vendredi 17 août 2012

Le saut du savoir

La critique du savoir au nom de l'intelligence est pertinente si elle n'est pas dressée depuis le point de vue du néant, qui reviendrait à promulguer l'apologie de la bêtise. Il ne s'agit pas d'ignorance pure, position qui n'est pas condamnable, mais d'obscurantisme, de refus d'apprendre au nom du plaisir personnel, ce qui s'apparente à de la bêtise. L'intelligence sans savoir n'existe pas. C'est une posture de mystification, qui revient à excuser la bêtise sous prétexte qu'elle serait de l'ignorance. Proposez à cet obscurantiste de lui apporter des contenus, et vous verrez son vrai visage se dévoiler. Il refusera, parce que ce qu'il déteste par-dessus tout, c'est l'effort. Mais il n'est pas d'intelligence sans effort.
Le mythe du génie qui produit ses chefs-d'oeuvre par science infuse relève de la supercherie, un peu comme quand on vend le Mozart inspiré des dieux qui serait un dingo capable lors de transes expiatoires de composer de sublimes mélodies. L'intelligence n'existe pas sans savoir, sans quoi l'intelligence serait vide ou serait dissociée du savoir. Or, elle ne se développe qu'en acquérant du savoir.
La critique qu'on peut intenter contre le savoir ne promeut pas l'ignorance, mais se demande quel rang le savoir recèle par rapport à l'intelligence, dans un renversement du point de vue : s'il faut de l'intelligence pour acquérir des savoirs, le défaut du savoir consiste à s'épanouir dans un plan d'immanence, fixe. L'intelligence employée est mimétique, aussi développée soit-elle. L'intelligence convoquée pour l'obtention du savoir peut se révéler brillante, elle n'en demeure pas moins mimétique, de ce fait assujettie à la forme créatrice. Le mimétisme est inférieur à la création. Le savoir étant limité par sa finitude, il se montre inférieur à l'intelligence la plus élevée, qui est créatrice. L'intelligence créatrice utilise des savoirs, mais n'a pas pour fin un savoir, aussi brillant soit-il. Elle vise le changement de plan, de palier, de plate-forme. 
Deux remarques : 
1) On ne crée pas seulement à partir du savoir le plus élevé de son temps, comme l'estiment les pédants. C'est vrai, mais depuis combien de temps raisonne-t-on de manière manichéenne? L'argutie aurait pour conséquence de réduire la création à de nouvelles formes de savoirs préexistants, soit à nier la création, la définissant comme de l'érudition. S'il ne s'agit nullement de promouvoir contre le pédantisme l'ignorance, la créativité s'obtient à partir d'une formation certaine, d'un certain niveau de savoir, mais implique une rupture et une disjonction avec le mimétisme en place.
2) la création consiste à passer d'un certain niveau à son palier supérieur, par l'invention. Le mimétisme ne permet pas l'innovation, mais au contraire porte le conservatisme plus que politique - intellectuel. Le mimétisme est sclérosant et limité à son plan d'immanence.
Trop de savoir tendrait à bloquer la créativité, parce que l'érudition tend vers le pédantisme, tandis que la création implique un saut qualitatif. Le mimétisme et la créativité ne sont pas antithétiques, mais complémentaires, à condition de rappeler que le mimétisme est inféodé au savoir. C'est socialement que l'académisme exprime la référence du savoir, tandis que la créativité y est incomprise, pour peu qu'elle soit novatrice.
Mieux vaut être érudit qu'intelligent? Le social réduit le réel à des dimensions anthropomorphiques, dans lesquelles la créativité n'a sa place que de manière inférieure. La créativité y est subvertie, réduite à son niveau mimétique, qui lui reconnaît l'excellence dans la mesure où elle sert la domination. On aurait pu trouver une remarque afférente chez Nietzsche, dénonçant l'appétit de domination du savant, sauf que Nietzsche ramène le savoir au désir et se retrouve dans une logique de domination, plus pointue que celle, classique et rebattue, qu'il dénonce : le savant n'est pas créateur, alors que Nietzsche promeut son artiste, dont le résultat aboutit à promouvoir ses propres valeurs, détruisant la vérité et réhabilitant l'oligarchie intellectuelle (au détriment de la forme militaire, notamment).
