jeudi 17 novembre 2011

Négatif

De la méontologie (suite).

Quand Aristote claironne qu'il a trouvé le principe de non-contradiction comme résolution de la logique et de la philosophie, il ne blague pas. Il ne s'agit pas pour lui d'une simple subversion de la doctrine ontologique selon laquelle seul l'infini permet de résoudre la contradiction. Aristote estime avoir trouvé de manière antiontologique et métaphysique le couronnement de la doctrine nihiliste et philosophique au sens où il détiendrait le principe fini de non-contradiction - la non-contradiction finie. Une fois de plus, Aristote fait preuve d'un irrationalisme fondamental et forcené, lui qui passe pour le grand rationaliste de son temps (et de l'Antiquité) : outre qu'il peine à définir le non-être (alors qu'il explique l'être fini par le non-être), il parle de non-contradiction, ce qui est un terme négatif pour désigner le principe de fonctionnement positif de l'être.
Aristote parle de non-contradiction parce qu'il estime avoir résolu la contradiction intenable propre au nihilisme, en particulier chez Démocrite l'atomiste d'Abdère. Qu'Aristote nomme son principe viable au niveau de l'être fini "non-contradiction"est une manière décisive de reconnaître que selon lui le négatif en tant que nommé par la négation existe (si tant est que ce qui n'est pas peut être) : selon la théorie bancale et branlante d'Aristote, les éléments viables au niveau de l'être sont reliés au non-être, ce qui constitue la principale innovation aristotélicienne, et qui vaudra à son auteur comme à sa démarche appelée de manière posthume métaphysique la gloire écrasante (congelée avec la scolastique). Justement, l'innovation d'Aristote consiste à expliquer la multiplicité de l'être fini par la multiplicité du non-être.
Le principe de non-contradiction se situe au coeur de l'innovation d'Aristote, qui par le truchement de disciples fameux baptise métaphysique sa démarche philosophique, parce qu'il a réussi le compromis qu'il estime viable entre l'ontologie et le nihilisme. Le problème du nihilisme est de présenter une doctrine qui se voudrait réaliste et concrète (sensible au souci du réel), mais qui se révèle vite contradictoire. Le nihilisme aussi séduisant soit-il par son réalisme est intenable, promis à l'effondrement, parce que le réel immédiat (fini) se  révèle entouré des brumes du non-être. La doctrine de Démocrite l'érudit du nihilisme est sur ce point limpide. Démocrite ne parvient pas à relier ses atomes avec le vide dans une doctrine physique qui débarrasserait la philosophie (comme théorie du réel) de sa prétention ontologique :
1) Démocrite peine à définir les atomes comme finis, en grand nombre, ou infinis, hypothèse ce qui rendrait leur cohabitation inexplicable avec le vide;
2) Démocrite ne définit pas le vide bien qu'il essaye visiblement de lui conférer une connotation et une orientation physique non ontologique et rapportée exclusivement aux atomes;
3) Démocrite n'explique pas le lien entre le vide et les atomes, en particulier l'existence de ces atomes qui étant inexpliqués ne se montrent guère crédibles et tendent à réhabiliter l'ontologie plutôt qu'à la discréditer en la dépassant et en indiquant le caractère illusoire de son discours.
La non-contradiction signifie que le néant existe et qu'il existe en plus du néant un être qui tout en procédant du néant et en reconnaissant le néant se révèle cohérent. Le principe de non-contradiction empêche la conjonction de p et -p en même temps et sur le même point. La non-contradiction reconnaît implicitement l'existence de la contradiction dans un domaine qui n'est pas celui de l'être. Le principe de non-contradiction est ainsi fini et relatif, subordonné à la contradiction, comme l'être l'est au non-être. Car que claironne Aristote avec son principe de non-contradiction, surtout si l'on se souvient que l'être d'Aristote est fini?
Qu'il a enfin trouvé la cohérence qui échappait au nihilisme. Bien entendu, Aristote ne veut pas en rester au nihilisme, mais dépasser l'opposition nihilisme/ontologie. L'être fini est cohérent du fait qu'il se trouve soumis au principe de non-contradiction. Quant au non-être, s'il se trouve assujetti au principe de contradiction, il joue le même rôle qu'entre l'être multiple et fini et le non-être du même tonneau : moins qu'expliquer de manière inexplicable, il sert surtout de débarras à problèmes. La non-contradiction s'obtient au prix de la contradiction, tout comme l'être s'obtient par le non-être. Mais comment expliquer l'être - et le non-être? Vous ne trouverez aucune explication chez Aristote. Donc l'être d'Aristote qui passe pour cohérent et rationnel du fait qu'il est soumis au principe de non-contradiction, repose selon son auteur sur l'irrationnel.
Ce qu'Aristote a trouvé, c'est un moyen de poser un être fini, avec un prix exorbitant : la destruction de tout ce qui est non-être, théorisée par la contradiction, qui est le synonyme de la destruction; puis la destruction de l'être. Le système théorique d'Aristote détruit : pour preuve : il fige le savoir à son niveau en décrétant qu'il est parvenu à la fin de la connaissance, et cette prétention, largement avalisée par la scolastique, se trouvera pourtant démentie par les découvertes scientifiques à partir de la Renaissance. Puis l'aristotélisme pousse à la rénovation de la destruction avec la poursuite de l'aventure métaphysique dans la modernité : Descartes sert de caution à cette prolongation typique avec son deus ex machina.
Il renouvelle l'irrationalisme métaphysique, dont la spécificité consiste à se targuer de son rationalisme dans l'être en se débarrassant de l'irrationalisme dans le non-être. La réforme cartésienne permet de donner une certaine définition au non-être, en le définissant comme le domaine du divin miraculeux. L'être est soumis aux lois physiques et mécaniques les plus nécessaires et inchangeables; tandis que  le non-être devient le Dieu miraculeux en termes monothéistes chrétiens. Heidegger loin de parachever la métaphysique et de l'achever de manière aristotélicienne avec son annonce hégélienne de la fin de la philosophie ne propose rien d'autre que l'enterrement du programme métaphysique. Son Dasein essaye péniblement de contextualiser l'être fini du Dasein dans le temps et ainsi de conférer une définition nouvelle à un divin qui n'est plus métaphysique mais qui serait à chercher quelque part entre le langage philosophique poétique des présocratiques et la poésie moderne mystique (dont Heidegger fait grand cas dans un élan de mysticisme pour le coup irrationaliste et désespéré).
L'héritage d'Aristote consiste ainsi à rendre cohérent l'être en se débarrassant des problèmes irrationalistes dans le non-être contradictoire (noeud de contradictions). La réforme cartésienne consiste elle à définir le non-être comme le lieu du Dieu miraculeux. Aristote claironne qu'il a trouvé le parachèvement de la philosophie (plus que du nihilisme) qui consiste à associer le nihilisme et l'ontologie pour former la métaphysique. L'innovation d'Aristote consiste à reprendre l'exigence de cohérence de l'ontologie et l'idée de non-être entourant l'être fini du nihilisme. Il pense être parvenu à la cohérence en forgeant un être fini cohérent expliqué par un non-être prenant la place de l'infini dans l'ontologie (l'Etre) et ayant pour particularité l'incohérence totale. L'être cohérent se forge au moyen du non-être qui sert de fourre-tout et de débarras.
Quand Aristote claironne qu'il est parvenu à la fin de l'histoire, il ne s'agit pas de rodomontade grandiloquente, mais d'un constat qu'il dresse selon son système métaphysique : car l'être fini peut être assez rapidement connu, ce dont il escompte la paternité; et le non-être n'est pas connaissable. Le problème, c'est que ce principe de non-contradiction n'est principe que dans le domaine de l'être fini et qu'un principe qui ne concerne qu'une partie du réel n'est pas un principe en ce qu'il instaure une coupure épistémologique dans l'être. Le principe logique n'est pas logique ne ce que la logique implique non pas l'application dans le domaine fini de l'être, mais l'application universelle.
Aristote confond le caractère provisoire du principe à vocation universelle avec le caractère définitif du principe à vocation finie, relative et singulière. Son système s'effondre à partir de son fondement puisque si la cohérence est obtenue dans le domaine de l'être, il ne s'agit pas de l'être immuable et éternel (dont l'éternité demeure inexpliquée), mais de l'être donné au moment où Aristote l'antique rédige ses oeuvres scientifiques et philosophiques (dont l'entreprise de logique). Cette carence spécifique à la conception de l'être, carence historiquement attestée par le progrès scientifique, notamment dans la modernité (suite à l'abolition de la scolastique péripatéticienne), recoupe la carence sémantique du non-être, puisque le négatif indique la différence mais ne la définit pas, et plus grave, refuse de la définir - la définit comme indéfinissable.
C'est une fuite en avant que le système métaphysique, qui fournit une cohérence donnée à condition que le problème nihiliste de l'incohérence ne se trouve pas résolu, mais dénié, renvoyé aux calendes grecques (c'est le cas de le dire) dans la poubelle philosophique du non-être. Le non-être est un débarras au sens de placard. Mais les cadavres qu'on y entrepose continuent à pourrir et finissent par vicier et détruire l'atmosphère de la chambre. Le caractère fini et relativiste du principe de non-contradiction indique ses limites et son vice de forme : cette non-contradiction est contradictoire puisqu'elle n'est non-contradictoire que dans le domaine de l'être fini et qu'elle tolère (au sens où l'on tolérerait des maisons de tolérance) le contradictoire à ses côtés pour combler la béance laissée vacante par le caractère fini de l'être.

