérialisme est monétariste, antiétatique et britannique (impérialisme en aucun cas des peuples britanniques), il est devenu impossible de trouver des contributions de cette qualité intellectuelle dans les médias dominants. Je ne sais pas si c'est un compliment, car la sociologie, discipline des sciences humaines, aussi intelligente soit-elle, pratique l'art de la réduction ontologique du réel (Dieu ou l'Être) au social.
La critique que l'on pourrait adresser à la sociologie serait : ce n'est pas parce qu'on dénie un problème que le problème cesse d'exister. Ce n'est pas parce qu'on réduit le réel au social que le réel non social n'existe plus. Moralité : si tu évacues Dieu, l'eau de ton seau va déborder. La réduction qui caractérise le point de vue sociologique est intéressante car Paye et Umay sont sociologues. Leur critique (intelligente) de la démarche pseudo-philosophique d'Onfray se trouve frappée du sceau de la réduction.
La critique de Paye et Umay est d'autant plus intéressante que la réduction sociologique critique l'hyperréduction pseudo-philosophique (un brouet/brûlot simpliste donc virulent d'hédonisme aristippien mâtiné de postmodernisme athée). Paye et Umay sont sur un bateau. Qui tombe à l'eau? Réponse (les bonnes réponses étant inattendues) : Onfray. Poursuivons la métaphore : le bateau coule. Rester sur le bateau quand il coule n'est pas la meilleure initiative (ni pour les passagers, ni pour l'observateur, fût-il disciple de Lucrèce).
Demandez aux privilégiés du Titanic. Qu'on tombe du bateau ou qu'on y demeure, en cas de naufrage, la supériorité du sauf sur le sinistré est mince. Dans les deux cas, on présente de fortes chances de figurer sur la liste des noyés (pudiquement baptisés disparus dans une certaine presse) - a fortiori si l'on est pauvres. Que disent en conclusion Paye et Umay? "Ce ne sont pas uniquement nos libertés qui sont attaquées, mais ce qui fait de nous des humains." Cette constatation lucide et tragique n'est-elle pas la gradation d'un processus dans lequel la réduction sociologique prend sa place, toute sa place, quelques degrés en amont?
Il est fort à parier que les sociologues défendent dans la démarche psychanalytique la démarche voisine de la science humaine. Freud attaqué, ce sont les penseurs des sciences humaines qui se défendent. La critique de Paye et Umay est-elle à la fois juste et réductrice?
Juste : Onfray propose non pas la philosophie en lieu et place de la psychanalyse freudienne (encore un amalgame), mais une réduction de la science humaine baptisée injustement philosophie, du condensé de brûlé (qui en cuisine intervient après la condensation, quand la réduction du liquide touche à sa fin ou va trop loin).
Réductrice : nos sociologues perspicaces et pénétrants oublient qu'ils projettent sur Onfray le diagnostic de leur propre réduction. Onfray surréduit - hyperréduit? Eux aussi, seulement quelques degrés quantitativement inférieurs. La projection psychanalytique est biaisée (réductrice) en ce qu'elle en retient du mécanisme de la projection que son aspect linéaire, alors que la projection dans sa dynamique implique que l'on ne voie jamais dans le projeté qu'un miroir réduit (déformé), à condition que le miroir soit la réduction projetée du projetant. Pas d'égalité, de la réduction.
Les sociologues analysent de manière sociologique la démarche psychanalytique : "La spécificité de la psychanalyse, c’est justement de montrer qu’il n’y a d’Homme que parlant et cela au moment où on nous intime de nous taire et de nous abandonner." Le terme central est l'Homme, dont on notera qu'il est écrit avec une majuscule symbolique. On ne remplace pas par une majuscule la dépréciation effective. Les sociologues identifient (justement) la réduction que l'hédonisme opère par rapport à la parole. On passe de la parole libératrice à la parole toute-puissante, soit au déni de parole. Le silence indique que le rationnel du logos est inférieur au silence de l'irrationnel, incarné par la fin du plaisir.