Mais le projet de Nietzsche a avorté : l'oligarchie intellectuelle n'a pas fonctionné. Ce qui l'a remplacé, c'est l'oligarchie commerciale et financière, dont la spécificité est de se présenter comme globalisée. Ce que chercher les oligarques actuels, c'est de former une domination qui soit globale et qui de ce fait soit enfin définitive. Le projet en question n'est que le dernier avatar d'une longue série de tentatives. Le   libéralisme est une forme d'expression de l'immanentisme, qui admet que le désir peut réussir à triompher.
Le libéralisme est une idéologie pragmatique, qui énonce que la domination est possible ici et maintenant et qu'elle aboutit à l'élitisme; tandis que Nietzsche est un idéaliste d'un genre particulier, qui essaye de concilier l'idéalisme avec son refus. Il ne finira pas fou pour rien : pour ne pas encourir le reproche d'adouber des idées évanescentes, il en vient à chercher une mutation qui à la fois se déroule dans le donné et qui le change. Ce projet contradictoire ne risque pas d'aboutir, mais c'est l'issue de l'immanentisme qui contraint à ce genre d'impasse.
L'immanentisme est porteur de contradiction dès ses limbes et il est intéressant de constater que Spinoza son fondateur dresse l'éloge de sociétés libérales naissantes, tandis que Rosset dans notre période contemporaine d'immanentisme terminal en revient à la forme libérale, en choisissant son aspect le plus virulent, la dérive ultralibérale nécessaire au fil de sa dégradation, en validant les expressions conservatrices et en décrétant que l'engagement politique est une fumisterie, tandis que l'intérêt véritable renverrait au champ philosophique, qui regrouperait une caste d'élus.
L'élitisme forcené de Rosset rejoindrait celui de Nietzsche, à ceci près que l'échec de Nietzsche a été entériné par Rosset et qu'il vise plus la concrétude qu'un contre-idéal, contradictoire, comme c'est le cas de Nietzsche. Rosset valide l'ultralibéralisme élitiste, tandis que Spinoza appelait de ses voeux le libéralisme initial, dont la fraîcheur permettait encore le rêve et les potentialités. 
L'erreur de Nietzsche est plus intéressante, parce qu'elle aimerait identifier l'intelligence avec un savoir définitif. Nietzsche a ainsi appelé à la fin de la philosophie dans un sens particulier : le philosophe nouveau possède des savoirs nouveaux, qui tournent autour de l'affirmation de soi et des valeurs créatrices. Mais cette création subvertie est figée au stade d'une excellence donnée : celle de Nieztsche. Nietzsche ne sombre pas dans la démagogie en promouvant un savoir de haut vol, mais en essayant d'empêcher que le changement ultérieur puisse renouveler ce qui est relatif à une certaine période et un certain palier, tant de connaissance que de réel.
Nietzsche s'oppose de toutes ses forces à la critique du savoir au nom de l'ignorance obscurantiste, comme c'est le cas des ploucs, qu'il promeut tout en les condamnant, en appelant de ses voeux l'établissement d'un régime oligarchique de facture intellectuelle. La condamnation de l'obscurantisme par Nietzsche n'implique pas la hausse du niveau de vie liée à l'amélioration du niveau intellectuel. Au contraire, l'oligarque considère que le savoir ne peut être détenu que un cénacle, les sages selon R. Strauss. Il est nécessaire que la majorité forme le troupeau asservi.
Les revendications à l'obscurantisme, sous le prétexte que le savoir ne fait pas l'intelligence ou ne fonde le "droit à la différence", toutes motivées par l'ignorance, ce qui revient à instaurer le raisonnement contradictoire selon lequel l'intelligence tendrait vers le vide, sont le cri de détresse et de légitimité désespérée que lancent les ploucs et leurs associés (comme l'actuel beauf 2.0 en Occident, au moment où s'effondre le niveau de vie moyen et qu'apparaît le spectre d'une oligarchie mondiale avec chaos et destruction du niveau de vie des différents peuples) pour tenter de rendre cohérente leur incohérence. Si l'intelligence est supérieure au savoir (la création au mimétisme), l'ignorance, elle, est inférieure au savoir. Elle constitue le repoussoir de l'intelligence - plus que du savoir.