mardi 15 novembre 2011

Egarement oligarchique : le déformatUeur



Miracle de l'ingérence démocratique : en massacrant des dizaines de milliers de civils, l'OTAN et ses alliés en l'air et au sol auront empêché le régime libyen de Kadhafi de massacrer des centaines d'innocents présumés...

http://www.leparisien.fr/international/bernard-henri-levy-bachar-al-assad-est-le-prochain-sur-la-liste-13-11-2011-1717131.php

Vous assistez au discours décalé et irréaliste d'un représentant de l'oligarchie française. Notre gagman serait grand comique par son discours saugrenu s'il n'était un propagandiste coupable de cautionner de nombreux meurtres de par le monde. La propagande contredit le principe des snuff movies (plus largement de la pornographie) : faire coïncider la fiction (sanglante) avec le réel - l'on observe un décalage important et croissant entre ce que BHL dit (son discours) et ce que BHL fait ou cautionne (ses actions). C'est d'ailleurs une bonne définition de la propagande : l'on fait l'inverse de ce qu'on dit, si bien que le discours est dénué de toute valeur et sert à rendre crédible pour un faible instant des actions réalisées pour le très court terme - des actions dignes de la spéculation financière.
La fiction permet d'influencer sur le cours du réel en donnant à un moment donné des éléments d'anticipation sur les tendances qui adviennent. La fiction présente un rôle qui n'est pas premièrement d'anticipation (malgré la mode de la science-fiction), mais plutôt d'influence, si l'on comprend que le réel n'est pas une texture donnée à l'avance qui pourrait être devinée, mais une forme malléable et une, sur laquelle le présent peut avoir une influence décisive dans la conformation de son processus.
Si l'on donne la parole dans les médias français à BHL alors que son discours suinte le mensonge et le faible intérêt, c'est parce qu'il propage le discours du grand capital français allié officiellement à la City de Londres depuis le retour de l'entente cordiale en 2009. Les journalistes qui lui donnent avec complaisance la parole savent qu'il parle de sujets qu'il ne maîtrise guère et pour lesquels il propage un discours de déformatueur notoire. Ils se rendent complices de cette mascarade qui symbolise la mascarade de l'impérialisme occidental et de tout type de domination en tant que valeur frauduleuse.
Les deux dernières questions de l'interview donne un aperçu du décalage entre le discours typique de BHL et la réalité, dont l'accélération dernière rend encore plus loufoque et démasquée son imposture intellectuelle (selon le titre d'une lucide biographie pour qualifier ce disqualifié). On se souvient que BHL le partisan de l'oligarchie progressiste soutient de manière forcenée ses alliés atlantistes dans son inclination étrange à soutenir le progressisme oligarchique, la subversion du progressisme politique authentique qui encourage le progrès général alors qu'il s'agit de favoriser le progrès d'une élite aux détriments de la majorité - et à provoquer l'effondrement général.
BHL commence par défendre son ami l'innocent DSK, sioniste comme lui, ultralibéral de gauche comme lui, atlantiste comme lui :

"Que vous inspirent les dernières révélations sur DSK?
BHL : - Je suis scandalisé par le voyeurisme et l’obscénité de la presse. Scandalisé par cette atmosphère de chasse à l’homme. Scandalisé par la façon qu’on a, maintenant, de vouloir fabriquer un monstre. Et puis, franchement! DSK n’est plus, que je sache, candidat à la présidence de la République. Alors, en quoi ses SMS nous regardent-ils? Et au nom de quoi nous autorisons-nous à aller fouiller dans sa vie privée et celle de sa femme?"

