mardi 20 avril 2010

La philosophie du people



Vous avez entendu parler de la philosophie du peuple? Grâce à Onfray le philosophe hédoniste athée d'extrême-gauche (un libertaire favorable au capitalisme nouveau libertaire), vous entendez parler de la philosophie du people. On passe à la télé dans le rôle du philosophe d'autant plus passionnant qu'on est méconnu. Tellement méconnu qu'on est partout présent sur les plateaux de télé et dans les médias dominants. Qui est Onfray?
Le philosophe provincial est édité par un éditeur influent de la place parisianiste, Enthoven Sr. Éditeur chez Grasset, ami de BHL, sioniste revendiqué... Enthoven Sr. commet sur le retour quelques romans dont on dit du bien poli (bizarre) et supporte un filsosophe qui défraya la chronique (people) en lui piquant son épique de l'époque, une chanteuse qui a fait du chemin depuis. Le succès médiatique d'Onfray viendrait-il de ses appuis éditoriaux? Onfray est moins médiatique que BHL, mais est-il plus philosophe?
Écoutons ce qu'en dit un authentique philosophe, que je prends pour le plus emblématique de nos immanentistes terminaux et dont je critique la pensée dans le direct prolongement de Spinoza et Nietzsche. De ce point de vue historique, Rosset est proche d'Onfray, à ceci près qu'il produit une pensée. Onfray se contente de critiques et de ventes. Pour le reste, son projet de contre-histoire de la philosophie est nul - chacun le sait. Chacun le tait. Qui traie? Son Traité d'athéologie est parsemé d'erreurs (relevées par la théologienne catholique Irène Fernandez).
Onfray était un ami d'Enthoven Jr. avant une brouille entre les deux philosophes médiatiques, dont le point commun tient sans doute à la disproportion exacerbée entre la réputation (fort flatteuse) et la valeur en idée (nullissime). Enthoven Jr. est le disciple de Rosset, qu'il tient pour la réincarnation spinoziste de Platon. Que dit Rosset d'Onfray dans ses Tropiques, cinq conférences mexicaines?
"La dénonciation chronique des méfaits du monothéisme, telle celle à laquelle s'emploie aujourd'hui sans s'essouffler Michel Onfray, est une illustration exemplaire de cette confusion intellectuelle et de la simplicité d'esprit qu'elle implique." C'est lucide plus qu'acide, de la part d'un immanentiste terminal intelligent à l'égard d'un immanentiste terminal aussi surfait, qui projette sur les esprits religieux de son temps sa propre image étriquée (vu son courage, notre crétin se contente d'attaquer les chrétiens, c'est moins dangereux par ces temps d'islamophobie).
Onfray s'est-il souvenu que crétin était la dégénérescence étymologique (avant d'être sémantique) de - chrétien? Je tombe par Internet sur notre Onfray hérautique plus qu'héroïque dans l'émission hagiographique de FOG - Vous aurez le dernier mot. FOG s'est fait une spécialité d'inviter des écrivains soi-disant marginalisés dont tout le monde parle. Vous aurez les derniers maux. Pas les émaux. Après Nabe le sulfureux que personne ne veut rencontrer mais qui est relayé par tous les médias dominants qui le détestent, Onfray le philosophe polémiste qui est si peu médiatique qu'il est impossible de ne pas le voir un soir ou l'autre sur un plateau de télé.
FOG est le PDG de la société SEBDO Le Point, qui édite un magazine ultra-libéral éponyme tenu par l'industriel malthusien et amateur d'or, pardon - d'art, Pinault. Dans les colonnes du Point intervient régulièrement, à titre de conseiller éditorial, Enthoven Sr. Le monde est petit. Vraiment petit. BHL donne de surcroît son point de vue inévitable en essayant d'y pasticher Mauriac. Comment prendre au sérieux le philosophe libertaire athée hédoniste Onfray, qui est invité par Giesbert le représentant de la clique oligarchique française d'obédience sarkozyste dans la mesure où Onfray fait de l'audience et où il sacrifie à la mode people?
Les people : Giesbert adore inviter des écrivains gauchistes et radicaux qui proposent des messages agressifs et rebelles pour peu qu'ils soient simplistes. Des types comme Soral qui ont la haine d'avoir été évincé d'un milieu qu'ils jugent pourtant médiocres et stupide. Conséquents, ils devraient être heureux de leur disgrâce salutaire. Non, ces Narcisse médiatiques acceptent de passer pour des rebelles et des marginaux, à condition qu'ils soient les marginaux des médias. Les maudits médits des médias.
Vous pigez l'imposture? La posture? Les médias étant le reflaid du nihilisme de l'époque opaque, les représentants médiatiques sont-ils des nihilistes transparents? Les marginaux médiatiques sont des marginaux médiatiques. Nabe l'anarchiste s'en prenait au complotisme pour mieux dresser l'apologie de la VO du 911 ou de la justice immanentiste d'un Oussama? Ah, ah! Onfray le libertaire fait encore mieux : son but est de détruire les idoles postnietzschéennes et de faire du perpectivisme philosophique quantitatif. En gros, Onfray est un sous-nietzschéen immanentiste terminal de bas étage. Il devrait produire une autobiographie dont le titre serait quelque chose comme La philosophie dans le sous-sol (variante : Ma philosophie dans mon sous-sol normand).
Sil a du succès, c'est qu'il propose un visage fidèle de la pensée de son temps - de la médiocrité alliée à de la prétention. Onfray se prend très au sérieux. C'est déroutant, les rebelles infatués. Onfray à la téloche évoque les philosophes de Cour chers à Molière. Leur arrogance compense leur vide idéel irréel. Onfray (com)penserait-il sa médiocrité de pensée par l'hyperactivité médiatique? Des journalistes mielleux et fielleux comme FOG l'y aident grandement. Lisez ce que FOG déclare d'Onfray à l'occasion de la sortie de son dernier livre consacré à la démolition de Freud :

- On n'a pas la chance d'avoir un grand philosophe toutes les semaines.
- On ne va parler que de ce livre pendant des mois.
- C'est un bouquin de philo très lisible qui allie des qualités de journalisme d'investigation.
- On lit ce livre de philosophie comme un roman.
- C'est le livre le plus puissant et le plus fort que FOG ait lu depuis des mois. A n'en pas douter un livre qui fera date.

Ce qu'il y a de drôle avec la promotion commerciale et ses relais médiatiques, c'est qu'elle abonde en stéréotypes hyperboliques. Chaque semaine, FOG aura lu le livre de l'année? Mais que dit donc Onfray sur la psychanalyse et Freud pour récolter ce florilège de compliments pour le moins dithyrambiques?

- La psychanalyse est une nouvelle religion des temps non religieux.
- La psychanalyse est un délire.
- Freud est un détraqué mégalo, immoral, affabulateur et mythomane. Un tyran domestique qui couchait avec sa belle-sœur.
- La psychanalyse sert surtout à comprendre Freud.
- La psychanalyse a beaucoup plagié, Empédocle, Spinoza, Nietzsche, Schopenhauer, Hartmann...
- Freud est contre la masturbation.
- Freud est un mélomane anal et réducteur.
- Freud réduit tout à son malpropre meurtre du père et son désir sexuel de la mère.
- Freud a fait une spéciale dédicace à Mussolini et a collaboré avec l'Institut Göring du neveu de Hermann.
On va arrêter là ses critiques fort convenues et qui n'apportent rien - de nouveau. Onfray participe à la liste des critiques qui utilisent la psychanalyse comme fond de commerce sans apporter quoi que ce soit de positif à l'entreprise, que ce soit pour la renouveler de l'intérieur ou pour en proposer une forme alternative supérieure. La psychanalyse est critiquable, mais la critique gratuite et sans alternative conforte l'objet critiqué. C'est ce à quoi parvient Onfray au final. Il s'est bien chauffé les nerfs, Freud va le calmer. Freud vaut tellement mieux qu'Onfray.
En parlant de valeur intellectuelle, quelle est la technique revendiquée par Onfray?

- Aborder Freud sous l'angle de la philosophie vitaliste et à partir des anti-freudiens.
- Dépecer, démolir, démonter...
- Lire toute l'œuvre, la correspondance qui permet vraiment de découvrir des choses extraordinaires, suivant la méthode initiée à l'Université populaire (encore un monument de bêtise libertaire et populiste).
- Suivre Nietzsche selon lequel une pensée est toujours la confession du penseur.
Rien de bien original : Onfray fait du sous-Nietzsche sans rien apporter de nouveau. Pourquoi Onfray fait-il ce travail de démolition de la psychanalyse et du mythe Freud?

- Parce que la psychanalyse à la suite de Freud s'est constituée en une sorte de religion et qu'Onfray est athée?
- Parce qu'Onfray adore la boucherie?