lundi 13 août 2012

De quoi la dépolitisation est-elle le non?

La dépolitisation se révèle inférieure à la politisation. La dégradation se manifeste dans le préfixe négatif, qui ne propose rien d'alternatif à la politique. On propose certains dérivatifs, fort inférieurs et surtout inavouables. On tend vers l'hédonisme, consistant à se préoccuper de ses problèmes quotidiens et estimant qu'existerait une barrière infranchissable entre le peuple, surtout s'il est bas, et les élites, terme passe-partout. Au passage, on comprend le succès actuel des hédonistes en Occident, dans des contrées en déclin, où se meurt l'esprit de croissance, qu'ils se vendent comme moralistes, pour paraître plus respectables, ou qu'ils avouent de go qu'ils sont de cruels et forcenés inégalitaristes.
La dépolitisation signifie d'emblée : je ne propose rien en lieu et place de ce que j'évince et qui constituait le socle du bon fonctionnement social. Prôner la dépolitisation, c'est promouvoir l'oligarchie. On comprend le parti-pris quand il émane d'oligarques, qui ont tout intérêt à bénéficier d'un système injuste et acquis à leur guise. On la comprend encore quand il s'agit de classes favorisées comme les bobos, qui bénéficient des largesses du système et qui ont intérêt à se répéter qu'ils appartiennent aux élites et qu'ils seront peu touchés par les effets de la crise, dont la dépolitisation est l'affirmation politique.
On ne la suit plus du tout quand les principaux soutiens à la dépolitisation se comptent dans les rangs des plus défavorisés, singulièrement ces hordes de beaufs 2.0, qui annoncent le retour du beauf à sa case départ : le plouc atavique. Les 2.0 sont fiers de leur dépolitisation, parce qu'elle prouve que leur hédonisme vulgaire est le choix adéquat : il ne sert à rien de perdre son temps à affronter des problèmes politiques, qui plus largement renvoient à des questions intellectuelles. Ne surtout pas réfléchir est le crédo des vulgaires.
Les bobos peuvent à l'occasion faire parade de se méfier de leurs les penchants intellectuels, mais c'est en toute hypocrisie, eux qui disposent du bagage pour s'amuser en plus - de leur bagage culturel et de leurs fonctions professionnelles, avec l'élégance d'insinuer que le superficiel est le primordial. Pourquoi les victimes d'une mentalité en sont les plus fervents soutiens? Pourquoi les esclaves sont les plus solides promoteurs de l'esclavagisme? La réponse : la violence accroît le mimétisme et le mimétisme empêche le jugement critique. Le mimétisme instaure un système d'autodestruction dans lequel on ne sort de la nasse que si l'on propose un modèle de croissance supérieur.
L'aversion des plus forts contre les plus faibles est cohérente dans un système fini : si le réel était fini, la loi du plus fort serait juste. Mais le réel est infini, et la loi du plus fort aboutit à détruire le plus faible. C'est le signe que le système n'est pas viable. Sinon, il permettrait la progression moyenne. La preuve que le système s'effondre, c'est que les plus faibles baissent de niveau, au lieu de monter, à l'exemple du déclinant 2.0, suite à l'ascendant beauf.
L'individualisme mérite d'être différencié de l'individualisation. L'individualisation exprime dans l'époque moderne la progression de la volonté générale, puisque les individus qui progressent le plus se retrouvent au service de la volonté générale, qui en bénéficie. Alors que l'individualisme manifeste le déclin de la volonté générale en volonté privée, d'ordre factionnelle (des groupes restreints à l'intérieur du corps social). Les oligarques le revendiquent, comme le martèle Rosset, ridiculisant, notamment dans le Démon de la tautologie, Rousseau et la volonté générale.
On comprend que les factions dominatrices, hétéroclites et antagonistes, revendiquent dans leur aveuglément la fin de la volonté générale. Eux aussi croient à leur supériorité d'élites sans prendre la mesure que le corps social perdure y compris dans la décomposition. Ils se trompent autant que les vulgaires qui, dans un tic néo-poujadiste oscillant entre ressentiment et bêtise, s'en prennent aux élites pour se déculpabiliser de leurs tares et de leur impéritie. L'individualisme se trouve avant tout soutenu par les plus faibles du corps social, tout comme ils soutiennent leur propre oppression.
La dépolitisation encourage l'individualisme et l'oligarchie. La leçon de la dépolitisation, c'est qu'elle est inférieure à l'engagement, non que l'engagement soit idyllique, tant s'en faut, mais que le négatif vire à l'inquiétude : si on se dépolitise, c'est qu'on se suicide. La nécessité se révèle inférieure à la liberté, et l'oligarchie à la république. Il faudrait aller au fond des choses : le nihilisme, et toutes ses expressions dérivées, comme l'immanentisme ou la métaphysique, sont inférieurs au format transcendantaliste, en particulier l'ontologie, promue par Platon ou Leibniz.
La nécessité est sous-entendue par la dépolitisation, avec cette précision que la dépolitisation n'est qu'une sous-expression de la nécessité qu'elle charrie. Si la dépolitisation n'est pas un phénomène propre à une seule classe, mais touche l'ensemble de la société, avec une prépondérance chez ceux qui s'en trouvent les plus opprimés, elle se manifeste à la fin du processus de dégénérescence, quand le corps social en décomposition est sur le point d'imploser.
Au départ de l'immanentisme, quand Spinoza prône la nécessité comme liberté, puis quand Nietzsche tente de revigorer l'immanentisme mal en point, la dépolitisation n'affecte pas encore de son coefficient morbide l'engagement, d'abord hérétique, puis majoritaire, de l'immanentisme. Le morcellement du corps social unifié en volonté générale découle de la nécessité, tout comme la finalisme social, qui conduit le plouc à considérer que les carottes sont cuites et l'oligarque (l'aristocrate de la monarchie française aux temps de Louis XIII par exemple) que sa domination est si juste qu'elle se situe au-dessus de toute morale et de tout droit.
Si la dépolitisation touche toutes les catégories sociales au moment de la décomposition du corps social, comme en ce moment avec la crise terminale du système libéral, elle se manifeste de la manière la plus contradictoire, paradoxale et intrigante, chez les classe sociales qui n'y ont pas intérêt. C'est ce qu'on retient de la dépolitisation : ceux qui y perdent le plus la soutiennent le plus. C'est au nom de ce soutien paradoxal que d'aucuns, dans l'Antiquité, vantaient les mérites de l'esclavage  - comme le métaphysicien Aristote, fieffé oligarque. L'esclavage aboli dans nos contrées démocratisées, l'on explique désormais que ce dont le dépolitisé a le plus besoin, c'est de travail.