Le plaisir ne se dit guère par le logos. L'impérialisme est contenu dans l'hédonisme, ce qu'Aristippe énonçait déjà quand il expliquait que le plaisir est réservé exclusivement au sage. Le sage devient par le fait le plus fort, modèle du sophiste qui quand il a fini de déballer sa science court vers les courtisanes (pour rester poli et s'il a les moyens du lucre autant que du luxe). Ce que Paye et Umay ne voient pas, c'est que leur critique saucissonne. Le saucissonnage les sert en ce qu'il occulte le processus dont ils sont des parties (seulement antérieures historiquement et inférieures qualitativement). Elle isole le moment Onfray sans l'intégrer dans son processus d'ensemble. Et pour cause : les sociologues font partie du processus en question (l'immanentisme). S'ils sont moins réducteurs, ils n'en sont pas moins réducteurs.
Sans doute Onfray est-il le symptôme avarié, infect d'une désintégration de l'homme (ramenée au plaisir indicible et irrationnel); mais si on le contextualise dans le processus de l'immanentisme, il exprime le symptôme de l'immanentisme avarié, qui suit après l'immanentisme terminal. La sociologie et la psychanalyse en tant que sciences sociales se situent quelque part entre l'immanentisme tardif et dégénéré d'un Nietzsche et l'immanentisme terminal des postmodernes (label vide de sens). Onfray constitue l'acmé d'un processus dont les sociologues représentent une étape antérieure appartenant au même processus.
Qu'est-ce que la psychanalyse? Pour parodier nos deux sociologues marginaux et prestigieux, la spécificité de la psychanalyse, c’est de montrer qu’il n’y a de réel que l'Homme (la majuscule donnant des lettres de noblesse occultantes à la réduction). Comme l'ont remarqué avant Paye et Umay de nombreux penseurs venant d'horizons des plus variés (psychanalystes, théologiens, philosophes...), le propre de la psychanalyse dans la thérapie psychologique est d'humaniser radicalement la méthode dialectique héritée de Socrate.
Dans la dialectique platonicienne, le philosophe a pour tache ultime de retrouver les Idées. Avec Freud l'athée, la dialectique réduit à l'objectif thérapeutique (avoué) de retrouver sa vérité (la vérité relative au patient, soit au causeur). La psychanalyse reprend ainsi al méthode de la confession chrétienne, à cette différence près que dans la confession chrétienne, le prêtre est l'intercesseur (l'intermédiaire) entre le confessé et Dieu. Dans la philosophie platonicienne, c'est la raison humaine qui joue le rôle double de prêtre et de Dieu (les Idées étant le plus haut stade divin de la raison). On pourrait dire que l'apport de Freud est d'humaniser radicalement la méthode philosophique grecque (après tout, il emprunte le mythe d'Œdipe à la mythologie grecque).
Si la philosophie tend déjà, malgré les efforts des platoniciens, et en conformité avec les efforts des aristotéliciens, à humaniser sous prétexte de rationaliser la pensée, Freud propose une thérapie dialectique qui réduit la démarche philosophique. Il suffit de lire Freud pour constater que ses soubassements ontologiques sont radicalement réducteurs : son athéisme réfute le processus de la confession ou plutôt humaine ce processus en donnant à la démarche de thérapie religieuse une dimension strictement humaine.
Quand Onfray explique qu'il reproche à Freud de vouloir par la psychanalyse créer une démarche étrangère à la philosophie, alors que la philosophie suffirait à la thérapie, il oublie de préciser que ce reproche n'émane pas de Platon, soit d'un philosophe qui essaye d'intégrer la dialectique rationnelle au giron monothéiste, mais d'un penseur de l'hyperréduction qui réduit l'athéisme de Freud aux bornes encore plus étriquées et inférieures du plaisir.