BHL, héroïque dans sa propension à se tromper de Callas en défendant les causes de ceux qui expriment leurs remords juste après, avait trouvé le moyen de soutenir le cas consternant de Polanski le réalisateur qui a fui la justice californienne pour une histoire de viol il y a trente ans (il n'aurait jamais pu réussir cette cavale officielle sans de nombreux soutiens institutionnels en Occident, au motif de son statut d'artiste exceptionnel). Polanski a depuis lors eu l'occasion d'exprimer ses remords dans cette sordide affaire, ce qui rend nulle l'intervention de BHL (et celles de ses acolytes, comme Finkielkraut, encore un sioniste notoire qui pourrait lui plus aisément émarger dans les rangs des propagandistes de la cause sioniste).
De même, BHL a jugé opportun de défendre la cause de l'oligarque de gauche DSK, qui comme lui a le privilège d'être nommé selon des initiales cathodiques. PPDA, BHL, DSK... les peoples se reconnaissent notamment à ce mésusage abusif des initiales. Quand BHL a pris la défense de DSK, c'était lors de l'affaire Diallo, pour laquelle DSK a été accusé de viol puis jugé libre par la justice américaine de manière inexplicable (l'innocence de DSK prête à rire si l'on examine le dossier d'accusation, notamment le rapport médico-légal). Depuis DSK a été accusé par une Française de tentative de viol et reconnu coupable d'agression sexuelle (accusation prescrite, mais qui discrédite l'intervention de défense de BHL à l'égard de DSK). Désormais DSK se trouve également accusé d'accointances nauséabondes dans des affaires de  proxénétisme international et toute la défense de BHL s'effondre dans le ridicule et révèle la mauvaise foi patente de BHL l'imposteur.
Plus croquignolesque, DSK, via ses proches, reconnaît désormais, contre le jugement partisan de BHL donc, sa maladie - nommée érotomanie :
http://www.parismatch.com/Actu-Match/Politique/Actu/DSK-maladie-et-speculations-353017/
Cette affaire DSK est grave pour vérifier l'état de moralité des élites françaises, car elle révèle l'incroyable compromission de ceux qui se sont tus parce qu'ils savaient et ne voulaient pas avoir d'histoires (la majorité, dont les journalistes influents) et de ceux qui se sont tus en pensant à leur carrière (la minorité, dont les proches de DSK, certains journalistes influents comme Chazal ou Levaï). BHL appartient à cette deuxième catégorie. Il pensait faire avancer la cause de l'atlantisme de tendance sioniste et il se retrouve à avoir énoncé des sornettes en défendant l'innocence et la bonne foi de DSK, alors que ce dernier est pris en flagrant délit de mensonges et de manipulation criminels.
Avec ces deux affaires Polanski et DSK, suite aux mensonges anciens d'Aghanistan et plus récents de Géorgie, à l'opération Botul, que vaut la parole de BHL? C'est quelqu'un qui défend le sophisme dans le discours et dont la vérité (à laquelle il ne croit pas) se borne à énoncer la considération mesquine de son intérêt. BHL entérine la vérité de l'oligarchie, donc il défend les oligarques qui se retrouvent pris la mains dans le sac en train d'user de violences illégales, notamment sur le plan sexuel, ce qui est une issue prévisible et historiquement vérifiée selon le prisme de la loi du plus fort. On se croit tout permis jusqu'au jour où l'on perd son statut de plus fort et où les vengeances rétroactives commencent à s'exercer. DSK en sait quelque chose.
Mais pourquoi le peuple de France entérine-il les billevesées d'un menteur professionnel qui a déjà été démasqué et que l'on autorise à poursuivre ses boniments d'escroc de propagande - comme l'on serait de contrebande? C'est que le cas est grave et que nous avons tous cautionné le mensonge au nom de la loi du plus fort. Le drame est que quand la majorité cautionne le droit du plus fort, comme c'est le cas en Occident, on assiste à la tragédie de majorités qui cautionnent l'antagoniste de leurs intérêts : les premiers à payer leur soutien à la loi du plus fort seront les majorités d'Occident, pas les propagandistes de cliques élitistes comme BHL l'atlantiste. Il s'agit d'un soutien non seulement aveugle, mais encore contre-productif : ceux qui se croient les plus forts sont des faibles destinés à se retrouver opprimés par leur choix défectueux.
En Libye, Kadhafi a été lynché et abattu comme un mafieux et le peuple libyen massacré par dizaines de milliers : il s'agit d'un cas patent d'oppression oligarchique. Le cas est d'autant plus révoltant que ce sont des populations civiles qui payent le prix lourd pour des réagencements stratégiques à visée oligarchique (impérailiste). Dans une cruelle interview du début du mois de juin 2011, le propagandiste BHL fait encore une fois l'étalage de sa mauvaise foi et de sa manipulation de l'information en expliquant qu'il est persuadé que la chute de Kadhafi est une question de jours ou de semaines. 
http://www.youtube.com/watch?v=8jre2VAfE3s&feature=player_embedded#!
Il est toujours intéressant de réduire le pouvoir d'un État à un dirigeant, fût-il un autocrate fort critiquable comme l'était Kadhafi. Toujours est-il que le pouvoir de Kadhafi s'effondrera fin août suite à la chute de Tripoli, qui constitue, rappelons-le, le plus grand crime de guerre de ce siècle tout frais, une boucherie sans nom qui occasionna la mort de milliers de personnes en quelques jours à peine. BHL ment allègrement en compagnie du dirigeant politique israélien Livni, une modérée dont le pedigree se trouve dévolu à l'avènement du sionisme intégral, le Grand Israël, au point que l'on murmure qu'elle serait un ancien agent secret des services israéliens du Mossad.
A la fin de l'interview déjantée, possiblement outerview, que BHL donne au Parisien pour appeler à l'effondrement suivant du régime syrien, BHL n'explique jamais pourquoi en Libye l'OTAN est intervenu militairement au sol et dans les airs afin de renverser le régime de la Jamahiryia et son leader Kadhafi, alors qu'en Syrie, on attend et on se contente d'exhortations diplomatiques couplée à des déstabilisations timides au sol par des mercenaires étrangers soutenant des activistes autochtones fort minoritaires. On comprend que le peuple syrien n'ait pas envie de subir le sort funeste du peuple libyen condamné sous prétexte de démocratie à retourner à l'âge de pierre et à supporter la colonisation de ses ressources énergétiques.
Mais la légitimation de l'ingérence démocratico-humanitaire s'explique par la conception qu'on propose de l'homme. Il faut être oligarque virulent pour poursuivre dans cette voie suicidaire alors que tous vos efforts sont condamnés au chaos (comme en Afghanistan). BHL s'entête, s'enferre et montre pourquoi il continue à être consulté dans les médias alors qu'il se trouve rejeté par l'insigne majorité du peuple français (il suffit pour s'en convaincre de consulter les réactions des lecteurs de cette interview : si BHL continuait à défendre ce genre de positions, il risquerait le lynchage d'excités français, sans défendre en aucune manière cette réaction injustifiable?).
On a accusé BHL de ne pas être de gauche, de défendre des problèmes sociétaux qu'il qualifie de progressistes. C'est le vice auquel est condamné un oligarque progressiste, car le progressisme en oligarchie pousse à défendre les points de vue minoritaires au nom de l'élitisme. BHL tombé au mauvais mo-ment se trouve confronté à la terrible crise terminale du libéralisme qui touche en particulier la zone atlantique. Cette crise pose encore plus le problème de la pertinence d'une intervention militaire en Libye : non seulement on massacre, mais ne risque-t-on pas de prétendre résoudre un problème grave (la fin de notre système libéral) par un prétexte fantasmatique (la fin de la dictature en Libye)? Il est vrai qu'en matière de fantasmes et de propagandes, notre BHL en connaît un rayon. Voici sa réponse, tout aussi désaxée que quand il livre son avis dérisoire sur la question libyenne en ce moment :

"Pour vous, la France va mieux ou plus mal qu’il y a cinq ans?
BHL : - Mieux. A cause de cette histoire libyenne. C’est très important l’image de soi que peut avoir un peuple. Il y a des gens qui, comme les fripouilles du Front national, sont fiers d’être français quand on jette un immigré dehors. Et puis il y a ceux qui sont fiers d’être français quand on fait l’inverse et qu’on aide un peuple arabe à se libérer. Eh bien, c’est ce que nous venons de faire. Nous, c’est-à-dire une coalition glorieuse et improbable où il y avait Sarkozy; la chef de l’opposition de l’époque, ; des militaires valeureux ; des reporters de guerre et de journalistes. C’est ça la France quand elle se hisse au-dessus d’elle-même, à hauteur de ses vraies valeurs."