On va arrêter là la retransmission de cette émission (dans tous les sens du terme) de flagornerie en constatant la médiocrité abyssale de celui qui est présenté comme l'un des grands philosophes de son temps. Notre temps. En ce temps-là. En ce ton-là. Je suis las. Lalala. Que ce fait (irréaliste en soi) soit possible à notre ère de grands airs sans air indique la dégringolade abyssale de la pensée qui est passée en matière de philosophie de penseurs comme Descartes ou Spinoza à des déséquilibrés comme Nietzsche, puis à des répétiteurs de plus en plus médiocres comme les postmodernes. Avec des types de la sauce Onfray ou BHL, on touche le fond. BHL est un propagandiste atlantiste, la cause est entendue. Onfray, qui est édité par le même réseau que BHL, n'est pas un propagandiste.
Il incarne la dégénérescence inéluctable de la pensée qui en suivant l'effondrement de l'immanentisme passe par des revendications de plus en plus simplistes. En gros, Onfray est un expert-philosophe qui pratique l'art terminal de la réduction aberrante, aux antipodes du Roi-philosophe de Platon. Un petit marquis de son maquis impensé et dépensé qui croit que philosopher, c'est apprendre à réduire. Au ras des pâquerettes? On réduit à l'intérieur de la réduction. On suit des positions plus que radicales à l'intérieur d'une forme de pensée déjà radicale.
Pas étonnant que l'on parvienne à un résultat aussi désastreux. On commence par réduire à l'hédonisme, au libertarisme, à l'athéisme, on pratique la critique des immanentistes qui n'ont pas assez réduits. Il convient de décréter que non seulement le réel est fini, que non seulement le fini est désir, mais encore que le désir est tout-puissant. Plaisir, où es-tu? C'est l'hédonisme, Aristippe et les autres billevesées-rengaines.
Comme nous apprenons qu'Onfray en fin d'émission rêve de donner son avis sur la mode écologique, une critique de l'avatar malthusien contemporain, pour une écologie sans doute libertaire et hédoniste, nous lui proposerons de s'attaquer dans son prochain Grand Livre Gutenberg à un autre immanentiste qui n'a pas été assez loin aux yeux d'Onfray dans l'immanentisme. Le controversé Heidegger. Heidegger envisageait de faire de l'ontologie hellène le dépassement du religieux. Ça pourrait donner, une controverse inoubliable entre Onfray et Heidegger.
Ça vendrait du papier. Pas du papier Bible il va sans dire. Juste un bé mol énergique à notre Chef d'Orchestre : il n'ose pas encore attaquer les postmodernes qui sont ses proches parents. Avec un peu de patience, s'il prend de l'assurance, il osera enfin. Pour l'instant, Onfray fait son timide. Si on le pousse un peu, si on le persuade qu'il n'est pas simplement un grand philosophe - mais le plus grand des philosophes, il se lancera dans le bain. Pour l'instant, il se retient. Ce provincial a de ces pudeurs! Le jour où il attaquera les postmodernes, ce sera la fin. Le Dernier Jour. Le Jugement Dernier. Désolé pour les thuriféraires, l'immanentisme terminal n'étant pas joli joli à observer - les simplismes d'Onfray sentent la faim. Vivement la grande bouffe ; que ça reparte!

dimanche 18 avril 2010

Logique du dire

L'erreur de Clément Rosset telle qu'il l'explicite dans la première partie de ses Cinq conférences mexicaines pourrait s'énoncer comme suit.

Si la philosophie classique d'obédience transcendantaliste et d'héritage occidental platonicien pose que :
a \in A

(Selon Platon, qui reprend un héritage atavique, le sensible a est compris dans le véritable réel A)

la philosophie dissidente dont Rosset se réclame, et qui dans l'époque moderne se réclame de Spinoza et Nietzsche pose que :
A n'existe pas.
Seul a existe et mérite d'être étendu à l'ensemble du réel, qu'il soit incréé comme chez Spinoza (définition irrationnelle de l'infini) ou qu'il soit irrationnellement illusoire comme chez Nietzsche (qui se contente de dresser l'éloge inconséquente de l'apparence tout en condamnant le réel idéal comme faux).
Du coup, Rosset en profite pour remplacer la formule ontologique classique
a \in A
par la formule tautologique
A est A
étant précisé que A n'existant pas a devient tous les A.
L'erreur de Rosset ressortit de l'amalgame, puisqu'il rapproche deux formules antithétiques :
A n'est pas a (en tant que a \in A)
et
A est A.
Du coup, quand Rosset explique que tous les penseurs d'importance se réclament d'un mot-clé aussi fondateur qu'indéfini, notre penseur devenu modeste désigne sous le même vocable des penseurs transcendantalistes qui opèrent la distinction sensible/idéal et des penseurs immanentistes qui réfutent l'idéal et qui s'en tiennent à l'existence d'un réel à l'image du sensible, voire à l'image du fini (l'immanentisme est l'actualisation moderne du nihilisme atavique).

Peu importe par où l'on commence. Si l'on en revient à son Démon de la tautologie qui énonce que le réel est tautologique et que l'ontologie tautologique est supérieure à l'ontologie dualiste (selon le vocabulaire de Nietzsche repris par le disciple Rosset), un opuscule composé en 1997, Rosset opère une autre déformation en expliquant que la métaphysique classique énonce que
A \in B
ou, subtile variante, que
A \in A'.
Rosset déclare : "Tout A qui ne se résume pas à l'A qu'il est, mais connote de certain façon un B qu'il pourrait être aussi, voire plus subtilement un "autre" A".
C'est dire que dans la mentalité de Rosset (emblématique de l'immanentisme qui en devenant terminal devient de plus en plus explicite), A' (un autre A) et B recoupent au fond la même illusion duplicatoire.
Projection ironique ou malicieuse, Rosset commet une erreur manifeste en déformant la démarche métaphysique classique pour rendre sa critique vraisemblable. Rosset reprend bien entendu la critique nietzschéenne fausse, selon laquelle le platonisme crée un idéal qui est un ailleurs (un B) par rapport au A sensible. Critique fausse : la démarche platonicienne stipule plus exactement que a \in A.
Conscient que la critique nietzschéenne est trop abrupte pour être reprise telle quelle, Rosset opère une légère inclination rhétorique en identifiant peu ou prou B et A'. Du coup, si A est A' et que A' est B, alors la catégorie de l'ailleurs (et du double) devient (enfin) pertinente. En réalité, elle constitue une grossière mais plus subtile (plus grave?) déformation.
Non seulement la définition que Rosset pose du réel est injustifiable, mais en plus elle est fausse en ce qu'elle s'appuie manifestement sur une tradition désaxée et amalgamante (le confusionnel portant ici vers le pervers).

Précisons pour conclure sur l'erreur de Rosset, qui est l'erreur de la métaphysique dissidente, que Rosset en répudiant le A classique (connoté A' ou B) ne définit pas mieux le a classique en le posant comme A universel. Au contraire, il ne définit plus rien (c'est du nihilisme!) et il répudie la définition sous prétexte qu'elle est imparfaite.
C'est dire que le modèle philosophique que suit Rosset est inférieur au modèle philosophique classique qu'il dénonce.

En prime, deux objections qui touchent à l'ontologie immanentiste terminale développée par Rosset et que je ne parviens à saisir. Appelons-les si l'on veut des post-scripta.

P.-S. 1 : Qu'est-ce qu'une philosophie tautologique dont le discours se développerait à l'infini à partir de la tautologie A est A?