Si Freud et les penseurs des sciences humaines annoncent l'humanisme réducteur de l'homme intégral, Onfray réduit encore en dissolvant l'homme. Par rapport à un processus religieux, le phénomène de réduction est évident. Du coup, le seul moyen de guérir (au sens thérapeutique) l'homme du symptôme contemporain (la déshumanisation postmoderne incarnée par Onfray) n'est pas d'en revenir au passé de l'immanentisme qui deviendrait sans vilain jeu de mots le passé d'une illusion.
C'est de comprendre qu'on ne peut sortir du processus immanentiste qu'en quittant les symptômes de l'immanentisme, que ce soient les symptômes terminaux comme les symptômes tardifs - l'athéisme hédoniste stupide comme les sciences humaines ou la philosophie issue de Spinoza. Pour refonder les symboles de l'homme, il n'est pas possible d'en revenir à un stade du processus immanentiste, sachant que le propre de l'immanentisme consiste à détruire la culture.
Ce qui fonde la culture, c'est le culte. C'est ainsi. Pas d'homme sans Dieu. Pas de symboles sans Dieu. C'est sans doute dur pour des immanentistes progressistes et cultivés comme Paye et consorts, mais c'est le verdict qui ressort de la confrontation avec le réel. Sans doute serait-il temps d'admettre que quand Paye constate avec lucidité que le symptôme Onfray signifie la mort de l'homme (la fin de l'homme annoncée avec fougue par les postmodernes dont Foucault?),
il opère une duplication hallucinatoire entre le symptôme Onfray (devenu opportunément étranger au processus) et le processus immannetiste (dont Paye fait partie). Paye critique en Onfray un symptôme postérieur d'un processus identique.
Raison pour laquelle il se montre tant interloqué. Et pour ne pas finir comme Onfray, le rebelle des bobos normands, qui s'afficha d'autant plus ennemi méfiant des médias qu'il se trouve surmédiatisé, notamment par les réseaux de son influent éditeur parisianiste Enthoven Sr., nous allons proposer une solution. Si Onfray n'a rien à proposer suite à sa critique destructrice de l'idole Freud, c'est que son idole le néant (qu'il appelle le plaisir) a tout néantisé dans sa démarche pseudo-philosophique. Onfray participe du dispositif médiatique de diversion qui répand le message de l'Hyperréel tandis que le réel menace de s'effondrer et promet de changer.
De la même manière qu'il est temps politiquement de sortir du monétarisme, il est temps de comprendre que le monétarisme est le symptôme économique du nihilisme moderne, l'immanentisme, dont la fin dépend de la résurgence de la nouvelle forme de religieux. Le nihilisme se contentant de négativité (croissante, voire croassante), il est incapable de créer. La création est l'antithèse du nihilisme. Dans un système aristotélicien, si les premiers peuvent encore créer en assemblant les éléments logiques du réel fini, au fil du temps l'exercice de création devient de plus en plus malaisé.
La répétition devient de plus en plus visible. C'est l'exacerbation de l'académisme, qui dès le départ révèle toutes ses limites face à la création. On en arrive à des penseurs exsangues qui essayent de créer en trouvant une solution impossible pour le problème de leurs aînés (das la modernité c'est Spinoza). Cas typique d'un Nietzsche, dont l'idéalisme immanentiste mortifère le conduit à proposer l'alternative de la mutation ontologique à l'effondrement du système spinoziste. Puis à des penseurs (autour des postmodernes) qui se contentent de commenter en faisant mine de de penser.
Exemple typique d'un Deleuze. Cas de Rosset qui parle élégamment pour ne rien dire. Ou de Derrida qui pond des théories aussi différantes que resucées, avec l'exploit connexe de rendre son commentaire de Husserl (&Co.) inaccessible au sens. Le terme du terme, le terne du terme, la dégringolade qualitative, est atteinte quand les commentateurs, qui commentent de plus en plus d'auteurs passés mineurs, en viennent pour construire à détruire.