Outre que BHL réactive des amalgames superficiels à la gloire de Sarko son ennemi politique, ou contre le FN l'ennemi (secondaire alors) des Français, BHL le véritable ennemi des Français en tant qu'il personnifie le discours oligarchique de gauche proche du discours oligarchique conservateur tenu par Sarko son allié en Libye, notre BHL montre à quel point il a perdu tout sens de la réalité et des valeurs : il considère qu'en plein désastre économique, en Occident, alors qu'elle souffre d'un endettement record et d'un chômage exponentiel, la France va mieux grâce à son intervention en Libye au sein des forces de l'OTAN et aux côtés du CNT.
La cause : la guerre en Libye. La conséquence : l'amélioration de la situation de la France. Bien entendu, il n'existe aucun lien entre une coûteuse intervention militaire et l'amélioration de la situation économique et politique. On pourrait même discerner une tactique d'échappatoire consistant à faire diversion : la catastrophe libyenne ferait diversion pour éclipser la situation politique et économique de l'Occident, singulièrement de la France. Loin d'améliorer quoi que ce soit, l'intervention libyenne aura empiré la situation française, ce qui est un juste châtiment, non pour le peuple français, mais pour ses élites - qu'il laisse agir avec des méthodes de prédateur.
C'est un raisonnement typiquement oligarchique que développe BHL, qui se prend pour un brillant agent de propagande capable de convaincre n'importe qui de la pertinence de son baratin atlantiste : la France va mieux, parce qu'elle a amélioré d'un point de vue oligarchique sa situation en accroissant ses inégalités et en détruisant ses classes moyennes. En fait, le discours de BHL perd en folie si on l'écoute avec le prisme et la logique de l'oligarchie : selon de tels critères, BHL a raison de défendre la guerre en Libye et toutes les guerres impérialistes, raison de défendre l'oligarque DSK qui reconnaît sa maladie comme Polanski regrette sa pulsion, raison de se placer du côté du plus fort en enfonçant le plus faible. BHL a raison sur le court terme. 
Là où notre propagandiste commence à ne plus avoir raison, c'est quand on se rend compte que sa logique de loi du plus fort mène non pas à une domination élitiste, inégalitaire, mais pérenne (une domination durable sur le modèle du développement durable), mais à la destruction extérieure du domaine unique et limité qui finit forcément par l'autodestruction. Il faudra l'exposer à Carla Bruni, la femme de Sarkozy, qui incarne mieux qu'un long discours l'alliance terminale du parti des oligarques de  gauche avec les oligarques de droite, elle qui en symbolise la dimension strass, quand BHL illustre le côté rhéteur : dans les deux cas, l'on cherche à séduire le parti des conservateurs et l'on en devient péripatéticien plus dans le domaine moral que philosophique.

samedi 12 novembre 2011

Confessions atlantistes


"Trop indépendant. Trop jaloux de ma liberté et trop persuadé, aussi, que c'est comme ça, en ne dépendant que de moi-même, que je peux, peut-être, parfois, servir à quelque chose."
BHL,
http://www.lexpress.fr/actualite/monde/bhl-c-est-kadhafi-qui-a-choisi-la-guerre_1049282.html?xtor=x

Cet extrait émane de la confession (bourrée de remords?) de l'ancien ministre libyen du CNT Jibril, agent atlantiste patenté :
http://www.come4news.com/lybie-jibril-cnt-kadhafi-execute-par-une-force-etrangere-250304
notamment cette remarque :

"En tout cas, celui qui a ordonné (son exécution) voulait la mort de Kadhafi pour éviter qu'il dévoile des secrets après son arrestation".

Le bon Jibril a été récemment remplacé par un autre agent atlantiste patenté, salarié par les compagnies pétrolières dominantes (ENI, Total ou la BP). Notre article de Come4news cite la réaction contradictoire de l'allié BHL, qui est pris en flagrant délire de mensonge, un tic récurrent chez lui :
"Pour sa part, Bernard-Henri Lévy a indiqué à L'Express (selon le lien consultable en premier, NdA) qu'il ne croyait pas que les Kadhafi puissent détenir des secrets : « Je crois que personne n'avait d'intérêt à faire taire Kadhafi. Je sais qu'il y a des théories qui fleurissent sur la Toile et qui évoquent des redoutables secrets dont il aurait été dépositaire et qu'il aurait rendu publics s'il avait comparu devant une cour pénale. Allons ! Ne pensez-vous pas qu'il avait mille fois le temps de le faire pendant les huit mois de guerre ? Croyez-vous qu'il se serait privé, s'il avait disposé de ces terribles "dossiers", de s'en servir comme d'une arme de guerre ? »
Outre que les affirmations de Jibril contredisent la version de BHL l'imposteur, la première phrase est grotesque quand on connaît le parcours de Kadhafi, ses collusions depuis quarante ans avec les services secrets communistes, occidentaux, ses liens avec des organisations nationalistes panarabes, ses accointances avec les milieux néo-nazis, ses compromissions avec des milieux d'affaires troubles, ses dernières amitiés avec l'inénarrable Blair... Il n'est plus besoin de démentir BHL, dont chacun sait qu'il est un propagandiste atlantiste, pas un intellectuel engagé (pour le côté philosophe, le blanc blafard a pris le dessus depuis longtemps). 
BHL essaye ensuite de se moquer du conspirationnisme de manière très maladroite et réactionnaire, ce qui rappelle son appartenance ubuesque pour le système qui s'effondre (l'atlantisme et sa variante le sionisme). Tout occupé à démontrer que Kadhafi aurait eu le temps durant les huit mois de guerre livré par l'OTAN/CNT pour livrer ses secrets, ce qu'il a d'ailleurs fait au moins en partie, passons sur cette nouvelle déformation, notre propagandiste échevelé BHL en oublie qu'il défend le droit d'ingérence démocratique, en Libye comme partout dans le monde depuis quarante ans, avec comme principale argutie qu'il ne s'agit pas d'imposer depuis l'extérieur la démocratie par la violence de la guerre, mais de soutenir des révoltes populaires majoritaires et massives contre des minorités dictatoriales par le moyen d'aides militaires sporadiques et ponctuelles :
"Il me semble que ce qui se passe à l'autre bout du monde nous concerne, vous concerne, me concerne. S'il se produit, au Bangladesh ou en Libye, en Bosnie ou au Darfour, au Rwanda ou au Sud-Soudan, un massacre, un génocide, une violation flagrante des droits de l'homme, si nous en sommes alertés, si nous avons les moyens de l'empêcher et si nous n'en faisons rien - alors nous perdons notre âme. C'est ça, l'ingérence. Et que l'Europe ait inventé ce concept, puis qu'elle l'ait appliqué, là, en Libye, pour la toute première fois, il y a tout lieu, en effet, d'en être fier." 
Oups. BHL est pris la main dans le sac, comme un mauvais propagandiste qui se coupe, alors que l'on attendrait de notre normalien agrégé de philosophie qu'il brille des feux de la rhétorique à défaut de production philosophique. Cruauté vengeresse de la vérité quand on ment : focalisé à défendre l'innocence des chefs d'Etat occidentaux en Libye, dont son opposant politique Sarko, BHL reconnaît que les démocraties occidentales sous la bannière de l'OTAN et leurs divers alliés étrangers ou autochtones ont livré "huit mois de guerre" en Libye. C'est la reconnaissance qu'il ne s'agit pas d'un soulèvement populaire majoritaire et même massif contre un clan dictatorial, réalisant un génocide ou un massacre désaxés conter des populations innocentes et pacifiques, mais d'une guerre impérialiste et colonialiste massive travestie en ingérence démocratique.
Ca, on le savait - de nombreux témoignage ne cessent de nous l'indiquer, de nous le rappeler :
"Tous comptes faits, avec sa prétendue « no-fly zone » et son intervention humanitaire, l’OTAN a clairement fait la guerre à un gouvernement pour le compte d’une faction insurgée. Point. C’était l’intention de départ, et l’entreprise a réussi."
Rick Rozoff, interview avec John Robles
http://lesgrossesorchadeslesamplesthalameges.skynetblogs.be/archive/2011/10/26/la-curee.html