Rosset déclare : "Ce démon de la tautologie n'implique pas, il va sans dire, et je le répète à l'intention des mal entendants, qu'une philosophie à tendance tautologique se réduise à l'énonciation tautologique. A partir de la tautologie, les possibilités d'énonciation, de conceptualisation, d'argumentation et de contre-argumentation existent à l'infini; et ce sont naturellement elles, et non le simple "argument tautologique" qui n'argue en fait de rien, qui constituent l'étoffe d'une pensée et d'une philosophie."
Cette remarque pleine d'assurance se situe p. 49, à la fin du Démon de la tautologie. Le lecteur pourrait estimer qu'elle intervient après une démonstration qui définit ce qu'est une philosophie tautologique à partir de la tautologie, soit une philosophie d'inspiration tautologique qui se développe à partir de la tautologie sans se résumer à cette tautologie. Rosset a-t-il défini ce qu'est un discours philosophique d'inspiration tautologique qui romprait avec le discours classique de tradition platonicienne (que Rosset dénonce fortement)?
Non, il ne l'a pas fait.
C'est assez gênant, car il annonçait pourtant dès la page 19, contre l'autorité philosophique de Wittgenstein, qu'il n'était pas disposé "à admettre avec lui [Wittgenstein] qu'une tautologie n'est en aucune façon descriptive et encore moins qu'elle soit sans rapport avec la réalité qu'elle répète, étant en quelque sorte "coupée" de tout contact avec le réel."
On notera pour commencer que Rosset modalise beaucoup, puisqu'il se perd dans les méandres de la nuance et de la complexité de la double négation. Surtout Rosset annonce de manière prudente et voilée, encore modalisée : "Je me contenterai pour l'instant d'observer". C'est dire qu'il annonce qu'il va revenir sur ce point pour le développer et l'expliciter. Or que constate-t-on en fin d'argumentation? Que Rosset n'a rien démontré ni développé quoi que ce soit, mais qu'il est passé dans le processus rhétorique de l'introduction à la conclusion sans passer par le développement.
Si l'on en revient pour s'en assurer à la fin de sa démonstration, avant qu'il en vienne à la conclusion que nous avons citée, il aborde de manière conclusive, soit comme s'il l'avait explicitée voire démontrée, sa philosophie tautologique : "N'est-elle pas capable de dire richement, comme la métaphore, tout en disant directement, contrairement à la métaphore? Tout mon propos vise ici à suggérer que tel est bien le cas et que, quitte à sembler sombrer moi-même dans les méandres de la comparaison balzacienne, la tautologie est à la philosophie ce qu'est la métaphore à la littérature : le meilleur et le plus sûr indicateur du réel."
Pas davantage qu'en fin de conclusion, Rosset ne démontre quoi que ce soit. Rosset se contente de formules qui seraient valables si la validité du discours tautologique avait été développée et entérinée. Tel n'est pourtant pas du tout le cas. Rosset se livre à une duperie quand il formule des phrases comme : "Je veux seulement suggérer que le discours philosophique le plus fort est d'inspiration tautologique et que tout discours philosophique tenu à partir de l'inspiration contraire, c'est-à-dire de l'intuition dualiste, est plus faible."
Au passage, l'immanentisme forcené de Rosset se manifeste dans la mention de cette contre-histoire de la philosophie à laquelle un Onfray (avatar contemporain d'un Théophile de Viau ou d'un François La Mothe Le Vayer du dix-septième siècle, deux de ses modèles de contre-philsoophie?) a donné ses lettres de noblesse grotesques et grandiloquentes dans le système médiatique plus que philosophique : "On pourrait ainsi imaginer un arbre généalogique des philosophes scindé dès le début en deux branches rivales et inconciliables: celle qui commence avec Parménide, pour la ligné légitime, et celle qui commence avec Platon, pour la lignée bâtarde."
L'insolence loufoque de Rosset serait acceptable au sens sémantique s'il démontrait ce qu'il avance. Or il ne démontre rien. Il démonte au lieu de démontrer. Pis, il recourt à un procédé rhétorique bien connu pour escamoter la vérité, voire la manipuler en laissant entendre qu'il a démontré ce qu'il n'a pas démontré : l'accumulation (voire l'amplification). Or ce n'est pas parce qu'on répète plusieurs fois qu'on a trouvé - qu'on a trouvé. Dans le cas de Rosset, c'est même l'inverse : Rosset répète d'autant plus qu'il a trouvé qu'il n'a rien trouvé du tout et que son mensonge sur l'histoire de la philosophie dissidente ne fait qu'accentuer son mensonge sur la philosophie tautologique.
Rosset lui-même semble d'une certaine manière accepter la fausseté de sa théorie quand il consent que la philosophie se résumerait à la formule tautologique stricte - après avoir pourtant clamé de manière différente (distincte) quoique non tout à fait contraire que le discours philosophique tautologique différait de la formule tautologique pure et était possible : "La brièveté même de la tautologie interdit de le penser (encore qu'elle dispose à sa manière de développements aussi infinis que ceux de la métaphore), comme elle interdit de toute façon de parler de "discours tautologique", - sinon toute la philosophie du monde se résumerait à la formule selon laquelle A est A."
Dans cette phrase, Rosset avoue implicitement qu'il n'est pas capable de définir ce que serait un discours philosophique qui partirait de la tautologie et qui ne se résumerait à la formule tautologique A est A. Pour ne pas avouer explicitement qu'il se fourvoie sur sa ligne dissidente fausse (la dissidence fausse s'appelle une erreur et perd de son prestige de contestation tant il est vrai qu'une contestation fausse prestigieuse finit toujours par rappeler la primauté de sa fausseté), Rosset brouille les pistes et finit à force d'atermoiements extrêmement sophistiqués (sophistiques?) et compliqués (sous couvert de nuance et de finesse) par lâcher l'inverse de ce qu'il prétend avoir démontré (sans l'avoir démontré!) : "Sinon toute la philosophie du monde se résumerait à la formule selon laquelle A est A (je ne serais d'ailleurs pas très loin de le penser, mais cela est une autre affaire)."
L'expression emblématique à retenir est : "Mais cela est une autre affaire". Là réside le mensonge. Il faudrait savoir : soit la philosophie tautologique est possible à partir de la formule tautologique; soit la philosophie tautologique se résume à la formule tautologique. C'est soit l'un, soit l'autre. Ou bien, ou bien. Rosset montre comment choisir en choisissant les deux choix à la fois (en fait, tous les choix à la fois). C'est du raisonnement pervers, ou c'est peut-être la conséquence d'un raisonnement tautologique, dans lequel, pour reprendre la démonstration logique de Wittgenstein, toutes les propositions sont vraies. Rosset applique ainsi la constatation de Wittgenstein en omettant soigneusement de préciser que pour Wittgenstein comme pour Jankélévitch comme pour lui-même, si tout est vrai, tout est faux.
Rosset commence par expliquer qu'il détient la preuve que la condamnation de la tautologie comme modèle philosophique est fausse; il ne démontre pas ce qu'il avance; il distingue entre le discours d'inspiration tautologique et la formule tautologique; enfin il finit par souscrire à la formule tautologique plutôt qu'au discours tautologique comme discours philosophique. Rosset accrédite tous les choix et démontre à rebours la vérité du jugement de Wittgenstein : si tout est vrai, tout est faux - si tous les choix sont choisis, le choix retenu est un faux choix.
Si l'on en revient à l'objection de Wittgenstein, on se rendra compte de la manière dont Rosset procède pour escamoter la vérité. Rosset a ainsi commencé par contredire Wittgenstein tout en se montrant (hypocritement) nuancé et libéral, soit en consentant à reconnaître que le jugement de Wittgenstein serait néanmoins et en partie fondé : "Il est évidemment difficile de ne pas donner raison, ou au moins quelque raison, à Wittgenstein sur ce point." Rappelons que Wittgenstein selon Rosset lui-même (p. 18) estime que les tautologies "se neutralisent les unes les autres".
La technique de mensonge de Rosset consiste à réfuter partiellement, jamais totalement. La réfutation totale étant impossible, Rosset, fidèle en cela à la tactique de la nulle aux échecs, soit en logique ludique, estime que le plus prudent est de s'en tenir à une réfutation partielle pour éviter à tout jamais la défaite totale que signifierait la réfutation totale impossible. Après avoir annoncé que Wittgenstein avait en partie raison, Rosset annonce dans la foulée que Wittgenstein a aussi en partie tort, soit qu'il a lui Rosset en partie raison (toujours à l'œuvre le raisonnement pervers tautologique selon lequel tout est juste à la fois, une certaine chose comme son contraire - et toutes les nuances entre) : "Je ne serais pas disposé quant à moi - pour des raisons que je tenterai de dire plus loin - à suivre ici Wittgenstein jusqu'au bout, à admettre avec lui qu'une tautologie n'est en aucune façon descriptive et encore moins qu'elle soit sans rapport avec la réalité qu'elle répète, étant en quelque sorte "coupée" de tout contact avec le réel."
Il faudrait savoir : selon Rosset, Wittgenstein n'a pas en partie raison, il a tout à fait tort. Rosset se contredit dans son propre raisonnement. Seulement il ne justifie pas ce qu'il avance, mais se contredit dans ce qu'il avance. Il ment aussi puisqu'il annonce des raisons, soit des preuves, de ce qu'il avance contre Wittgenstein, alors que les raisons qu'il avance sont irrationnelles et indéfinies. Rosset montre ce qu'est un raisonnement pervers : des pseudo-raisons (au sens où il parle de pseudo-tautologies) qui ne sont jamais produites et qui se bornent à énoncer des choses sans les démontrer. Des raisons irrationnelles ou déraisonnables : la logique illogique de Rosset prétend avoir raison sur tous les tableaux, raison quand elle a tort, raison contre la raison.
C'est de la perversion, ainsi que le note Rosset à propos de son maître Althusser qui avait raison quand il avait tort, notamment quand fait prisonnier par les Allemands pendant la Seconde guerre mondiale il décrit qu'il était d'autant plus libre qu'il était prisonnier (d'autant moins prisonnier qu'il était effectivement prisonnier). Cette perversion mentale, Rosset la caractérise comme telle. Mais Rosset se garde bien de constater qu'il caractérise plus son propre raisonnement que le raisonnement d'Althusser (projection bien connue consistant à prêter à un tiers sa propre complexion).
Dans le choix des mots, pour parodier un titre de Rosset, la perversion logique et sémantique de Rosset passe par l'emploi de l'indéfini quelque qui signifie le sens partiel et parcellaire : il s'agit ainsi de passer pour nuancé alors qu'on est menteur; et, pis encore, d'échapper à la possibilité de la réfutation en niant les catégories de la vérité : le faux est caractérisable si l'on se situe en un certain point précis, limité et circonscrit. L'indéfini permet d'échapper à toute localisation, à toute définition. De même que Rosset est indéfini et indéfinissable, il opte en logique et en ontologie pour le faux choix par excellence, puisque le choix tautologique révèle que la tautologie accepte tous les choix en les refusant tous.
Rosset se souvient-il d'une pensée diabolique de Nietzsche qui caractérise la démarche de Nietzsche et surtout la démarche de l'immanentisme? Selon Nietzsche, cité par son commentateur du moment ultra-officiel et académique Wotling, "l'Église voulut de tout temps l'anéantissement de ses ennemis : nous, les immoralistes et antichrétiens, voyons notre avantage dans le fait que l'Église existe." (Crépuscule des idoles, La morale, une contre-nature, S 3). Wotling pré-commente cette citation : "L'expression spiritualisée de la force implique au contraire la reconnaissance à l'égard de ceux-ci [les adversaires] en faisant comprendre à quel point ils sont précieux pour se dépasser soi-même, puisque la nature même du réel est rivalité, et nécessite l'opposition" (p. 86-87).
Dans la démarche de Nietzsche, la contradiction vaut plus que la réconciliation en ce que le sens supérieur sort de la reconnaissance de la contradiction et réfute la logique classique fondée sur la reconnaissance du principe de contradiction - justement. Écoutons Wotling sur ce point : "Nietzsche instaure un mode de pensée qu'il qualifie de dionysiaque, qui consiste non pas à dépasser les contraires, mais plutôt, en sens inverse, à mettre en évidence par avance l'illégitimité des oppositions contradictoires, en dégageant les présupposés sur lesquels elles reposent sans vouloir le reconnaître." (p. 30)
Sans revenir à caractériser le mensonge de Wotling qui est le mensonge commenté de Nietzsche, Nietzsche ne dépasse pas les contraires au sens où il montre leur fausseté. Mais s'il montre leur fausseté, soit il les dépasse, soit il ne les dépasse pas. Soit il réussit, soit il échoue. Il se trouve que Nietzsche échouera et que la seule réussite étant dans le dépassement - le seul échec gît dans l'impossibilité nihiliste. Nietzsche est un authentique nihiliste, de la race des immanentistes tardifs et dégénérés, dont il constitue une sorte de prophète fou et diabolique. Nietzsche commence par relativiser toutes les postions précédentes à la sienne sans parvenir à les dépasser par la production d'un sens personnel vérifiable et définissable. En tout cas, Rosset s'inspire de ce relativisme et se montre même fier de ne pas le dépasser.