Ainsi d'Onfray qui, non satisfait (comble de l'hédoniste) de parodier en moins bien Aristippe, détruit tout ce qu'il touche, à commencer par ceux qui sont le plus proches de lui, et qui ont eu le malheur à son (mauvais) goût de ne pas assez réduire. Séduire pour réduire. Réduisez! Détruisez! Face à ce jeu de massacre, il est temps de proposer un nouveau religieux. L'immanentisme a assez duré. Place au néanthéisme.
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jeudi 13 mai 2010

Le principe de crudité

Troisième digression.

Alors qu'il entreprend de définir son principe d'incertitude, Rosset commence par citer une considération des plus pertinentes du sceptique catholique Montaigne (à ce sujet, il est intéressant de constater la subversion que Rosset applique à l'endroit de Montaigne, en le louant en tant que sceptique, alors que Montaigne était un sceptique catholique et que Rosset qui se prévaut du scepticisme est un sceptique nihiliste, soit un nihiliste qui subvertit le scepticisme). Montaigne remarque que les penseurs les plus marquants ne croyaient pas à leur idée centrale, dont ils sont les dépositaires fameux.
"Je ne me persuade pas aisément qu'Épicure, Platon et Pythagore nous aient donné pour argent comptant leurs Atomes, leurs Idées et leurs Nombres. Ils étaient trop sages pour établir leurs articles de foi de chose si incertaine et si débatable. Mais, en cette obscurité et ignorance du monde, chacun de ses grands personnages s'est travaillé d'apporter une telle quelle image de lumière, et ont promené leur âme à des inventions qui eussent au moins une plaisante et subtile apparence : pourvu que, toute fausse, elle se pût maintenir contre les oppositions contraires." Et Rosset de conclure : "Contrairement au fanatique, il possède assez de sagesse pour ne pas défendre à n'en vouloir démordre une vérité qu'il a certes énoncée mais dont il sait aussi, et probablement mieux que personne, à quel point elle est douteuse."
Rosset se livre à un amalgame récurrent chez lui entre le scepticisme d'obédience nihiliste qu'il promeut insidieusement et le statut de la vérité transcendantaliste. C'est son sophisme de disciple (immanentiste terminal) de Gorgias : "Pythagore ne croit pas aux nombres" (pour s'en tenir au cas de Pythagore selon Montaigne revisité (et subverti) par Rosset). Car ce n'est pas la même chose de tenir une vérité humaine comme provisoire et de considérer que la vérité n'est pas connaissable (position sceptique classique d'héritage pyrrhonien). Le scepticisme dont se réclame Rosset est la subversion du scepticisme dont se réclame un Montaigne - par le nihilisme (dont ne se recommande pas Rosset, en tant qu'immanentiste masqué et authentique).
La négativité explique l'adoration du masque. En l'occurrence Rosset confond chez Platon ou Pythagore (une référence de Platon) une position d'incertitude positive (soit une positivité antifanatique) avec le scepticisme historique, qui postule que la vérité n'est pas connaissable pour l'homme, doctrine antique que Rosset assimile insidieusement avec le nihilisme. Nihilisme et scepticisme ne sont pas du tout des mouvements proches. Pour preuve, le nihilisme affirme au contraire du scepticisme que la vérité est connaissable, qu'elle l'est même aisément et qu'elle se révèle à l'examen inutile et inférieure au modèle de la loi du plus fort.
Rosset cherche un masque habile (prudent) derrière lequel ranger le nihilisme immanentiste (moderne) et son choix se porte sur le scepticisme en ce que scepticisme et nihilisme partagent le même penchant pour la négativité. La négativité sceptique est totale (pour l'homme) tandis que la négativité nihiliste découle de l'irrationalisme, soit de la possibilité pour le plus fort de se montrer inconséquent. Cette inconséquence irrationnelle s'exprime et se démasque dans la possibilité impossible (l'oxymore est la figure de référence du nihiliste) de porter son choix concomitant et illogique (contradictoire) sur les deux choix les plus contraires.