jeudi 9 août 2012

L'hypervisibilité du caché

Le fonctionnement du complot historique diverge du fonctionnement que l'on prête au complot complotiste. Selon le complot complotiste, tout est lié par une structure de commandement pyramidale, selon laquelle le plus haut niveau dirige les étages inférieurs, avec une connaissance préétablie et en les actionnant de manière efficiente; de telle sorte que si l'inférieur méconnaît son supérieur, ce dernier, marionnettiste tout-puissant, maîtrise tout de l'opération et se montre capable de la planifier à long terme. Cette parodie de structure ne peut fonctionner : elle ne repose pas sur le réalisme. Elle présente l'inconvénient notable de rendre son fonctionnement lisible et prévisible, ce qui entre en contradiction avec ses intentions cachées et malfaisantes.
N'importe quel enquêteur chargé de déjouer le complot pyramidal démasquerait cette structure naïve, ce qui montre le caractère enfantin du complotisme et de son application impossible, sauf dans les rêves d'ados attardés. Le recours à cette structure simpliste se retrouve dans la production fantaisiste d'organigrammes de familles censées diriger le monde, via l'arme de la finance, et conférant ainsi au caché une stabilité providentielle. Le complotisme propose une vision du déroulement historique contradictoire, selon laquelle le caché est plus visible que le visible.
Selon le complot historique, la structure n'est pas pyramidale, mais diffuse, éparse, éparpillée, morcelée et éclatée. Elle se révèle inférieure au pouvoir officiel : le recours au complot dégrade le pouvoir. Elle fonctionne par mimétisme : ce qui relie les comploteurs entre eux n'est pas la connaissance consciente, d'ordre socio-professionnel (ce qui peut au surplus être le cas), mais un but commun, ressortissant du mimétisme plus que de l'utilitarisme : la loi du plus fort encourage la domination, dont l'arrivisme, avec cette spécificité que chacun estime y dominer et que plus l'intelligence de l'individu est médiocre, plus sa domination effective est nulle - lui se flatte de rouler dans la farine son monde.
Une des principales supercheries du complotisme laisse entendre que la domination des comploteurs est implacable - ces gens seraient d'autant plus diaboliques qu'ils seraient tout-puissants. Le complot vise le contre-changement : le coup d'Etat qu'il sous-tend cherche moins à changer l'ordre établi qu'à le conserver de manière désespérée. C'est à cette conclusion que l'on parvient si l'on observe la valeur inférieure du complot sur le pouvoir visible, aussi détestable soit-il; si bien que tout complot est voué à sa perte : il ne peut faire accéder le caché inférieur au stade supérieur du visible.
Dans ce jeu de dupes, le complotisme divertit en laissant entendre que le complot serait l'arme usuelle de direction du pouvoir. Les comploteurs, loin d'échouer, seraient d'autant plus assurés de triompher qu'ils agiraient de manière diabolique. Le complot détiendrait la certitude et la perfection. Le pessimisme est de mise : le mal incarne la perfection. Les gens de biens sont destinés à perdre. In fine, le conservatisme est conforté par la vision complotiste, le pouvoir ne peut s'assumer sans complot.
Cette vision tragique implique que la réalité se trouve inversée. On assiste à un renversement de la vision classique, selon laquelle le politique est fondé sur le visible. Le caché devient supérieur à ce qui est visible, l'officiel est de la fumisterie, les rapports de domination sont basés sur les dynasties familiales et les loges secrètes, qui dans le giron social assurent le triomphe du caché, en lui conférant une stabilité miraculeuse. Le complotisme ne cherche pas à rendre visible dans le domaine du fini ce qui est caché, mais à conforter l'oeuvre cachée : le visible lui serait inférieur.
Face à un complotiste, mieux vaut un pouvoir dégradé, comme c'est le cas des démocraties libérales en fin de règne, qu'un pouvoir caché, de fait inapplicable. Le caché reconnu du complotisme n'est pas le caché méconnu, qui produit de la théorisation nouvelle. L'amalgame du complotiste avec le dénonciateur de complots provient de cercles conservateurs au pouvoir, qui discréditent le contestataire inconséquent et ignorant de lui-même. Il se présente comme progressiste alors qu'il est conservateur marginalisé, parce qu'il veut améliorer le système en rendant impossibles les complots; tandis que les conservateurs au pouvoir, dans les rangs desquels se recrutent les comploteurs hurlant au complotisme, s'accrochent à leur pouvoir et oublient que leurs complots accélèrent leur chute.