La démarche de Rosset est une fumisterie philosophique. Elle incarne la démarche de l'immanentisme terminal au sens où le processus révèle son vrai visage au bout de sa gradation, au bord de son effondrement définitif, pour cause de non viabilité : ce visage hideux et impraticable, c'est l'impossible. Finalement Rosset fait un choix, le faux autant que fou choix de l'impossible, consistant à embrasser (et embraser) tous les choix pour mieux les réfuter tous. Le choix de Rosset est impossible et c'est en quoi il convient de ne pas rester impassible face à la pseudo-option retenue (tous les choix), qui n'est pas une option ultra-minoritaire voire singulière. Rosset est l'emblème d'une certaine mentalité, la mentalité immanentiste terminale, qu'il ne fait qu'exposer de la plus limpide des manières, encore plus loin et plus épuré que la plupart des postmodernes, qui s'ils sont tous des irrationalistes cachent leur inconséquence obvie derrière le jargon incompréhensible.

P.-S. 2 : Pour mieux définir la tautologie, Rosset examine les pseudo-tautologies, au rang desquelles la lapalissade, le pléonasme ou la redondance (qu'il juge fort proche du pléonasme). Puis il en vient à la pétition de principe qui "présente (...) la particularité d'être moins une confusion terminologique qu'une confusion touchant au raisonnement : opérant une distinction hallucinatoire non plus entre deux expressions qui reviennent à dire la même chose, mais entre deux pensées qui sont en réalité indiscernables, et ce afin d'établir - ou de prétendre établir - la vérité de l'une par la force argumentative de l'autre."
Rosset précise : "Le problème est qu'il n'y a en l'occurrence ni première ni seconde pensée, mais une seule et même pensée qui tient lieu à la fois de vérité à prouver et de preuve de cette vérité."
On prétend déduire B de A alors que le B est hallucinatoire et se révèle un A travesti en B. La supercherie en fait : on déduit A de A. Rosset explique : "La formule de la pétition de principe relève apparemment d'un jeu logique des plus honnêtes : "A est vrai parce que B est vrai et que si B est vrai A l'est aussi." La mystification réside dans le fait qu'il est impossible de distinguer le B du A auquel ce B est censé porter appui. La véritable formule de la pétition de principe (qui dérive elle aussi de l'équation fantastique qui poserait que A ≠ A) est donc : "A est vrai parce que A est vrai et que si A est vrai A l'est aussi."
Si Rosset débrouille fort intelligemment le caractère fallacieux de la pétition de principe, il en arrive à la conclusion selon laquelle on ne peut se réclamer de A pour prouver A. Dès lors, le caractère hallucinatoire de la pétition de principe fait ressortir par son caractère pour le moins exagéré le caractère tout aussi hallucinatoire de la tautologie. La pétition de principe est pétition de principe à partir de la tautologie.
Si l'on ne peut dire que A est vrai parce que A est vrai sans heurter la raison, ce n'est pas seulement à cause d'un simple problème de redondance oiseuse et superfétatoire. Ce qui choque sans doute dans la pétition de principe telle que Rosset la formule en la décryptant, c'est son exigence de vérité à partir de la tautologie A est A. La pétition de principe ajoute que si A est A alors A est vrai parce que A est vrai.
Si la critique contre la pétition de principe n'est pas seulement d'ordre formel (exiger la vérité d'une formule fausse), le caractère faux de la formule tautologique est présent avant la réduplication hallucinatoire de la pétition de principe à partir de la tautologie. Dire que A est vrai parce que A est vrai est tout aussi indécidable que dire que A est A. C'est d'ailleurs ce que remarquait Wittgenstein (cité par Rosset) quand il déclare : "Dire d'une chose qu'elle serait identique à elle-même, c'est ne rien dire du tout" (5.5303, TL-P)". Voilà qui fait dire à Rosset lui-même : "Si tout est vrai, rien n'est vrai; ou comme le disait V. Jankélévitch, si tout est rose rien n'est rose."

(Sur ce point il convient d'oser un petit détour logique en remarquant que Rosset distingue chez Wittgenstein trois grands caractères de la tautologie en faisant mine de distinguer entre l'approbation et la condamnation de la tautologie. Pourtant si l'on y regarde bien, Wittgenstein condamne la tautologie comme le mode du non sens dans les trois cas.
1) Premier cas : "La tautologie constitue une proposition creuse et vide, et à la limite ne constitue même pas une proposition." "Ou bien la tautologie dit tout, c'est-à-dire énonce une vérité qui est sans exceptions et régit ainsi la totalité de toute chose existante; mais alors elle ne dit rien, étant riche d'une qualité si omniprésente qu'on manque de repère extérieur pour la qualifier elle-même."
2) Deuxième cas : "La tautologie est "inconditionnellement vraie" (4.461), "vraie pour la totalité des possibilités de vérité (4.46)."
3) Troisième cas : "Dans la tautologie, les conditions d'accord avec le monde - les relations de représentation - se neutralisent les unes les autres de telle sorte qu'elle [la tautologie] ne se trouve en aucune relation de représentation avec la réalité (4.462)". Rosset ajoute : "La succession des tautologies, assurant chaque fois de telle chose qu'elle est cette chose même, ne dit finalement rien d'aucune chose."
Rosset fait mine de suivre aveuglément et exclusivement le point 2 alors que Wittgenstein y explique que la vérité inconditionnelle de la tautologie est déconnectée du réel. Rosset valide ce qui est invalidé. C'est de l'irrationnel patent.)

Pour le dire en deux mots, l'erreur commise par Rosset dans son approbation de la tautologie selon Wittgenstein - toujours cité par Rosset (!) - confirme la reconnaissance de l'erreur tautologique par l'examen à rebours de l'erreur contenue dans la pétition de principe.

samedi 17 avril 2010

L'individualisme oligarchique

Et vice versa : le vice versa.