On pourrait discerner dans le désir de surmonter le principe de non contradiction le refus d'interpréter cet irrationalisme. C'est une tentative avortée en ce que le nihilisme en reste à la négativité, soit ne surmonte pas la non contradiction. Il en demeure à sa démarche de contradiction non résolue et non dépassée. Peut-être peut-on distinguer dans le scepticisme d'un Pyrrhon une démarche au fond parente (lointainement) du nihilisme par la négativité (même inférieure) qu'elle recèle.
Sans doute également serait-il sévère d'imputer au seul Rosset, aussi tortueux et contestable soit son raisonnement d'amalgame, la paternité de l'amalgame nihilisme/scepticisme. Un Montaigne dont il se réclame en le louant comme le plus pénétrant des penseurs français, ce qui est injuste pour Pascal (plus que pour Descartes), a déjà entamé ce processus de subversion, mais de manière partielle, ambivalente et contradictoire, puisque d'un point de vue philosophique Montaigne se montre plutôt sceptique et qu'il mourra en catholique (est-ce à l'instant de notre mort, du moins de notre heure de mourir, que l'on fait le moins de cinéma?).
Dans la citation que Rosset reprend à Montaigne, Montaigne amalgame déjà Épicure, Platon et Pythagore. Si Pythagore et Platon peuvent à bon droit être rangés du même côté de la philosophie (tradition classique de type transcendantaliste), il est peu justifié de leur adjoindre Épicure, un penseur matérialiste proche de la tradition nihiliste. Démocrite peut avec sa doctrine atomiste être tenu pour un des pères les plus influents d'Épicure. La tradition chrétienne ne s'y est pas trompé, puisqu'elle l'a oublié comme Démocrite ou les sophistes (les dialogues d'Aristote ayant été perdus selon Cicéron).
Rosset se livre au même amalgame insidieux entre la tradition transcendantaliste et la tradition nihiliste dans son dernier opuscule Tropiques, où il explique que ce qu'on lui reproche fondamentalement (ne pas définir le réel, son terme clé) est un reproche qui est adressé aux plus grands philosophes, Platon, Plotin... ou Marx! Derrière l'amalgame formel entre les deux traditions opposées de l'ontologie, il convient de discerner et de subsumer l'amalgame ontologique : l'incertitude positive et l'incertitude négative.
Le transcendantaliste dit : je propose une vérité incertaine, mais une vérité tout de même. Si je sais que je ne sais pas, je sais qu'il vaut mieux un savoir incertain à l'incertitude de savoir. Contrairement ce qu'estime Rosset, il vaut encore mieux un fanatique à un nihiliste comme lui. Le fanatique a tort de tenir pour certain la vérité provisoire; mais le nihiliste a encore plus tort de tenir l'incertitude pour certaine, soit logiquement de manifester une telle inconséquence, un tel irrationalisme qu'il entend choisir les deux contraires dans une réconciliation impossible et ridicule.
Le raisonnement transcendantaliste part du constat que l'homme est capable dans l'incertitude de transmettre un processus de vérité de plus en plus performant et fiable. La positivité existe même si elle va de pair avec l'incertitude. Le raisonnement pervers de Rosset consiste à retourner le sens transcendantaliste pour n'en retenir que le caractère incertain comme il s'exprime chez Platon en particulier. Du coup, il est possible par ce sophisme d'amalgamer l'incertitude positive avec l'incertitude négative. D'une certaine manière, les deux sont incertitude.
Plus encore, la négativité dans l'incertitude se révèle plus performante (modèle supérieur) que la positivité. Non seulement Rosset se réclame d'une identité, mais encore il se fonde sur le modèle le plus performant, ainsi qu'il le remarque en louant la supériorité obvie de son égérie Spinoza. Il est temps d'énoncer la supériorité du modèle classique sur le modèle nihiliste (contrairement à ce que clame Rosset et conformément à l'étymologie de la perversion, qui consiste à renverser le sens) : qu'est-ce que la vérité?