mercredi 8 août 2012

Vision

La domination serait un processus de manipulation consciente et interconnectée, se déroulant de manière claire, cachée et directe, entre personnes consentantes, suivant un plan concerté. Cette vision du complot est complotiste en tant qu'elle serait visible : elle donnerait à voir un schéma clair et caché, alors que précisément, la domination est l'inverse d'une vision.
La vision est organisée, descriptible, comme l'indique la fonction du visionnaire, projetant dans l'avenir le programme du passé, voire du présent. La vision advient par rapport à la forme. C'est le propre de l'identité que de donner à voir. Le complot ruine l'identité et empêche de voir ce qu'il est. Il fonctionne sur le chaotique, le magma, l'explosif prêt à tout moment à exploser. Il crée des conglomérats inachevés et des linéaments insaisissables, dont le propre est de détruire le lien de la forme, la formalisation, la visibilité.
Le mimétisme ne repose pas sur le fonctionnement efficient et performant, qui réussirait d'autant mieux qu'il serait inconscient. Son caractère inconscient engendre la dimension chaotique, en détruisant le lien entre les parties hétéroclites et en lui substituant le morcèlement. Du coup, l'on ne peut expliquer le fonctionnement mimétique, tant il est déficient. Le complot rétablit le dysfonctionnement en accroissant la destruction.
La domination n'est pas un processus de manipulation viable. La manipulation repose sur l'échec, l'accroissement du morcèlement. Les manipulateurs, comme dans les complots, ne suivent pas un projet planifié et détaillé, qui est si bien prévu qu'il fonctionne sur le long terme, à tous les coups et à coup sûr. L'arnaque drolatique explique que tel complot international, organisé deux siècles plus tôt, continue à se déployer de manière efficiente. Au contraire, les manipulateurs, loin de disposer des facultés de prévision et de stratégie pour ourdir des manipulations au long cours, détruisent ce qu'ils prévoient, bien que ce qu'ils prévoient ressortissent de la planification à court terme. Le caché est le dégradé par rapport au visible. La manipulation souffre de vice de forme. Le complot en tant qu'expression privilégié de la manipulation participe de la dégradation du donné et encourage l'avènement du changement par croissance.

mardi 7 août 2012

Des ires

Je comprends pourquoi Spinoza choisit le désir comme incarnation de la complétude : dans l'affirmation de soi, on peut trouver un fondement solide, pour peu qu'on oublie que la certitude dégagée s'avère moins agréable si on l'interroge. Le sportif pourrait fournir l'image adéquate de cette certitude se définissant comme confiance en soi : il n'accomplit ses exploits que s'il se trouve habité par la certitude selon laquelle il va les réussir. Bien entendu, il faut que la confiance soit en relation avec la faculté physique d'accomplir les performances. Sans cette confiance, on passe à des performances seulement intéressantes, faute d'ambition et d'envie de se dépasser.
C'est le rêve de n'importe quel individu que de trouver le secret lui permettant de parvenir à la confiance inébranlable. Sorte de mantra fantasmé, de sagesse aux portes de la mystique, la complétude du désir diffère du bouddhisme et autres ascèses orientales accordant la paix intérieure en ce qu'elle ne se contente pas de rendre serein le sujet. Sa conversion implique l'adjonction de la fécondité, qui ne peut se concevoir que deux manières : soit l'ajout d'une création supplémentaire; soit la domination comme alternative à la fécondité.
Selon cette mentalité, la procréation est plus qu'une perte de temps, un crime, et l'on comprend l'école de Schopenhauer, qui agit non par pessimisme premier, ni même par misanthropie mal comprise, mais par absurde; également Nietzsche, qui ne cesse d'appeler de ses voeux l'avènement de nouveaux philosophes définis comme des artistes créateurs, et qui de ce fait vit dans une forme de solitude incantatoire, parfois peuplée de bizarreries (comme les étranges danses à Nice à la fin de sa vie).
La domination, que Spinoza définit comme accroissement de la puissance singulière du désir, a pour particularité de trouver une incarnation et d'être singulière. Le désir peine à opérer la jonction entre le domaine du réel le plus physique, duquel il relève, et le domaine plus abstrait du possible. Raison pour laquelle Spinoza convoque l'intelligence pour assurer cette jonction et rendre le désir plus performant. Problème théorique : Spinoza utilise deux critères différents en fonction des besoins explicatifs. Le désir est la vitrine; l'intelligence vient combler les lacunes du désir. Mais l'intelligence au service du désir renvoie à d'autres perspectives que le domaine physique propre au désir.
Si bien que le désir seul n'est pas suffisant et que l'intelligence rompt la complétude et rétablit le problème de son fondement. Le propre de l'intelligence est de renvoyer au domaine du possible et de considérer que le domaine du physique est insuffisant. L'utiliser pour compléter le désir, c'est reconnaître que le désir n'est pas suffisant. Bien que Spinoza inféode l'intelligence au désir, il ouvre une brèche qu'il ne peut combler. La confiance n'est pas le critère complet qui conférerait au sport professionnel et contemporain ses lettres de noblesse.
L'immanentisme comporte une faille qu'il ne peut combler et qui l'amène à se détériorer rapidement : si Nietzsche essaye de réformer l'immanentisme, c'est qu'il escompte le sauver de sa ruine, plus que l'améliorer alors qu'il serait pérenne. Nietzsche échouera : il ne fait que magnifier le problème initial de l'intelligence, en définissant le désir comme créateur. Du coup, le problème de l'intelligence n'est pas résolu. De même que les théoriciens de l'ultralibéralisme (Hayek ou von Mises) usent de critères explicatifs différents en fonction des situations, oscillant entre l'utilitarisme et la liberté comme fins, l'immanentisme ne parvient à édicter un fondement à la complétude.
Le désir se trouve, pire qu'incomplet, ruiné en tant que prétention théorique : il désigne l'endroit du changement et du chaotique qui n'est pas pour rien tenu pour dangereux par les classiques comme Platon. Spinoza triomphe en disant : on est passé à côté du désir, qu'on tenait pour capricieux et instable; alors qu'il contient le secret de la complétude. Le succès posthume de Spinoza s'explique par le fait qu'il répond au fantasme de la métaphysique : trouver un fondement simple, une certitude; Descartes n'y arrive pas et est obligé de recourir à des subtilités peu évidentes. Ses successeurs s'engoncent dans le formalisme abscons et contestable, à l'instar de Kant.
Mais l'échec de l'immanentisme est programmatique, tout comme celui de la métaphysique. A cet égard, la rénovation nécessaire de la métaphysique à l'aube de la modernité aboutit  un dédoublement : la métaphysique réformée et son hérésie par le disciple cartésien Descartes. Les deux s'éteignent en même temps, même si le successeur de la métaphysique classique, promue par Aristote, est plus l'immanentisme de Spinoza et Nietzsche, que la métaphysique de Descartes, Kant et Heidegger (et d'autres). L'immanentisme est une doctrine plus originale, plus radicale.
Il ne peut que s'éteindre, car il repose sur un problème théorique insurmontable et grossier : l'indéfinition de l'incréation. On passe d'une définition solide et unique à une définition changeante et opportuniste, qui indique que la complétude ne fournit pas de fondement solide, mais rend friable le fondement du désir qu'elle subsume. Le sport professionnel suit la même évolution : fondé sur les mêmes bases, il est promis à la disparition et à son remplacement par une forme plus adaptée, tant à sa pérennité qu'à sa justification : le sport amateur, au service du développement de l'homme, qui ne peut s'effectuer de manière harmonieuse qu'au service du progrès intellectuel.