Une louche de lucidité : le visage des intérêts oligarchiques qui sont de plus en plus visiblement au pouvoir dans le monde, en particulier dans les pays d'Occident dominateurs, n'indique pas que les intérêts oligarchiques seraient déconnectés de la volonté populaire. Il n'y a pas d'un côté des volontés populaires républicaines qui se trouveraient en contradiction flagrante avec les volontés oligarchiques au pouvoir. La vérité est plus amère.
C'est la suivante : les intérêts oligarchiques sont au pouvoir parce qu'ils sont défendus/soutenus/promus par les intérêts populaires. Comment les peuples font-ils pour défendre des intérêts qui leur sont défavorables (de manière incontestable)? Les intérêts favorables aux peuples sont de nature républicaine. Les intérêts oligarchiques sont par nature défavorables au peuple (du coup antirépublicains).
Le stratagème dont usent les intérêts oligarchiques pour manipuler et persuader (de manière mensongère) les peuples repose sur la subversion du progressisme. On fait croire que le progressisme en question est un progrès du système alors que l'on promeut en réalité un progrès de l'oligarchie - soit un progrès pervers et inversé, à l'intérieur du système et contre le système. Cette subversion perverse du progressisme n'est possible que dans un système vicié, où les repères sont bouleversés. C'est le cas du système immanentiste, qui avant d'être un système de nature politique, économique ou social, est un système religieux.
Son substrat est simple. C'est le mythe dominateur et faux de l'Hyperréel, selon lequel les désirs règnent sur le réel. Dans ce monde où la représentation s'appuie sur l'individualisme, le mythe de la complétude individualiste, la manipulation favorable à l'oligarchie s'explique par le mimétisme. Le propre d'une mentalité est de reproduire les schémas dominants du système clos, tenu pour immuable. Le mimétisme fonctionne à partir d'une reproduction d'autant plus répétitrice et fidèle qu'elle repose sur l'involontaire, l'inconscient et le servile.
De ce point de vue, le mimétisme d'une mentalité s'oppose à l'esprit critique. L'esprit critique s'édifie dans une mentalité dynamique, selon laquelle tout ordre est provisoire et tout jugement permet le changement, soit le passage à un ordre nouveau et croissant. C'est le mimétisme de la mentalité qui explique que des peuples puissent suivre de manière contradictoire et irrationnelle des intérêts oligarchiques (qui leur sont contraires).
Il faut se mouvoir dans l'irrationnel pour autoriser cette contradiction manifeste. Le propre d'une mentalité mimétique est de suivre un raisonnement vicieux, selon lequel on suit une fin qui n'est pas celle que l'on présume. C'est le piège étriqué de la mentalité. Le mimétique estime suivre la fin de ses intérêts individualistes. Si jamais il se pose la question de la valeur de ces intérêts individualistes, il estime qu'en suivant ses intérêts individualistes, il sert la bonne marche d'un système qu'il tient pour inexplicable et trop vaste.
L'individu mimétique sert l'oligarchie en croyant servir ses intérêts qui seraient eux-mêmes profitables à la bonne marche du système. On peut parler d'un vice de la mentalité au sens où elle ne permet pas de comprendre le réel et où elle pose du réel une image fausse et déformée (réel stable et fini). Si l'on oppose la représentation d'un réel fini à un réel infini, on a deux conceptions ontologiques qui s'opposent, débouchant sur deux conceptions politiques. D'un côté, la domination; de l'autre, la croissance.
L'oligarchie n'est possible que dans l'esprit de domination d'un réel fini; dans un réel infini, le vice meurt. L'erreur de l'oligarchie n'est que la réduplication au niveau collectif de l'erreur individualiste. Le mimétisme engendre une projection quantitative, linéaire ou matérielle de l'individu vers le groupe. D'où l'erreur, qui conséquente au départ ne fait que croître au fur et à mesure de la projection, jusqu'à parvenir à l'erreur abyssale de l'oligarchie au niveau collectif. La transposition de l'individualisme à l'oligarchie collectiviste implique dans le processus la gradation de l'erreur.
La figure de la synecdoque rend compte dans le langage de cette réduplication où la partie annonce le rôle du tout (et vice versa). La partie : l'individu. Le tout : l'oligarchie. L'individu individualiste est la partie du tout oligarchique. Quand un individu déconnecté ne voit que ses intérêts immédiats individualistes, il n'a pas en vue des intérêts oligarchiques et il n'a pas conscience de défendre la mentalité oligarchique. Il suit la mentalité individualiste qui le pousse à défendre des intérêts oligarchiques sous couvert de défendre ses intérêts individualistes.
C'est ce qu'on appelle une mentalité et ça n'a rien à voir avec un complot. Rien de volontaire. La mentalité est mimétique. Nulle force n'a planifié de manière concertée et voulue la mentalité individualiste de telle manière qu'elle concorde avec les valeurs oligarchiques défavorables aux peuples. Si les peuples en viennent par mimétisme à défendre des intérêts qui leur sont défavorables, c'est qu'ils suivent une mentalité.
Ils suivent le piège de la mentalité. Le piège d'une erreur qui est adoubée de manière tout à fait involontaire et pourtant tout à fait volontaire. On croit se montrer volontaire en suivant le versant évidemment individualiste de la volonté, en entérinant la thèse de la complétude du désir individualiste. On se montre de facto involontaire en ce que la position individualiste sert les intérêts oligarchiques, dont le propre est d'instaurer l'individualisme dans le collectif, soit de scinder le collectif entre une élite minoritaire et une majorité dominée. Cette scission oligarchique s'oppose à la volonté générale. La volonté individuelle ne débouche pas sur la volonté générale mais sur la volonté oligarchique.
La volonté générale s'appuie au niveau individuel sur une autre faculté que la volonté. Cette faculté se nomme la raison et son rôle est opposé à celui de la volonté. Comme Schopenhauer, le maître en absurde plus qu'en pessimisme, l'a bien montré, le propre de la volonté est de se montrer absurde - à ceci près que Schopenhauer fait de la volonté le fondement et le cœur de son système philosophique. Schopenhauer était un ultra-conservateur on ne peut plus favorable à la mentalité oligarchique.
C'était un misanthrope dont le sentiment de supériorité alimentait de manière pathologique et orgueilleuse son individualisme exacerbé et solitaire. Si Schopenhauer le maître de l'absurde immanentiste promeut aussi ouvertement la volonté, au point d'en faire de manière déraisonnable le centre du monde, c'est qu'il réfute le rationalisme et qu'il comprend que le seul moyen de rendre un tant soit peu convaincant son irrationalisme débridé consiste à rejoindre tout en la réduisant la doctrine de la complétude du désir.
A cet égard, Schopenhauer est moins un postkantien qu'un disciple de Spinoza le postcartésien radical. Il reprend certes les éléments irrationalistes de Kant tapis derrière son vernis rationaliste de métaphysicien classique (la connaissance impossible, l'incertitude du réel indépendant de la représentation, l'indécidabilité esthétique, l'empirisme jamais réfuté de Hume...); mais l'interprétation que Schopenhauer donne de son maître Kant indique qu'il est de tradition immanentiste et que l'héritage qu'il reprend à son compte est celui de Spinoza remis à la sauce du jour kantienne (avec de très nets relents empiristes).
Le révélateur (emblématique) est que Schopenhauer ait choisi la volonté comme centre de sa philosophie. Non seulement la volonté constitue un fondement irrationnel patent, débouchant sur l'absurde de manière conséquente, mais la volonté universalisée instaure une régression à l'intérieur du processus de délitement immanentiste par rapport à la complétude du désir. Chez Spinoza, le désir complet est la déclinaison au niveau individuel de l'incréation substantielle. Le désir est relié à la substance qui n'est pas définie. Schopenhauer prétend définir la substance en tant que volonté absurde.
Cet effort de définition se révèle tout aussi vague et impossible que le précédent, mais Schopenhauer franchit le pas et opère une réduction patente à l'intérieur de l'immanentisme, passant d'un désir spinoziste centré sur l'individu (en lien avec la substance incréée) à une volonté universalisée débarrassée de ses oripeaux anthropomorphiques. En réduisant le réel à la volonté, Schopenhauer réduit le réel à un fondement irrationnel qui lui permet de justifier son système philosophique - s'avérant radicalement et manifestement faux.
Schopenhauer a choisi la volonté et a évacué la raison. Ce geste éloquent d'irrationalisme s'explique parce que la raison contredit le système de Schopenhauer fondé sur l'absurde. La raison permet de relier l'homme avec le cosmos. La raison qui limite le monde de l'homme à certaines connaissances indique que le monde de l'homme est compatible avec le réel. L'homme est rationnellement capable de connaître le réel, même de manière provisoire et changeante. En répudiant la raison, Schoepnhauer décide paradoxalement d'accepter l'inconnaissance (l'irrationnel) au nom d'un accroissement de sa connaissance réduite.
En réduisant la connaissance à l'acceptation de l'inconnaissance, en décidant qu'au fond je sais que je ne saurai jamais (formule inverse et contradictoire du socratique je sais que je ne sais pas), que la raison est adossé sur l'irrationnel, Schopenhauer croit accéder au principe de certitude dans le principe d'incertitude (démarche théorisée par Rosset dans ses Principes de sagesse et de folie). Principe bizarre que cet anti-principe à partir de la contradiction, comme si la vérité était dans la contradiction. Schopenhauer ne fait qu'avaliser et prendre acte de la disjonction entre le réel et le monde de l'homme. Pour accéder à la certitude humaine, Schopenhauer accepte l'incertitude générale.
Du coup, la disjonction, qui est la démarche même de l'irrationalisme, explique la mise en place du raisonnement absurde, irrationnel et contradictoire de l'oligarchie. Si les peuples acceptent des intérêts qui leur sont contraires, c'est parce qu'eux-mêmes suivent des intérêts contradictoires. La contradiction de l'individualisme masque l'appui implicite et fourbe qu'il consent à l'oligarchie. Le maître théoricien de cet irrationalisme contemporain n'est autre que l'immanentiste absurde Schopenhauer. Le fait qu'on lui reconnaisse un statut mitigé, entre faiblesse conceptuelle et place mineure de penseur, s'explique par l'irrationalisme qu'il promeut de manière découverte et visible.
Son élève Nietzsche a tenté de gommer les aspects trop ouvertement irrationalistes de son maître spirituel. Nietzsche a cru dépasser le maître en promouvant un curieux idéalisme, un idéalisme postromantique, qui est l'idéalisme caractéristique de l'immanentisme tardif et dégénéré. En gros, Nietzsche instaure une mutation ontologique pour ne pas sombrer dans l'absurde de Schopenhauer. L'absurde : telle est la véritable démarche de l'individualisme, qui débouche sur la caution scandaleuse à l'oligarchie. Scandale en effet que cet individu qui soutient des intérêts qui lui sont contraires (la seule excuse qu'il aurait serait son aveuglement sans doute stupide). Soutenir l'oligarchie n'est pas seulement soutenir la ruine de la majorité au profit de minorités médiocres et marchandes. C'est qui plus est soutenir la ruine de l'homme et sa disparition inexorable.