Mais ce qui est intéressant dans cet aveu édifiant sur la guerre véritable et l'absence d'ingérence démocratique verueuse, c'est de constater que BHL le sait aussi, ment de façon éhontée au point de descendre au niveau de la contradiction (le pétage de plombs). Il vend la mèche de son baratin quand il est présenté comme le grand manitou de la diplomatie internationale ayant sonné le tocsin de l'ingérence et ayant le carnet d'influence pour lancer les Etats derrière l'OTAN dans l'aventure de la guerre pour la démocratie en Libye et pour le peuple libyen. En fait, BHL est un pantin utilisé en France comme une marionnette par des intérêts politiques et financiers autrement plus puissants que sa verve de cabotin. Il le sait, comme il sait les résultats affligeants en termes de démocratie et de prospérité pour les peuples de l'ingérence démocratique, en Libye, en Géorgie ou en Afghanistan : l'ingérence renvoie à une invention impérialiste (Grotius) qui sert à cautionner l'impérialisme en le travestissant en démocratie. L'ingérence et la démocratie sont des oxymores. 
Il ne sert à rien de parler de BHL philosophe ou intellectuel. C'est une imposture patente et parente. Mais de BHL propagandiste, il convient de considérer le cas, au moment où l'atlantisme s'effondre. BHL ne travaille pas directement pour les intérêts de l'oligarchie britannique affiliée à l'Empire britannique, ni pour la City de Londres. On susurre qu'il serait un espion à la solde des Israéliens ou du sionisme (quel courant?). Je pencherais pour une troisième hypothèse : BHL travaillerait pour les intérêts du capitalisme français, non pas en tant que salarié direct d'un organisme ou d'une fédération, mais en tant que membre du cénacle de ce grand capitalisme français dont il n'est qu'un faible milliardaire, mais dans lequel il est entré par son rôle de porte-parole actif et engagé. Il serait rémunéré par la prospérité de ses placements boursiers issus de la fortune familiale (engrangée de manière démocratique par l'exploitation du bois en Afrique) et ses multiples tribunes dans les médias dominants français de ses amis actionnaires (Pinault, Lagardère, Arnault...).
Après le gag Botul ou les mensonges de Géorgie, BHL pète les plombs. Il serait temps que ses employeurs directs ou indirects le fassent rentrer dans le rang de l'anonymat, y compris en France, car le voilà qui sous prétexte de défendre l'ingérence démocratique en devient contre-productif pour la cause qu'il sert. Il s'empêtre dans ses valeurs revendiquées ou vérifiables au point où il confesse crûment l'impérialisme en lieu et place de la démocratie : huit mois de guerre, c'est beaucoup plus qu'uen iade ponctuelle, beaucoup trop pour seulement aider des populations nombreuses et autochtones à se débarrasser d'un horrible dictateur sénile et paranoïaque. Et puis, on pourrait demander à notre chevalier de l'ingérence démocratique française pourquoi il n'appelle pas à renverser le régime saoudien, qui pratique la dictature et qui est bien davantage haï de sa population que Kadhafi ne l'était en Libye ou Ahmadinejjad ne l'est en Iran.
Ne rêvez pas, BHL veut bien défendre la démocratie à condition que ce soit chez les faibles dictateurs - contre des dictateurs faibles. BHL a défendu la démocratie en Afghanistan contre les communistes dégénérés et en voie de disparition, et pour les atlantistes. Rebelote en Yougoslavie où il était déjà du côté de ceux qui arment al Quaeda, contre des régimes proches des anciens communistes. En Libye, aussi, BHL soutient des atlantistes cette fois en position de dégénérescence drastique contre un étrange dictateur socialiste-islamiste proche des défunts régimes communistes et lui aussi attaqué par les mercenaires d'al Quaeda (entre autres mercenaires étrangers et sans compter les mercenaires locaux).

Bref : BHL se trouve pris la main dans le sac à raconter n'importe quoi (ne le savait-on pas depuis le départ, avec notamment les critiques de Castoriadis, Deleuze ou Vidal-Naquet?), mais en plus il se contredit dans la même interview de manière grossière. Il s'agit d'un comique qui manie l'humour sur un sujet tragique (des dizaines de milliers de morts, un pays dévasté, de la torture, des assassinats, de l'impérialisme) et qui a décidé de nous faire rire jusqu'au bout - en soutenant la cause aveuglante de l'impérialisme atlantiste. Si l'on en doute, une dernière preuve, avec l'avis mesuré et lucide de BHL sur le sujet iranien : 

"En revanche, que l'Iran soit sur le point d'avoir des armes de destruction massive, qu'elle en ait l'intention et qu'elle soit au bord de réaliser son programme, ça, c'est à peu près sûr, personne de sérieux n'en doute."
Gentil BHL, il serait temps de prendre des vacances, par exemple avec ta nouvelle dulcinée, l'héritière irlandaise Daphne des brasseries Guiness, fille de sir Moyne, si ma mémoire est bonne. Car non seulement de nombreuses personnes doute que l'Iran veuille acquérir le nucléaire militaire, première inexactitude, mais encore le rapport même de l'AIEA confirme la précaution élémentaire de réflécjir avant de se lancer en guerre : selon le paragraphe 53 du rapport actuel, indexé sur le rapport NIE américain de 2011, les soupçons de l'existence de nucléaire militaire en Iran remontent à 2003 et depuis lors ne reposent sur aucun indice factuel probant. Une fois de plus, BHL divague et trahit son positionnement idéologique atlantiste au service de la cause du libéralisme français, illustrant cette course folle vers l'alliance avec la City de Londres - la nouvelle entente cordiale nouée en 2009.