Peut-être que ce questionnement fonde la richesse de Nietzsche (la réponse immanentiste qu'il avance étant par contre tout à fait désaxée). Nietzsche (dont l'importance est largement surestimée de nos jours d'immanentisme terminal) demande ce qu'est la vérité; pour répondre que la vérité est d'une espèce inférieure au nihilisme. Au-dessus de la vérité se place l'antagonisme réel/néant, et au-dessus de cet antagonisme fondamental le néant supérieur, tentateur et fascinant. Le néant dissout tout. C'est l'étymologie même du nihilisme, qui indique mieux qu'un savant programme l'issue du nihilisme.
On commence par vanter un modèle d'incertitude supérieure (faux et mensonger) pour parvenir à la néantisation radicale et inexorable (contenue dans le processus nihiliste). Le mensonge tient à l'amalgame des deux contraires, qui est consigné en tant qu'inconséquence répandue par le proverbe : on ne peut avoir le beurre et l'argent du beurre (restons poli en écartant l'éventuel troisième terme qu'on ajoute parfois, dans un sursaut superfétatoire de vulgarité et de redondance). Le nihilisme prétend obtenir à la fois plus de réel (d'incertitude dans une perspective nihiliste) et plus de néant (de certitude inférieure pour le nihilisme).
(Pour le transcendantaliste, le néant n'existe pas et l'homme possède la faculté rationnelle d'augmenter sa certitude progressivement et de tendre vers le modèle de certitude absolue qu'est Dieu/l'Être.
Pour le néanthéiste, le néant n'existe pas en tant que néant et implique la reconnaissance d'une forme d'enversion qui soit aussi incomplétude fondamentale).
Cette arnaque théorique, qui est aussi une impasse fondamentale à partir du moment où le principe de non contradiction n'a pas été résolu (jusqu'à plus ample informé, il ne l'a pas été), aboutit à l'amalgame entre la démarche transcendantaliste et la démarche nihiliste. Alors que la démarche transcendantaliste est instaurée pour pallier à la néantisation nihiliste, le nihilisme répond en confondant les deux systèmes théoriques antagonistes sur le point précis et capital de la positivité (et de son envers la négativité).
La négativité est l'envers/enfer de la positivité. Si la positivité tenue pour certaine et incontestable pourrait être considérée comme fanatique et fausse, la positivité tenue comme progressive et constante (la vérité augmente même incertainement) est un modèle de réel supérieur au nihilisme. Ce pour une raison simple : la négativité charrie son lot de néant. Petite précision : c'est précisément contre cette négativité néantiste et nihiliste que le transcendantalisme s'est élevé. En voyant que la négativité pure (travesti en scepticisme) menait au néant certain, le transcendantalisme a proposé son contre-modèle de vérité continue. Cela implique que :
1) ce soit le nihilisme qui soit la première réaction impulsive et instinctive (non rationnelle) de l'homme face au réel (contrairement à la propagande nihiliste qui soit se positionne en réaction secondaire face au transcendantalisme; soit instaure une utopique primauté historique des temps nihilistes);
2) le modèle de vérité soit un modèle de réel.

mardi 11 mai 2010

Le néopostimmanentisme



"C'est nouveau, ça vient de sortir!"
Coluche, La publicité.

Nous nous trouvons engoncés dans une époque où le must, la mode, l'acmé, la tendance résident dans l'admiration, au surplus sibylline, voire incompréhensible (le coup de sens impossible), d'identités aussi inexistantes que frelatées. Tour d'horizon non exhaustif.
Nouveau
: néoconservateurs, nouveaux philosophes, néolibéralisme, néocolonialisme, nouvel âge...
Post : postmodernisme, postkeynésisme, postindustrialisation, postracialisme, postidéologie...
La prolifération des termes introduits par des post ou des néo est plus significative qu'elle n'y paraît. Pour parodier Coluche se moquant des publicités vantant les mérites de lessives, plus blanc que blanc, on ne sait pas trop ce que c'est. Moins blanc que blanc correspondrait à gris clair. Et - plus blanc que blanc? Transparent? Rien? Faux blanc? Blanc pervers (qui occulterait une grosse tache verdâtre)?