vendredi 16 avril 2010

Dépolitis

Si l'on voulait s'adonner à la mode logicienne qui consiste à associer dans des équivalences mathématiques des termes linguistiques (sous couvert de supériorité et de vérité), on poserait que :
Dépolitisation = individualisme.
Il faudrait préciser que l'individualisme n'équivaut pas à l'individuation.
L'individualisme considère que l'individu est la plus haute valeur et que sa valeur excède la valeur du groupe (quel qu'il soit). C'est en quoi l'individualisme est dangereux et s'oppose aux conceptions religieuses, qui elles-mêmes engendrent les conceptions politiques. L'individuation désigne le processus selon lequel l'homme prend conscience de ses qualités propres en tant qu'individu. L'individuation est un processus positif quand il ne débouche sur son extrême - l'individualisme.
La politisation désigne quant à elle l'idée selon laquelle l'individu se trouve bonifié (plus valeureux) quand il agit en groupe que quand il agit seul. C'est la supériorité de la volonté générale par rapport à la volonté individuelle. Le politique se déroule dans l'espace de la cité, soit dans l'espace de l'État-nation moderne. Pas de politique sans groupe. Appeler à la dépolitisation revient à appeler à la régression suicidaire, à moins de détenir une alternative supérieure à l'option politique.
Malheureusement, cette option n'existe pas. Si l'on se penche vers l'anarchisme qui appelle à une forme de dépolitisation au nom de l'individu souverain et supérieur, c'est une utopie aussi fausse que dangereuse, qui débouche sur des récupérations oligarchiques manifestes. Si l'on examine la complétude du désir individuel, dont l'origine se perd dans les limbes de l'immanentisme, on se rend compte que c'est un mythe aussi réducteur que fondateur. Aucune forme intellectuelle, en particulier religieuse, qui prône la dépolitisation de manière conséquente. La dépolitisation ne découle en aucun cas d'une proposition théorique affirmant que l'option politique classique se trouve dépassée par une option plus récente et supérieure.
En conséquence, la proposition de dépolitisation manifeste une tendance inférieure à l'option politique. Puisque aucune option ne peut surmonter les inconvénients prêtés à l'option politique, l'option politique (collective) sera toujours supérieure à l'option dépolitisée, qui part sur une option de valorisation déformée de l'individu aux détriments du groupe.
La dépolitisation choisit (de manière non volontaire) une option inférieure à l'option politique, quels que soient les inconvénients de l'option politique. Le choix de la dépolitisation en faveur de l'individualisme au moins implicite s'explique par les intérêts immédiats et à cout terme qu'offre l'individualisme sur l'option politique, qui implique un engagement souvent ardu et pénible. Par contre, les bénéfices du politique sont dans la croissance de l'homme et indirectement dans la croissance de l'individu.
Quand quelqu'un vous invite de but en blanc et sans alternative de rechange viable à quitter la politisation, c'est un zélateur souvent inconscient de l'individualisme. A notre époque de consumérisme, on mesure le résultat de cette politique de dépolitisation qui ne dit pas son nom, qui avance masquée, qui est le plus souvent mimétique et involontaire et qui finit dans la destruction (actuelle). On prône la solution inférieure pour échapper aux inconvénients de la solution imparfaite quoique largement supérieure. Pour échapper aux affres de la solution viables mais imparfaite, on opte pour la solution non viable et encore plus imparfaite.
Bel exemple d'illogisme. Il est vrai que la solution de l'individualisme soi-disant supérieure se réclame de l'irrationalisme, de l'inconséquence et des contradictions les plus obvies - dans un espace qui clôturé croit que par cette limite indépassable il signifie la totalité ou l'universalité (le monisme). La dépolitisation n'est pas seulement une position à la mode parce que nihiliste et inconséquente. Elle trahit plus qu'elle ne traduit. Es-tu de ton temps ou d'un autre ton?