vendredi 11 novembre 2011

La caricature de l'humour

Dans l'affaire de Charlie-Hebdo, un média récidiviste en matière de caricatures libres dirigées contre l'Islam et le prophète ultime de l'Islam (non le seul, Jésus/Issa occupant une place primordiale) Mohamed (que tous en Occident nomment de manière déformée et révélatrice Mahomet, ce qui a un sens péjoratif et orienté), on entend parler à tort et à travers du droit à l'humour en tant que droit élémentaire affilié à la liberté d'expression. Qu'un journal se prévale de la liberté d'expression en démocratie laïque, rien à redire, mais ces caricatures sont à l'encan des caricatures précédents reprises au journal néo-conservateur danois Jyllands Posten : de bonne foi, elles ne sont pas drôles.
Se réclamer du droit à l'humour en la matière relève de l'imposture et insulte le goût des lecteurs de Charlie Hebdo tout comme de l'ensemble de la population française. L'humour consiste à montrer que toute réalité représentée est éphémère et transitoire, que le donné n'est pas le réel. C'est le choc entre le donné et le réel qui constitue le terreau de l'humour, le donné se trouvant submergé et dépassé par le réel. En l'occurrence, l'humour très orienté de ces caricatures consisterait plutôt à se moquer d'un donné déformé (le turban de Mahomet) au nom d'un autre donné alternatif. Désolé, on ne se situe pas dans l'humour, mais dans un no man's land flottant à la dérive entre la propagande et le prosélytisme (convertir les musulmans à la la laïcité entendue non comme garantie de pluralisme religieux, mais comme religion déniée et supramonothéiste).
Les caricatures n'ont pas à être poursuivies au nom de la liberté d'expression, à condition qu'on reconnaisse qu'elles se trouvent au service d'une certaine propagande et n'ont pas valeur première à l'humour, nié au nom de principes balourds comme la propagande ou le moralisme laïcard à connotation très orientée (en gros le néo-conservatisme). Pourquoi Charlie-Hebdo, un hebdomadaire libertaire au départ, est devenu depuis dix ans un support récurrent et reconnu pour la doctrine néo-conservatrice et ses relents jouant sur l'islamophobie, depuis l'intermède Val en particulier? La subversion du libertarisme par les plus vilaines formes de néo-conservatisme, dont le libertarianisme des actuels républicains à tendance soi-disant Tea party, s'explique par l'absence d'alternative positive du libertarisme au moment où son sujet de contestation cardinal, le libéralisme, s'effondre.
Rien pour le libertaire à opposer à l'effondrement de son ennemi-allié libéral (en termes marxistes capitaliste). Rien d'antilibéral/anticapitaliste chez le libertaire classique. Du coup, les plus extrémistes du camp libéral s'emparent du libertarisme pour le subvertir et lui donner une apparence de contestation au service du libéralisme qui s'effondre et qui s'en prend à l'Islam comme ennemi fantasmatique et déformé. L'hebdomadaire français Charlie-Hebdo était mort depuis longtemps suite à sa récupération idéologique par Val et sa transformation insidieuse en organe de propagande. Depuis le départ de Val, vidé de sa substance, il n'a pas réussi à retrouver une identité, exsangue. Du coup, il accumule les pertes budgétaires historiques, ce qui prouve que malgré ses sujets grossiers et contestables il ne se vend plus et que le public libertaire ne se reconnaît plus dans ce journal satirique qui véhicule des relents jouant sur l'islamophobie au nom de l'humour.
Si l'on reconnaît enfin que Charlie-Hebdo est balourd et n'est plus drôle, plus provocateur, plus subversif, qu'il essaye de manière minable et mesquine d'augmenter ses tirages en jouant sur des sujets qui font parler, la vraie question n'est pas de savoir qui a fait cet attentat stupide et abject, mais plutôt comment expliquer qu'un journal satirique sacrifie son humour à un thème faux et stupide. On pourrait relever qu'il existe peu de chances que ce soient des musulmans qui aient perpétré cet attentat décérébré et inutile, mais là n'est pas la question. Si Charlie-Hebdo se vautre dans la fange la plus obvie de l'antithèse à l'humour, du balourd et du grossier, rien d'étonnant à ce que les lecteurs ne suivent pas, mais - pourquoi cet acharnement éditorial? Pourquoi après les sinistres années Val où l'hebdo subit de la censure, de la médiocrité et le ravalement de son identité libertaire à la subversion proto-néo-conservatrice poursuivre avec cette ligne qui nuit à la qualité éditoriale de Charlie Hebdo et qui contredit sa propension à se moquer des plus forts?
Pourquoi se moquer des plus faibles en reproduisant la caractéristique principale de la moquerie des plus forts, procédé bien connue dans la cour de récréation de la part des plus grands à l'encontre des plus petits : la calomnie et l'usage consternant de la bêtise en lieu et place du discernement et de l'esprit critique? On n'attaque pas le faible, le blessé, le calomnié. Laissez Kadhafi tranquille; laissez les musulmans en paix, d'autant plus que les attaques destinées à augmenter le sentiment d'insécurité et la peur des musulmans se fondent sur une définition décérébrée de l'Islam et des musulmans. Ce n'est pas parce qu'on vient de pays musulmans qu'on est musulman, qu'on connaît l'Islam et qu'on pratique l'Islam.
A titre d'exemple, en France, combien de musulmans répertoriés pratiquent l'Islam et connaissent l'Islam? Combien ne s'en tiennent-ils pas plutôt à des traditions et à des rites qu'ils sont incapables d'expliquer et qu'ils appliquent pour se donner une identité fragile et souffreteuse? Si vous voulez attaquer l'Islam, commencer par connaître l'Islam, la complexité de ses interprétations théologiques, la richesse de son histoire si diverse. Et par pitié, cessez de ranger les Arabes et les immigrés d'Occident venant de pays à majorité musulmane dans la catégorie automatique des musulmans. S'ils sont musulmans, tant mieux. S'ils pratiquent l'Islam, tant mieux. Le vrai problème de l'islamisme radical tient à la méconnaissance des principes de paix et d'amour de l'Islam.
Avant de critiquer l'Islam, accédez à la polysémie des identités : l'identité du musulmans est fort polysémique; l'identité de l'Arabe est polysémique - et pas forcément musulmane; l'identité du Français musulman et arabe est polysémique. Et pour les musulmans non arabes? Et pour les musulmans blancs? Ces questions rappellent que l'Islam est grossièrement déformé par certaines tendances extrémistes occidentales, qui l'instrumentalisent à des fins de stratégie impérialiste, pour prolonger la durée de vie d'un impérialisme de toute manière condamnée. Qu'un journal satirique comme Charlie-Hebdo s'engouffre dans cette brèche et prétende faire de l'humour avec de la douleur est affligeant. Pour moi qui ne suis pas musulman, je n'aurai que cette réaction : vive l'Islam, vive la paix, vive le prophète Mohamed, vive la critique, vive la nuance.