Avec son sketch hilarant, Coluche ne fait pas qu'illustrer les délires de la publicité, qui à force de promouvoir l'empire de l'Hyperréel (soit les attentes fantasmatiques du désir) en vient à proférer les plus incoulables stupidités (tel ce slogan vantant les mérites inattaquables du plus blanc que blanc). La publicité est le médium médiatique de l'illusion destructrice. Contrairement à la doctrine immanentiste (propagée par l'immanentisme terminal d'un Rosset), l'illusion ne sanctionne pas le domaine existant (en non existant) du néant/chaos/absence.
Il sanctionne sous un faux nom (le néant nihiliste) une fausse identité (le lieu néant). En termes de navigation, on parlerait de faux pavillon. En réalité, l'illusion désigne un autre nom existant et un autre lieu existant. Du coup, l'existence détruit, non pas absolument, en créant du néant positif (hypothétique), mais relativement, en anéantissant l'objet qui s'illusionne (le seul qui définit effectivement l'illusion). L'objet qui s'illusionne est l'illusion - le seul endroit utopique de l'illusion.
Maintenant, examinons (sans prendre le temps de les définir un à un) ces termes pompeux qui invoquent les suffixes avant-gardistes (c'est le cas de le dire) et branchés néo ou post. Néo signifie nouveau et post après. L'avant-gardisme sanctionnerait un après réactionnaire, sclérosé, illusoire - vide du sens invoqué)?
- Néo : la nouveauté est positive quand elle est affirmée. Alors un changement peut être édicté (souvent de manière simple, rétrospectivement évidente). En l'occurrence, la nouveauté invoquée est un mirage. Pas la nouveauté positive. Que de la nouveauté négative. Néo renvoie bien entendu à quelque chose, mais sur le mode effectif (non nihiliste) de l'illusion, soit un B présenté traîtreusement (quoique souvent involontairement) comme un A nouveau. Qu'est-ce qu'un néoconservateur? Est-on nouveau conservateur comme l'on est plus banc que blanc?
Outre la dénomination politique (qui distingue un conservateur de plus en plus impérialiste à tel point qu'il flirte avec le fascisme travesti en démocratie, quand il n'y appelle pas ouvertement), la nouveauté négative est la promotion de l'entropie (comme pendant politique du principe physique), soit l'inversion remarquable du changement (dont la forme est la croissance générale). La négativité de ce nouveau renvoie en fait à l'absence de nouveauté; l'absence de changement. Bref, tout ce qui est néo est illusoire.
- Post : blanc, je sais ce que c'est; plus blanc que blanc, je l'ignore - disait en substance Coluche. Idem avec l'usage du post qui s'il confère au terme ainsi suffixé une teneur éminemment futuriste l'est d'autant plus que le terme ainsi mis en valeur (en voleur?) se révèle vide de sens. Je suis d'autant plus à l'avant-garde que je suis vide. Et après? Pour parodier Coluche, un moderne, je vois à peu près ce que c'est (mettons que ce soit un individu survenant après le symbolique 1492); un postmoderne, je ne vois plus du tout. Plus moderne que moderne, c'est quoi? Ultramoderne?
Tout comme pour le suffixe néo, le suffixe post a fait fureur avec une vigueur sémantique d'autant plus remarquable qu'il se révèle suite à un examen sommaire des plus dénués de sens. Faudrait-il se montrer cruel et observer que l'usage de ces suffixes indique surtout un usage proche de celui de la publicité, où l'on vend de l'illusion au point de pondre des slogans illusoires? N'utiliserait-on pas ces suffixes creux pour désigner un changement qui connote aussi la fabrique de l'illusion?