lundi 6 août 2012

La nature de Dieu

"Nature ou Dieu" ne signifie pas la même chose que : "Deus sive natura". Spinoza n'est pas seulement un philosophe libéral chassé par les juifs orthodoxes de sa communauté marane. Son maître-ouvrage (posthume), L'Éthique, signifie que que son hérésie cartésienne va plus loin que la rénovation métaphysique entreprise par Descartes, cherchant à rendre la métaphysique compatible avec la révolution scientifique expérimentale, sous couvert de rompre avec la scolastique et de trouver la démarche apportant la certitude. L'immanentisme est le vrai continuateur de la métaphysique et porte l'esprit du nihilisme bien plus que les métaphysiques modernes, dont le kantisme, puis la phénoménologie, constituent les derniers soubresauts. 
Heidegger est un phénoménologue qui tente de rompre avec l'héritage de son maître Husserl (qu'il a réellement tué?) et qui renoue avec la tradition présocratique, par haine du platonisme. La mission que Heidegger se fixe? Dépasser Aristote qu'il admire tant, pour résoudre les défis que Nietzsche a laissé intacts : Heidegger lance la réconciliation de l'ontologie et de la métaphysique, en décrétant que la véritable ontologie existait avant Socrate, ce qui est une manière de restaurer l'Age d'or de manière un brin complotiste (si l'on donne à ce terme son acception authentique, et non si l'on valide le brouet infâme de propagande consistant à nier les complots historiques).
L'immanentisme commence par lancer ce grave défi : "Dieu ou la nature" est la subversion de "la Nature ou Dieu". On joue ici sur le sens polysémique de la conjonction "ou". Le propre du nihilisme  consiste à subvertir les sens transcendantalistes proposés, étant entendu que le nihilisme n'a rien à proposer de viable et qu'il ne peut subsister, une fois une réponse apportée à son défi, que par la subversion. Aristote subvertit le vocabulaire platonicien. Spinoza subvertit l'ontologie en s'évertuant à faire coïncider la Nature et le divin.
Le ou n'est plus exclusif et alternatif, mais synonyme. Le divin devient anti-transcendant, soit immanent : ce n'est plus le divin dont on peut montrer que la forme diffère du sensible, c'est un divin identique à l'être fini. Spinoza va plus loin que le Premier Moteur d'Aristote, qui avait pour notable inconvénient de ne pas expliquer comment surgissait l'être parmi le non-être, soit de proposer une théorie bancale du réel. Spinoza remplace le Premier Moteur par la substance, qui serait incréée.
Et tant pis si on lui demande de définir l'incréé. Les spinozistes considèrent que le raisonnement immanentiste n'a pas besoin de définir l'infini immanent au-delà de cet habile subterfuge, qui est un terme négatif et qui ne fait que reculer le problème en l'enfouissant plus profondément. Dieu vu comme la Nature signifie que Dieu désignerait l'ensemble de la Nature, mais pas au-delà, pas en transcendant le plan de l'immanence (pour m'exprimer comme le postmoderne paranoïaque Deleuze). Loin de résoudre la question de Dieu, cette présentation instaure le déni. Elle justifie le postulat selon lequel l'important réside dans le désir.
Le déni réfute l'existence de ce qui est supérieur à la réduction reconnue et qui met en péril sa viabilité. Il prétend moins qu'une autre chose n'existe pas qu'aucune rivalité ne la contrecarre, en particulier quand cette dernière se montre supérieure. Le déni nie le danger, en particulier quand il est le supérieur. Quand on instaure l'immanence comme explication au réel, on ne résout pas le problème de l'infini. L'infini ne peut demeurer sur le même plan, sans quoi :
- l'on postule le non-être pour compléter l'être immanent;
- l'on postule l'immanentisme, sans résoudre l'infini autrement que par le dogme inexplicable de l'incréée, sorte de poubelle conceptuelle (pour reprendre le terme spinoziste par opposition à l'idée platonicienne).
Le transcendantalisme entend concilier l'homogénéité avec la différence : selon le vocabulaire ontologique, l'Etre serait transcendant à l'être tout en lui étant homogène, ce que l'identité de nom suggère. Problème de ce schéma qui se confronte à l'infini : il ne le définit pas, ce qui en fait un schéma supérieur à l'immanentisme comme expression modernisée du nihilisme, mais pas un schéma satisfaisant pour autant. Comme il avait laissé l'espace à la métaphysique, du temps de Platon, il encourage le surgissement de l'immanentisme comme révision, changeant plus que la métaphysique moderne impulsée par Descartes. Mieux vaut se confronter à l'infini que de le dénier : la confrontation engendre la reconnaissance de ce qui est supérieur et se traduit concrètement par la possibilité de définir le fini dans l'infini indéfini.
Cette possibilité rappelle que la reconnaissance de l'infini, même inadéquate, permet la définition du fini; tandis que son déni aboutit à la destruction du fini. D'où le fait que l'idéalisme parvient à un résultat pragmatique dépourvu de théorisation viable, tandis que l'immanentisme propose une forme théorique erronée revendiquant son efficacité immédiate. L'ontologie est moins périmée que la métaphysique sur le terme : alors que la métaphysique, malgré ses rénovations, est obsolète, Gödel pourra encore se prévaloir de Platon pour expliquer sa conception du réel au-delà de la sphère mathématique et l'application philosophique qui peut être opérée à partir du théorème d'incomplétude.