mardi 8 novembre 2011

Snuff démocratie

L'assassinat de Kadhafi selon sa version la plus probable actuelle : Kadhafi part des environs de Syrte dans un cortège d'environ soixante-dix véhicules, avec plusieurs personnalités de l'ancienne Jamahiryia, protégés par des mercenaires sud-africains employés par des sociétés militaires privées britanniques (proches du MI-6). Grâce à une trahison, le convoi est bombardé par des avions, puis attaqué au sol par des commandos de l'OTAN. Les mercenaires sud-africains sont abattus quand ils ne sont pas déjà morts. Kadhafi est toujours vivant, mais blessé et hagard (à cause des gaz utilisés et de la violence de l'attaque). Avec quelques gardes du corps, ils trouvent refuge dans des bouches à égout. L'OTAN a prévenu des combattants de Misrata de les y attendre. Les quelques dizaines de combattants des hordes estampillées CNT se montrent surexcités, sans doute drogués, incapables de réaliser une action militaire conséquente. Nos individus, des islamistes de la tribu Misrata, ne sont pas capables de livrer un combat contre les quelques mercenaires sud-africains.
Ils sont juste bons à se vautrer dans la barbarie lamentable du lynchage de Kadhafi. Pour ceux qui doutent encore de l'éventualité, la mise en scène est entérinée par le commandement de l'OTAN, même si selon certaines versions, de nombreuses réticences pour le lynchage d'un chef d'Etat en exercice  existaient dans les rangs atlantistes (et du fantoche CNT). La suite en dit long sur le monde dans lequel nous vivons. Un monde de violence sociopathe. Les rebelles de Misrata sont des mercenaires qui ont été payés (promesse pas toujours tenue) pour réaliser leur besogne sordide. Que des factions de Misrata agissent seuls indique que les factions de Benghazi ont refusé le discrédit qui s'en suivra et se méfient de l'ingérence militaire étrangère, notamment la tribu des Obeïdi, qui s'était soulevée contre Kadhafi, mais qui est devenue hostile au CNT trop islamiste et manipulé par l'OTAN depuis l'assassinat par égorgement du général Younès, leur représentant le plus haut placé dans le CNT.
Quant aux islamistes de Tripoli ou aux rebelles berbères du Djebel Nefoussa, les premiers sont en guerre avec l'OTAN au sujet de revendications politiques (la place de l'islamisme); les seconds sont de plus en plus mis de côté du fait de leurs revendications nationalistes. Loin de ces considérations politiciennes, Kadhafi groggy commence par être sodomisé par un "combattant" avec un objet contondant qui le blesse au point de le faire saigner. Le symbole hideux et hautement distingué se passe de commentaires. Bien que le vieil homme de presque soixante-dix ans éprouve de grandes difficultés à marcher, il est tabassé par de nombreux individus qui hurlent des probants "Allah Akbar!" en le lynchant. L'Islam se trouve lynché par ces soudards stupides alors que le recours à la violence gratuite est interdite par toute loi islamique.
Le couronnement du courage : ils sont plusieurs dizaines contre un homme blessé de presque soixante-dix ans. Chapeau, les artistes. Ensuite, Kadhafi est hissé sur un pick-up, où les humiliations continuent, notamment les coups. Puis, les images disponibles disparaissent, mais Kadhafi continue à être battu, bien qu'il soit blessé et en danger de mort. Enfin, il est admis dans une ambulance, dont on se demande ce qu'elle faisait là. Encore la preuve que tout est orchestré et que des gens de l'OTAN ont donné leur accord pour ce crime de guerre qui en dit long sur la nature de l'intervention démocratique et humanitaire. Et quelle est l'identité des avisés qui manifestent soudain la présence d'esprit de cesser le lynchage pour administrer les premiers soins vitaux au prisonnier? En tout cas, le calvaire de Kadhafi ne s'arrête pas là : alors qu'il est déjà inconscient et que la violence des sévices qu'il a subis est passible de nombreux crimes, dans l'ambulance, Kadhafi est froidement liquidé de deux balles, l'une à la tête et l'autre au ventre (poumon).
Qui étaient les ambulanciers? Pourquoi ont-ils laissé faire? S'agit-il d'un règlement de comptes d'un énième excité - plutôt de l'oeuvre de professionnels missionnés par l'OTAN pour terminer la besogne et empêcher que le vieux chef libyen ne continue à vivre? Kadhafi meurt abattu à l'image de ce que fut la guerre en Libye : beaucoup de morts, beaucoup de mensonges, beaucoup de propagande. Parmi la propagande atlantiste à caractère démocratique, on trouve l'idée selon laquelle Kadhafi le dictateur assassin de nombreux Libyens, violeur, tortionnaire, n'a eu au fond que ce qu'il mérite. Si l'on partage cette légitimation de la violence et de la haine, l'on ne se situe plus dans des principes de droit, alors que le droit international est si malaisé à mettre en place, mais dans la loi du plus fort, qui encourage à tuer et maltraiter les dirigeants vaincus, du moment qu'ils sont en situation de faiblesse.
Le fait que l'on diffuse en boucle et sur Internet, le nouveau média dominant, les images du lynchage de Kadhafi indique la volonté politique de l'OTAN de mettre en scène l'apologie de la violence brute et pure, violence désaxée et gratuite, avec deux effets directs : causer des traumatismes dans les esprits des spectateurs-voyeurs; faire peur en montrant la cruauté de la scène et la puissance de ceux qui ont commandité cette opération et qui ne sont pas les pauvres types ravalés à l'état de pathétiques tortionnaires.
Le culte de la violence est une caractéristique de nos sociétés occidentales et libérales en fin de règne : il se trouve encouragé par les jeux vidéos violents, par les émissions télévisées perverses et par les scènes de vidéo de meurtres et autres assassinat que l'on peut admirer sur Internet. Souvent ces vidéos sont détournées de leur mobile : tel meurtre n'a pas été commis pour le visionnage voyeuriste, mais pour des motifs crapuleux, militaires ou politiques.  Le meurtre abject de Kadhafi obéit à d'autres intentions : les vidéos amateurs ont été envoyées sur le Net parce que le lynchage d'un dictateur célèbre est facteur de succès. Facteur de leçon oligarchique, tant ceux qui considèrent cette fin atroce s'en trouvent édifiés, un peu comme Aristote prêtait à la tragédie des vertus cathartiques. La pendaison de Saddam obéissait à cette logique édifiante, à ceci près qu'Hussein conserve une certaine dignité dans sa mise à mort, alors que le lynchage de Kadhafi indique que nous nous trouvons en présence d'intention cruelles et virulentes typiques de la mentalité oligarchique.
Qu'est-ce qu'un snuff movie? C'est le degré de la violence le plus haut dans le cinéma, au point que ces films sont interdits et que nous disposons de témoignages qui indiquent qu'ils existent - que de riches pervers les achètent sous le manteau pour jouir de la cruauté des mises à mort. Ce ne sont pas forcément des films pornographiques, même si c'est souvent le cas. Les acteurs qui jouent les scènes présentent la particularité de faire coïncider le réel avec le fictif, puisque la mise à mort des victimes est effective. Ces films sont interdits par les législations au nom de leur aspect plus que violent : criminel. Le crime qui s'y produit y est passible de poursuites; et l'appel au crime pousse le spectateur à jouir de l'acte de tuer, voire à tuer à son tour. Dans tous les cas, la violence réduit les relations humaines à la guerre de tous contre tous qui serait l'état de nature chaotique selon Hobbes.
Voyons à quel résultat noble la guerre humanitaire a abouti en Libye : le lynchage médiatique de Kadhafi correspond en tous points à un snuff movie. La dimension pornographique pourrait sembler absente de ce règlement de comptes militaire, mais la sodomie sanglante de Kadhafi contredit cette première version et indique que la métaphore sexuelle du lynchage aboutit à la destruction identitaire du dictateur libyen. Cette première dimension est la moins connue - on le comprend. Les autres renvoient en tous points aux critères du snuff movie. Mais alors, quelle est cette société démocratique et libérale qui pratique non pas les lois de la démocratie mais les règles les plus perverses et désaxées? Et qui sont les citoyens de ces démocraties pour accepter qu'on leur impose de manière obscène et hideuse le spectacle d'un dictateur déchu lynché selon l'esthétique du snuff movie?
Bien que nous n'approuvions pas la représentation du crime effectif, nous sommes tombés bien bas pour trouver un tel spectacle banal, tolérable et normal, à moins de considérer que notre norme de valeurs se situe dans la courbe de l'oligarchie terminale et que nous sommes à l'image du snuff movie : de petits monstres individualistes qui à force de vivre selon leurs désirs immédiats en viennent à cautionner des actes monstrueux et criminels pourvu qu'ils se situent loin de leurs terres et qu'ils soient commis sur des personnages critiquables, voire calomniés (dans le cas de Kadhafi, ses crimes irréfutables se trouvent largement déformés et grossis depuis la campagne médiatique et propagandiste de février 2011). Le fait que si peu de dirigeants occidentaux aient critiqué cette action pourtant atroce et symptomatique est corroboré par le corolaire selon lequel la plupart des citoyens occidentaux se fichent des conséquences du drame qui s'est produit, comme ils se fichent des conséquences de la crise systémique que nous endurons. Il est vrai que lorsqu'on vit dans le monde du désir, on est habitué à se mouvoir dans un univers dépourvu de causalité et de conséquences, à l'image de la philosophie d'un Hume : nos chers citoyens sont irresponsables au premier sens du terme, dans le sens où ils ne pensent pas aux conséquences.
Si je me fiche de la crise financière, elle risque pourtant de me laisser exsangue; si je me fiche de la guerre coloniale en Libye, je risque d'en subir les risques de déstabilisation proche; si je cautionne le meurtre raffiné de Kadhafi, je risque de détruire le fragile et imparfait droit international et d'y substituer la loi du plus fort. Dans tous les cas, pour accepter de visionner, même forcé et passif, le film du lynchage de Kadhafi, il faut souscrire à la mentalité du psychopathe (voire du sociopathe) : les spectateurs de snuff movie cultivent comme particularité morbide d'être riches et pervers. Exactement les caractéristiques des citoyens d'aujourd'hui en Occident par rapport au restant du monde, avec cette précision qu'ils seraient riches et pervers à force d'être lâches et hédonistes (inconscients dans le sens le plus mesquin et déstructuré).
Le raisonnement recoupe le clivage propre au héros du roman le plus fameux d'Ellis (et le meilleur, de loin) : American Psycho. Patrick Bateman est un brillant golden boy dans la journée, un abominable tueur en série la nuit. Ellis reprend la légende de Docteur Jekyll et Mister Hyde, en l'adaptant aux goûts de son époque (les années 80). Ellis avait senti dans les effluves pestilentielles en provenance de Wall Street et des valeurs consuméristes de New York - à quel point le spéculateur incarnait la figure de la domination désaxée plus que folle. Le clivage se trouve aussi récurrent dans la théorie géopolitique de l'Empire britannique telle que Cooper nous la présente : à l'intérieur de l'Empire (la fédération européenne), les règles de vie démocratiques; à l'extérieur, la loi du plus fort - l'adaptation au système tribaliste archaïque, comme en Libye.
Le psychopathe est clivé de manière psychopathologique à l'instar de l'oligarque. Ainsi de Bateman capable de mener deux vies de front. L'Occident vend à l'intérieur de ses frontières le havre de la paix quand il procède en Libye à des exactions sanglantes dont le sort réservé à Kadhafi n'est que le symptôme métonymique. Le clivage oligarchique repose sur le même moule et subit le même destin : de même que le psychopathe est certain de voir son système intérieur s'effondrer, le plus souvent par une arrestation policière; de même le régime politique oligarchique est certain de s'écrouler, suite à un renversement politique (comme dans le cas de la chute progressive de l'Empire romain, bien que certains spécialistes de l'histoire romaine comme le foucaldien Veyne osent avancer que le déclin n'existe pas et que la vérité n'existe pas davantage sur ce moule relativiste et fallacieux).
Le rapprochement entre le snuff movie, l'assassinat atroce de Kadhafi et les méthodes impérialistes occidentales travesties en ingérence démocratique et autres billevesées meurtrières conduit, par le biais du clivage, à comprendre que la violence la plus forte est synonyme, non de toute-puissance maléfique et durable, mais de faiblesse, d'effondrement imminent. Comme si un moribond sur son lit de trépas en venait à agonir d'insultes et de menaces ses proches, alors que c'est lui qui va disparaître de l'existence sensible ne tant que forme vivante. Le clivage conduit à l'opposition entre l'intérieur et l'extérieur. On prend l'intérieur pour le tout, quand l'extérieur se trouve nié. Le clivage crée les conditions de la contradiction destructrice, où les forces intérieures se retournent contre l'ordre qui n'est plus connecté avec l'extérieur.
Dans le snuff movie, les bourreaux qui assassinent leur(s) victime(s) pourraient s'estimer toutes-puissantes et impunies; alors qu'elles annoncent leur prochaine disparition par l'assassinat le plus sauvage de l'innocent. Le spectateur pervers de cette distraction cruelle et sardonique est un pauvre type en souffrance et en rémission, qui se trouvera à son tour châtié. Quand on recourt aux méthodes les plus violentes et les moins légales, comme pour le lynchage de Kadhafi ou pour l'assassinat ciblé des enfants des dignitaires libyens, cas interdit depuis plusieurs siècles, ce n'est pas le signe de la toute-puissance pérenne, mais de la fin imminente d'un état terminal.