Changement, il y a bien; mais changement étranger à ceux qui participent de la domination politique, économique, sociale en place et qui aimeraient tant que le changement leur profite (qu'ils participent au changement, soit que le changement ne les dépossède pas de leur pouvoir en transit). Sans doute cette domination est-elle avant tout intellectuelle et se manifeste avec éclat et archétype dans ce courant postmoderne, dont le sens vague va de pair avec un jargon remarquable de pédantisme.
Par l'emploi d'un suffixe négatif éminemment révélateur, on admet que le changement est inconnu de ceux qui se targuent pourtant de leur domination présente. Terrible aveu car dans cet emploi illusoire se tapit le signe (sémantique) que l'on se trouve dans une période de changement et que le processus de changement est étranger de ceux qui se vantent de le maîtriser, voire de l'instiller.
Qu'est-ce qu'un postmoderne - sinon un avant-gardiste qui prétend dépasser la modernité par le changement - l'avènement d'une nouvelle ère? On peine à localiser ce lieu utopique, localisé aussi bien avant qu'après. Mais cette nouvelle ère se révèle illusoire en ce qu'elle n'est pas définie - sinon par un artifice de langage commode mais intenable. Le disciple de la postmodernité avoue rien moins que le changement de la modernité, qu'il existe (déjà) une ère après la modernité mais que cette ère postmoderne demeure inconnue de lui et échappe à son sens borné, statique, figé et fini.
En d'autres termes, le changement est étranger aux observateurs du néo et du post, qui le constatent de manière externe et irrémédiable. En termes ontologiques, les immanentistes de la phase terminale comprennent que l'immanentisme se clôt, désireraient (dans une vision publicitaire de leur complétude ébréchée) faire partie du changement, mais ne parviennent pas à en faire partie - autrement que négativement. Du coup ils recourent à une ruse langagière consistant à recourir à des termes négatifs. Ils camouflent leur illusion dans le négatif.
Alors qu'un Hegel rêvant d'être l'Aristote des immanentistes (est-ce tant un compliment?) propose de dépasser le négatif par une synthèse surmontant positivement le négatif transitoire (bien que dans sa trinité dialectique Hegel forge un système clos, antidynamique, antiplatonicien, dont la positivité est finalement négative insidieusement, immanentiste au nom de la métaphysique classique à laquelle Aristote se trouve assimilé subrepticement), le système immanentiste explicite, tel que le développe l'immanentisme terminal d'un Rosset, en reste à l'éloge de la négativité (si bien qu'un Rosset peut se déclarer l'ennemi théorique d'un Hegel à l'intérieur d'un mouvement qui les réunit au titre de frères ennemis). Cette négativité ontologique réduplique dans un effort de répétition pure saisissant la négativité du changement impossible.
L'impossible est la catégorie par excellence du nihilisme; le changement impossible connote adéquatement l'utilisation creuse et illusoire des suffixes post et néo. La négativité contient dans son processus son dépassement inéluctable par le changement - étranger. Le changement est entendu négativement (donc incompris, dénaturé) par l'observateur immanentiste. Le changement est l'Arlésienne incomprise de toute expression nihiliste : changer, c'est aller à l'encontre du même, dont le néant est l'incarnation impossible et tragique. Raison pour laquelle un immanentiste rigoureux (paradoxe) est un conservateur forcené et intransigeant - à l'image de Schopenhauer ou de son disciple Rosset à notre époque d'immanentisme en phase de changement.
Pour le dire d'une traite (langagière), l'immanentisme est programmé pour disparaître. Nous nous trouvons à l'époque de cette disparition forcément bouleversante (le bouleversement est changement). En tant qu'expression de négativité pure, l'immanentisme ne pouvait que disparaître. L'immanentisme est une transition vers de nouveaux horizons (que j'ai baptisés néanthéisme). Dans ce renouveau, qui est une renaissance historique non linéaire quoique répétitive, la reconnaissance par le langage de ce qu'est l'immanentisme (une transition vouée à la crise) montre aussi que le verbe contient sa propre créativité, soit son propre changement : non dans la négativité, mais dans la positivité entendue comme diminution.