jeudi 15 avril 2010

L'oligarchine 2



Pour suivre les mutations de plus en plus insidieuses du Péril jaune, d'origine raciste et impérialiste, nous avions depuis l'antiracisme le Péril chinois qui menacerait le valeureux modèle démocratique occidental (démocratie impérialiste, explicitement néoconservatrice depuis peu). Au moment où la Chine balance entre quelques élans républicains (projets de développements spatiaux ou ferroviaires, partenariats avec la Russie ou l'Inde, monétisation de la dette abyssale en dollars) et quelques velléités impérialistes (bulles spéculatives dont la fameuse bulle immobilière, relance postindustrielle sans développement connexe des infrastructures et du marché intérieur), il est bon de rappeler le véritable antagonisme - la fausse opposition.
D'un côté, l'Occident démocratique et libéral; de l'autre la Chine postcommuniste, dont le capitalisme d'État évoque en fait la dictature orwellienne. Orwell : référence critique au modèle impérialiste britannique, un modèle condamné, mais jugé inévitable. On envisage peu que la mutation de la Chine suive deux modèles antagonistes : l'oligarchisation ou le républicanisme.
1) Le modèle républicain suppose un développement conjoint, nullement antagoniste, complémentaire, entre la Chine et les démocraties occidentales. C'est le modèle de l'école d'économie américaine opposée à l'impérialisme britannique, baptisé mondialisme libéral par ses thuriféraires, qu'ils soient progressistes (multiples modèles keynésiens) ou conservateurs (modèles dérégulateurs décomplexés). La particularité du républicanisme : un développement où chaque république est tendue vers l'objectif extérieur de la conquête spatiale. Modèle incompatible avec l'antagonisme impérialiste savamment entretenu à l'heure actuel par les thuriféraires zélés et souvent bornés de l'avatar mondialiste.
2) Le modèle oligarchique doit être compris en termes de mondialisation, soit d'idéologie mondialiste (l'impérialisme britannique stoppé aux limites du monde terrestre). Dans ce processus antidynamique et fixe (stagnant), il convient d'oligarchiser les populations mondialisées, soit de poursuivre le développement inégalitaire des pays dits émergents, comme la Chine, le Brésil ou l'Inde, tout en poursuivant la décroissance forcément inégalitaire et prévaricatrice des populations au sein desquelles l'impérialisme britannique s'est développé tel un coucou pirateur, soit les peuples d'Occident soi-disant démocratiques et libéraux.
L'oligarchisation mondialiste suppose que l'on poursuivre le développement inégalitaire de la Chine au profit des élites oligarchiques mondialistes en orchestrant la peur de ce modèle dans l'Occident en déclin. La réalité n'est pas que la Chine est en train de dévorer l'Occident, sur le modèle de l'ogre, du Petit Poucet, du grand méchant loup et du petit chaperon rouge; c'est que le développement chinois s'opère sur une anti-dynamique oligarchique qui permet aux oligarchies occidentales d'investir dans les pays émergents pour mieux poursuivre, voire achever la paupérisation des pays d'Occident dont la vraie démocratisation avait consisté dans un partiel idéal républicain (de plus en plus enterré de nos jours par ceux-là mêmes qui pervers se réclament le plus de la démocratie).
L'utilisation de la rivalité entre l'Occident riche, démocratique, mais en déclin, et les pays émergents dont la Chine emblématique, pauvres, totalitaires et en ascension, permet d'occulter la vraie teneur de l'opposition : non entre la démocratie et le totalitarisme (selon la mentalité des impérialistes favorables au modèle libéral britannique); mais entre la république (tournée vers l'espace) et l'oligarchie (bloquée à l'étape mondialiste - tenue arbitrairement et irrationnellement pour ultime).
Le péril n'est ni jaune, ni chinois, ni extra-occidental. Le péril est oligarchique : soit l'oligarchisation de la mondialisation, avec l'opposition quasi duelle et manichéenne entre une classe de nantis mondialistes minoritaires et la classe du troupeau, pauvre et ramené à un statut d'esclaves aveugles, mimétiques et bêlants (l'esclave est souvent la première cause bête et méchante de l'esclavage).
Le modèle oligarchique mondialiste contre le modèle républicain mondialisé. Dans cette tension, l'instrumentalisation du péril chinois ou du développement antidémocratique chinois sert les desseins oligarchiques selon lesquels il convient de divertir les populations occidentales avec cette menace fantasmatique pendant qu'on l'appauvrit et qu'on lui cache la vrai alternative à son déclin (son développement républicain tourné vers l'espace). La vraie menace, l'oligarchisation mondialiste, menace encore plus les intérêts du peuple chinois que les intérêts des peuples d'Occident.
Cette stratégie de tension et de peur, qui est la stratégie du chaos utilisée par les empires, dont la guerre contre le terrorisme est la dernière mouture au profit de l'Empire britannique (avec son corollaire du choc des civilisations, largement répandu par le soi-disant spécialiste de l'Islam Bernard Lewis et ses affidés comme Huntington), sert les desseins des élites oligarchiques, dont la particularité récente est qu'elles sont mondialisées, soit qu'elles intègrent de manière transversale les élites oligarchiques du monde (plus seulement les seules élites racistes de l'Empire britannique ou des autres Empires occidentaux concurrents).
Les soutiens à cette mentalité impérialiste travestie en menace fantasmatique sont les esprits mimétiques des peuples du monde qui n'ont pas d'intérêt particulier dans l'oligarchie, qui seront probablement désavantagés (d'autant plus gravement qu'ils sont faibles) par la politique d'oligarchisation mondialiste (la crise définitive), mais qui suivent par confort et paresse. Mieux vaut voir à court terme que se mettre à réfléchir - n'est-ce pas le rat individualiste?
Il est affligeant quoique prévisible que la mentalité oligarchique conditionne non pas des révoltés rationnels contre ce modèle injuste et prévaricateur, mais des lâches et des veules qui se montrent déstructurés - d'autant plus mimétiques qu'ils adhèrent aux conditions de leur propre perte : le pessimisme ambiant qui légitime l'oligarchie (on n'y peut rien); l'individualisme qui pousse au consumérisme aveuglé à court terme. Face à cette imposture répugnante travestie en postures déroutantes (la rébellion favorable au système), le meilleur moyen de distinguer les alternatives positives des solutions de repli mimétique consiste à identifier l'ennemi vérifiable de l'oligarchisme. Non pas tant le rappel factuel ou historique de ses crimes et de ses mensonges (pourtant innombrables) que l'horizon de l'espace. Seul l'espace peut sauver l'homme de l'oligarchine?

mercredi 14 avril 2010

L'emprise de l'empreinte

Plus l'empire décroît, plus l'emprise s'accroît.

Quand on examine l'arnaque théorique de la décroissance, fondée sur la finitude incontestée et ininterrogée du réel, la décroissance est le concept soi-disant progressiste (le plus souvent), dont le vrai mobile est de rendre acceptable le désir déclinant (l'Hyperréel terminal ou fin de règne). Le progrès défendu sert le déclin du système, en un retournement pervers (littéralement) de l'idée de progrès. Nul besoin de passer des heures en confrontations étymologiques ou sémantiques pour se rendre compte que l'idée de décroissance se montre apparentée à l'idée de déclin et qu'elle intervient historiquement au moment où se profile la crise systémique du système impérialiste britannique, que l'on baptise avec euphémisme (ou réduction) la crise financière libérale passagère.
Sous-entendu : reprise il y aura. Sous-entendu : point de déclin; encore moins d'effondrement systémique. Nous sommes dans la fin de l'histoire. Point de faim; plus d'histoires.
La décroissance comme mythe et leurre n'est jamais qu'une idéologie qui permet de légitimer :
1) le déclin en le rendant positif (d'où l'idée connexe qu'il puisse même ne pas exister, déni caractéristique quoique cohérent dans un relativisme absolu);
2) l'impérialisme britannique en le rendant nécessaire (le péril écologique imminent nécessitant des mesures d'urgence vitales qui ne sont qu'accidentellement et accessoirement impérialistes). Au passage, ce n'est pas le péril écologique qui est imminent, c'est le péril immanent, soit l'effondrement de l'Empire britannique.
Dans le mythe de la décroissance, on retrouve les traces de l'immanentisme terminal. Je sais bien que les visées explicites de l'Empire britannique pour imposer le mythe du réchauffement climatique de nature anthropique ont échoué à Copenhague et que désormais l'idéologie décroissante a plus que du plomb dans l'aile (ce qui permettra aux thuriféraires de l'écologisme malthusien et impérialiste de jouer les victimes incomprises au nom de l'indécidable, soit de l'irrationnel, jusqu'à ce que la supercherie soit scientifiquement éventée). Mais la mentalité impérialiste est tellement imprégnée dans la décroissance qu'il convient de considérer ce qu'est cette décroissance : un fourre-tout idéologique aussi peu fiable que faible conceptuellement, dont le principal mérite est d'accompagner le mouvement déclinant de l'immanentisme terminal.
1) La première argutie qui rejoint l'immanentisme terminal, soit qui légitime l'effondrement de l'immanentisme, revient à promouvoir le mythe de la nécessité unique, quoique pénible. Dans cette acception, la solution décroissante serait certes source de privations, mais elle est la seule solution pour l'homme, l'autre alternative, dramatique jusqu'à la tragédie, menant vers la disparition rapide et inéluctable de l'espèce humaine (ce qui d'ailleurs arrangerait bien quelques illuminés, que l'on taxe gentiment d'intégrisme écologique, alors qu'ils sont plus lucidement des misanthropes radicaux et confusionnels).
2) La seconde argutie rejoint la définition (implicite et déniée) de l'immanentisme, selon lequel le réel fini est assujettissable (réductible) au désir humain. Que prône la décroissance si on l'examine? Qu'il convient de réduire assez le réel pour que l'homme puisse intervenir dessus, exigence qui avant (dans l'Antiquité et la tradition classique) était tenue pour de la démesure. Pour réaliser son rêve irréalisable, l'immanentiste est prêt à sacrifier à une réduction forcenée passant par une diminution drastique de la population mondiale ou des abaissements spectaculaires du niveau de vie économique, que l'on présente comme accompagné et maîtrisé pour le rendre acceptable. Derrière le mythe du contrôle nécessaire et possible de la décroissance, l'impossibilité d'un tel contrôle provoquera des catastrophes démographiques et un regain des tensions impérialistes. La légitimation du désir décroissant va de pair avec la légitimation de l'accroissement de son emprise. Plus le désir immanentiste décroît, plus il s'accroît. Plus l'empire décroît, plus l'emprise s'accroît. La réduction encourage en son sein l'augmentation - la domination augmente à mesure qu'elle s'épuise.