vendredi 3 août 2012

La nostalgie impossible



Cette chanson illustre le paradoxe de la nostalgie : Thiéfaine évoque avec regret le temps de son enfance, qu'il baptise "la ruelle des morts". Sans me lancer dans une explication de texte de cette chanson, je voudrais m'interroger sur les raisons de la nostalgie : pourquoi a-t-on tendance à préférer les souvenirs, jugeant que les instants passés sont supérieurs aux présents? Pourquoi parle-t-on de bon temps pour évoquer le temps passé? Pourquoi accorde-t-on un coefficient de réel supérieur à ce qui est passé? Cette chanson est résumée ainsi sur le site You Tube auquel je renvoie : "Les regrets et les joies de notre enfance perdue à jamais...".
Mais il s'agit de passé que l'on regrette, y compris quand il s'agit de regrets. Comment peut-on regretter ce qui est perdu à jamais? Il s'agit d'une contradiction? Il n'est pas bon signe de préférer ce qui est passé à ce qui est et à ce qui est à venir :  le seul moyen de lui apporter du crédit, même partial, consisterait à avancer l'argutie pessimiste, selon laquelle ce qui est passé est meilleur que ce qui reste à venir, en vertu du postulat qui veut que la situation s'empire. Mais c'est un postulat fallacieux : les nihilistes ne sont pas des pessimistes, plutôt des irrationalistes qui partent du principe que le réel demeure identique sans être capable d'expliquer cette identité constante, peu en adéquation avec la coexistence antagoniste du non-être (comme chez Démocrite).
La nostalgie se fonde sur l'idée que ce qui est passé est plus réel que ce qui est présent et surtout ce qui est à venir. Le réel est fixé, tandis que l'évanescent, a fortiori l'inexistant, sont plus faibles à saisir. La nostalgie explique le nihilisme : c'est un sentiment qui pousse l'homme à opter pour le réel le plus immédiat, le plus concret, le plus saisissable. Le fait que la manière la plus simpliste d'appréhender le réel renvoie à un sentiment indique que le réel ne se réduit pas à la nostalgie et que l'erreur consiste plus en l'existence du faux en tant que réduction que du faux en tant que non-être (selon l'hypothèse d'Aristote). 
La nostalgie serait un sentiment pertinent si :
1) le réel était plus dense avant (inclination pessimiste)
2) le réel est plus dense quand il est fini (inclination métaphysique, d'héritage nihiliste).
L'adéquation des deux sens de fini (le délimité et le passé) expliquerait l'apparition du nihilisme et sa proximité avec le pessimisme (la vraie expression des "nihilistes" qui posent comme tels, tant il est vrai que le nihiliste ne peut se déclarer, au moins depuis Descartes). La nostalgie est fausse en ce qu'elle entend contacter le vrai réel, mais en tant qu'il serait passé. Il serait incohérent de dénoncer le réactionnaire et de ne pas dénoncer le nostalgique : la réaction serait l'application politique du sentiment de nostalgie. 
La démarche proustienne s'appuie sur la tentative de dépasser la nostalgie par la quête d'un endroit stable et sûr, qui se trouverait au-delà de la temporalité et que la littérature pourrait aider à retrouver, en donnant du sens à des sensations fugaces, que d'ordinaire l'on passe sous silence, comme une sensation gustative, ou une mélodie musicale. La littérature permettrait de connecter la sensation, mal dite, avec le sens, atemporel. Proust exprime son génie littéraire par son humour ravageur, ou par sa faculté à décrire des comportements (comme le snobisme).
Mais il ne parvient pas à venir à bout de l'erreur nostalgique - ressusciter le passé ou trouver le moyen d'en faire le coffre-fort du réel. Si la nostalgie se révèle aussi répandue, c'est qu'elle exprime la première réaction de l'homme face au temps : privilégier ce qui est passé signifie retenir l'impossible. Le nihilisme est bien la première inclination de l'homme, mais elle ne mène nulle part. Chacun sait que la nostalgie est une illusion, voire de l'autocomplaisance. Si elle se révèle aussi répandue, y compris chez ceux qui font mine de la repousser, c'est qu'elle retrace un sentiment fondamental : chercher l'impossible sous la forme du passé.