mardi 13 avril 2010

La crisse



La crise viendrait d'un terme plutôt à tournure médicale - autour de la santé. La crise, c'est la santé? Si la santé renvoie au salut - mille oui. Le salut vient de l'holos grec, qui dérive d'un terme indo-européen signifiant ce qui est complet, entier. Autrement dit, la crise montre l'intégralité des parties dont est composé le système. Pas seulement l'économique, le social, voire le politique. La dimension religieuse prime (dans laquelle il convient d'intégrer la partie ontologique). La première vertu de la crise est de montrer de quel bois le système est fait. Pas seulement de quoi le système est formé en temps de crise - ce serait un dévoilement négatif. De montrer de quoi le système est constitué couramment. Je veux dire : sa texture ordinaire, coutumière, en dehors de sa spécificité terminale de crise.
Les phénoménologues et les heideggériens abondent en termes souvent mystérieux voire ronflants pour signifier le dévoilement de l'Être. Ce dévoilement se manifeste non pas dans le visage en crise, mais dans les traits constitutifs. La crise est le révélateur. La crise qui dévoile permet aussi de changer profondément. Notamment les dysfonctionnements changent le mode de fonctionnement. La crise ne dévoile pas que le dysfonctionnement. Elle dévoile surtout le fonctionnement. C'est en quoi la crise est salut, mais aussi complétude : elle permet de changer en ce qu'elle dévoile le corps du système.
L'étymologie de crise indique le jugement comme la décision. Ainsi que le note l'article de Wikipédia, la crise est l'opportunité qui permet la décision opportune, celle pour s'en sortir. La crise traduit la maladie qui s'empare d'un corps ou d'un système; mais c'est le moment décisif où l'on peut guérir le corps, soit provoquer les changements adéquats. La crise est plus positive que négative - plus saine que malsaine. Le salut de la crise ne saurait peut-être renvoyer in fine à sa sainteté.
En tout cas, la crise est le moment décisif qui instaure les possibilités du changement. On change face au dévoilement. Dévoilement du système humain, dévoilement de la structure plus générale et plus totale du système. La crise désigne le moment où l'effondrement dévoile. C'est l'effondrement qui dévoile. L'effondrement dévoile le réel. Le changement est donc le dévoilement du réel. Le jugement est le dévoilement du réel. Le jugement se déploie face au dévoilement du réel.
Que révèle le réel se dévoilant? Que le réel, c'est le choix? Que le réel, c'est le possible? La doctrine immanentiste selon laquelle le réel se résume à la nécessité d'une possibilité, d'une possibilité exclusive, le restant se résumant à des illusions, est fausse. Au mieux, c'est une excuse pour légitimer la décision immanentiste sur le refrain bien connu : certes, c'est une décision difficile, voire nuisible, mais c'est la seule possible - existante.
La nécessité n'existe pas au sens où les choses seraient écrites à l'avance ou, même non écrites, seraient décidées par des causes existantes. Le schéma d'un Spinoza est faux de ce point de vue, selon lequel l'inconnu résulte de l'ignorance. Si l'homme était intellectuellement capable de se représenter l'ensemble des causes réelles, il parviendrait sans peine à connaître le réel à venir. Au contraire de l'erreur immanentiste, la crise, comme la crise présente qui est la crise de l'immanentisme justement, dévoile que le réel se fait en fonction de possibles.
Non seulement les choses ne sont pas écrites à l'avance, mais encore la texture du réel suppose que le réel physique que nous connaissons ne se forme pas du tout à partir d'une seule possibilité, mais qu'il soit la résultante d'un certain type de réalité. Le physique n'est pas le réel. Le réel est la rencontre de plusieurs mondes. Le plus intrigant n'est pas tant que ces mondes ne résultent pas tous du même moule, physique ou approchant; mais que ces mondes n'existent pas tous au sens où l'existence définit ce qui se tient hors de. Ce qui apparaît.
Or le réel ne se résume pas à ce qui apparaît. On pourrait utiliser l'interprétation néanthéiste pour expliquer le fait que l'existence relevant de l'ordonnancement, cet ordonnancement n'est pas exclusif et unique. Au contraire, son unicité d'ordonnancement implique :
1) que cet ordonnancement est fini;
2) qu'il découle de l'incomplétude pré-no-existante et co-non-existante du néant originel (ou chaos pour les Anciens).
Du coup, le possible découle de l'incomplétude du réel. Le possible, c'est l'actualisation du réel à l'existence. Le possible peut être au sens où l'existence n'est pas (tout) le réel. Le réel engendre l'existence du fait de l'incomplétude constitutive du néant originel. Le passage du néant constitutif à l'existence ordonnancée implique plusieurs possibles. Le mythe de la nécessité (du réel unique) s'ancre sur le fait que l'ordonnancement ordonne un seul réel à chaque fois. En même temps, chaque ordre est limité et incomplet, ce qui implique que chaque ordre contienne en son sein l'indéfinité des autres ordres - plus le néant originel et co-non-existant.
La crise dévoile que ce sont les possibles qui régentent l'existence et que le réel ne se limite pas à l'existence, soit à son dévoilement physique. La décision de la crise, c'est le choix. Le salut vient de ce qu'on a le choix. La nécessité n'existe pas. L'enfer de la nécessité, c'est la damnation de la crise si la crise débouchait sur l'absence d'alternative. C'est le jeu des tenants d'un système en crise que de laisser entendre que la seule solution passe par leur pseudo-solution (solution fausse car on voit mal en quoi l'échec pourrait constituer de quelque manière que ce soit la solution, sauf à considérer que le poison est le remède).
La décision implique que l'on comprenne la texture du réel. De même que le réel est constitué de possibles, s'incarnant dans l'existence, de même la décision n'est jamais donnée à l'avance. La décision est toujours à débattre entre plusieurs possibilités. C'est le secret de toute crise : elle n'est jamais jouée à l'avance. La crise est dure, mais aussi la crise est salutaire, entendre : elle est ouverte - à sa résolution.
Contrairement au schéma hégélien, qui enrobe la résolution dans le même processus que la crise elle-même (qui résulterait de l'antagonisme impossible entre la thèse et l'antithèse), la crise implique comme résolution le changement. Quitter le processus en crise pour en entamer un autre. C'est peut-être ce qu'entendaient les stoïciens ou certains présocratiques par Éternel Retour, eux qui estimaient (selon Rosset) que le monde est succession de différents mondes qui se succèdent sans notable changement entre eux (le monde reste monde quel que soit le défié des différents mondes). La résolution d'un problème n'est jamais autant possible qu'avec la venue de la crise.
Seule la crise peut résoudre une situation. On peut sans crise générale résoudre une situation particulière. Peut-on résoudre un problème sans crise même parcellaire - même infime? La crise permet plus que jamais de résoudre le problème en amorçant le changement. En dévoilant la structure des possibles dans le réel, la crise indique que le changement est toujours possible, qu'une situation n'est jamais figé, que le réel n'est ni le donné, ni la nécessité, ni l'unicité
entendue comme l'alternative unique et l'absence de choix. A contraire, le réel est choix - et choix quasi indéfini. C'est ce qui constitue le désespoir de tous ceux qui ont intérêt à préserver les intérêts d'un système donné, à commencer par ceux que le changement effraye, bien qu'ils n'aient aucun intérêt à conserver le système donné.
Un grand poète allemand, Hölderlin, avait au moins senti cette donnée optimiste et positive, qui veut que le réel contienne par le changement sa guérison automatique en ce qu'il est constitué de possibles, et que la nécessité n'existe pas, au sens physique du terme (sauf la seule nécessité de la présence et l'impossibilité de l'absence) : "Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve." On pourrait tout aussi bien lancer : là où l'on croit dans le péril on croit aussi ce qui sauve.
Le péril peut certes vous détruire (possible parmi tant d'autres); il peut tout aussi bien vous sauver (autre possible, encore plus envisageable). La crise qui sauve est une image plus juste de la crise que le défaitisme qui y est associé. Souvent le pessimiste conclut après avoir observé le fonctionnement du système qu'on ne peut rien y changer, que le système fonctionne soit de manière autonome et mystérieuse, soit actionné par quelques oligarques, que la défaite de la majorité est écrite quoi qu'il arrive (variante : les desseins diaboliques des meneurs sont voués au succès irréfragable).
Le pessimiste est le myope qui croit avoir vu mais qui n'a vu qu'une partie supplémentaire. Tout voir, c'est voir le changement. Embrasser le tout à la manière de l'intuition plotinienne, c'est contempler la suite. Ce qu'on a vu dans sa complétude est périmé - plus qu'incomplet. Qui a vu verra - que le système pouvait changer - qu'il reposait sur la dynamique du changement. Celui qui a vu en partie n'a vu qu'un donné supplémentaire, qu'il prend pour la partie manquante, la partie immergée de l'iceberg, sans se rendre compte que sa vue se trouve encore plus faussée que celui qui n'a rien vu. Car il prend le système pour un donné intangible et fixe, qui n'est pas soumis au changement.
La bonne nouvelle tapie dans la crise, c'est que le changement est inscrit au cœur du système. C'est peut-être ce que voulaient signifier les pré-socratiques et les stoïciens : la succession des mondes qui font le monde sans vraiment le changer, c'est l'idée que les crises sont des indices de changement. Le monde qui change change au sens où c'est un autre monde qui prend la place de ce monde périmé. La crise qui signe le changement ne signifie pas la fin du monde. Juste d'un monde.
Le désespoir qui est contenu derrière toute crise s'explique par la peur de la destruction : passe encore de changer, le tout est de ne pas disparaître. Il est vrai que le changement va de pair avec la destruction et que la crise évoque les bouleversements. Mieux vaut le changement que la fixité. La possibilité du changement indique que le monde peut survivre à sa crise; alors que la fixité indiquerait que le monde est condamné. Mieux vaut un changement imparfait que point de changement. Mieux vaut une bonne crise que la fin de l'histoire : la crise indique la suite de l'histoire; la fin de l'histoire est vraiment à prendre en son sens littéral.