L'attrait pour le passé correspond en nihilisme au point de vue théorique. Et si l'on en juge par la prégnance de la nostalgie, le nihilisme est un sentiment fort répandu, beaucoup plus que ce qu'on veut reconnaître, en le réduisant à une idéologie contemporaine et ultraminoritaire ou en lui accordant une place marginale, dans les fondements de la philosophie, généralement amalgamés à l'histoire de la métaphysique.
Si Proust n'a jamais trouvé de résolution artistique à la nostalgie, c'est que la solution n'existe pas. Pour réussir à sortir du temps, il faudrait qu'existât un état atemporel, sorte d'idéal que l'idéalisme n'a jamais trouvé. Nietzsche a raison de dénoncer l'attitude de l'idéaliste, qui cherche désespérément une certitude à ses questions sans réponse - à ceci près qu'il trouve une nouvelle fois le moyen de rédupliquer son incohérence fondamentale consistant à promouvoir le contradictoire : il propose comme alternative à l'idéalisme l'impossible test psychologique de l'Eternel Retour du Même, qui découle de sa proposition de promouvoir la mutation impossible de l'artiste créateur de ses propres valeurs.
Le seul moyen de retrouver son passé consiste à l'améliorer et à se projeter dans le futur, pour la bonne raison que le passé n'est pas un lieu, un endroit, un refuge possible. Le temps est le moyen pour l'être d'exister, parce que l'être n'est pas tout-puissant, mais assujetti à un moyen pour lui de résoudre la contradiction : ce moyen, c'est le temps, soit le fait pour l'être de trouver le moyen de pallier à sa faiblesse et de se déployer. Comme il ne peut exister de manière totale, il opte pour le moyen du successif et du partiel.
La succession temporelle déploie ce déroulement, mais ne contient aucun moyen d'assurer au successif et au partiel sa conversion miraculeuse et irrationnelle vers le total et le complet. La fidélité exprimerait le moyen de conjurer le vice nostalgique s'exprimant par la tristesse, en projetant le passé vers le futur et non en s'en tenant à l'instant. Le seul moyen de ressaisir le passé consiste à s'en servir pour l'améliorer dans le futur. L'amélioration pérennise l'être et le soustrait à la disparition de son imperfection. En aucun cas l'amélioration ne débouche vers l'idéal ou la complétude du désir. 
Nietzsche n'échoue dans ses projets grandiloquents que parce qu'il n'est pas capable d'innover et qu'il se trouve tributaire de l'échec de son principal ennemi, ce Platon qu'il ne cesse de honnir tout en l'admirant, et qui propose l'idéal. Nietzsche suit ceux qui proposent l'impossible, schéma concurrent et inférieur. L'idéal propose la pérennité. Il se montre supérieur, mais il comporte l'inconvénient d'introduire le défaut théorique, en n'expliquant pas davantage le temps que l'Etre. La nostalgie appelle à la réconciliation au-delà du temporel. Quand Khayyam le nihiliste féru de métaphysique lance son : "Sois heureux un instant, cet instant c'est ta vie", il installe contre le passé l'existence dans le présent. 
Ce faisant, il condamne l'homme à l'impossible : aimer l'insaisissable, ce à quoi appelait Nietzsche, mais qui ne peut être réalisé (Nietzsche n'aura rien réussi à proposer en ce sens). Dans la veine, Rosset opte pour le pragmatisme immanentiste suite à l'échec de l'idéalisme postromantique nietzschéen : "Sois l'ami du présent qui passe, passé et le futur te seront donnés par surcroît". Bien que le programme ne concerne que les élus du cénacle spinoziste-nietzschéen de son bord, il se révèle surtout inapplicable, du fait que le projet se coupe du futur et échoue à résoudre la nostalgie qu'il entend combattre.