dimanche 6 novembre 2011

Dernière marche

La Libye pourrait constituer la dernière marche (dans tous les sens du terme) avant l'escalade vers la guerre mondiale. Le Moyen-Orient jouerait le rôle des Balkans lors de la Première guerre mondiale. Nous assistons à une internationalisation et une mondialisation de la crise, qui avant se trouvait circonscrite en Europe. L'Occident essaye d'externaliser sa crise et use du moyen illusoire de son internationalisation. L'assassinat symptomatique de Kadhafi conjugué à une campagne militaire intense en Libye a abouti à la destruction du pays, de ses infrastructures, de son niveau de vie. Cette campagne virulente est logique dans la phase d'effondrement de l'Empire : l'oligarchie adopte un comportement de plus en plus différencié, inégalitariste et violent entre les intérêts qu'elle représente et qu'elle entend conserver, voire promouvoir (son intérieur), et l'extérieur, qu'elle détruit de plus en plus et qu'elle exploite sans vergogne. C'est exactement ce qui se produit en Libye, où la situation libyenne en tous points scandaleuse n'est pas un problème circonscrit à ce pays, mais un problème qui concerne le Moyen-Orient dans son ensemble : la ligne de fracture se joue là parce que l'affrontement se situe entre la zone atlantique en effondrement et la zone pacifique qui en dépend mais qui en même temps cherche à s'en émanciper et à la dominer.
En ce sens, la guerre qui se joue déjà et qui risque de finir en déflagration nucléaire folle (à partir de la situation iranienne notamment) indique que nous sommes confrontés au problème de la gradation de l'oligarchie. Les pays impérialistes transatlantiques réunis autour des factions financières britanniques accroissent leur emprise oligarchique pour essayer de contrer leur effondrement inéluctable; les pays de la zone transpacifique, qui sont des pays émergents et qui dépendant grandement des échanges avec la zone transatlantique, n'entendent pas contrer cette montée de l'oligarchie par des principes plus républicains ou plus solidaires, mais par une tentative de remplacer la suprématie oligarchique atlantique par leur propre suprématie oligarchique (en gros pacifique).
Une guerre mondiale nucléaire pourrait accoucher d'une souris : destruction, chaos (comme en Libye), et plus encore, absence totale d'horizon politique pour le développement humain pendant des décennies, voire des siècles, remplacé par des querelles intestines et médiocres pour l'obtention de tel ou tel intérêt factionnel. La Libye constitue un cas d'observation intéressant de ce qui nous concerne tous de par le monde : la Libye n'a rien gagné dans la guerre démocratique de 2011. Elle est détruite de part en part; et pire encore, elle est devenue un chaos tribaliste qui oscille entre les règlements de comptes incessants (comme en Somalie) et l'islamisation importée par la campagne de l'OTAN et décidée par les stratèges atlantistes (comme pour le cas de la Bosnie, al Quaeda n'est pas une hydre religieuse anti-occidentale, mais une marionnette de l'antioccidentalisme primaire instrumentalisé par les Occidentaux).
Le cas libyen indique comme dans le cas des écrits du stratège Cooper (gourou de l'euro-impéralisme postmoderne) le clivage entre l'oligarchie et son extérieur : entre l'ordre élitiste et le chaos - clivage d'une telle acuité et d'une telle radicalité qu'il permet de légitimer la différence qualitative entre l'oligarchie comme principe supérieur et le chaos comme principe inférieur. C'est ce qu'on note lors de l'assassinat de Kadhafi, puisque l'on s'est focalisé sur l'assassinat en tant que tel de l'ancien chef d'Etat libyen en dénonçant les conditions de lynchage atroces sans pour autant remarquer l'essentiel : le symbole est mort, mais pas seul. Combien étaient-ils avec lui? On parle de dizaines, peut-être soixante-dix véhicules bombardés, ce qui implique sans doute une bonne centaine de morts.
Pourquoi ne retient-on que l'assassinat scandaleux de Kadhafi au regard des critères du droit international (passablement rapiécé et remplacé de plus en plus par la loi du plus fort travestie en principe stupide d'ingérence démocratique)? Pourquoi ne considère-t-on médiatiquement que la mort abjecte de Kadhafi, supplicié par les valets du CNT (pour le lynchage quelques dizaines de mercenaires venus de Misrata)? Parce que nous vivons dans une époque d'oligarchie où selon ces critères seule compte la personnalité, la célébrité. Kadhafi est-il mort en pharaon? Dans la mentalité oligarchique, seule compte la mort de Kadhafi, alors que dans le système républicain, toutes les vies sont importantes, celle de Kadhafi comme ceux qui l'accompagnaient (et dont certains n'étaient pas des soldats ou mercenaires anonymes, mais des personnalités de son entourage politique ou de son gouvernement détruit par l'OTAN et le Qatar).
Historiquement, cette manière de procéder rappelle les enterrements de grands dignitaires en Inde ou en Egypte, qui impliquent que les épouses et les domestiques suivent, enterrés eux vivants. La mort des anonymes proches de la personnalité ne compte pas. Ils ne peuvent continuer à vivre sans la personnalité à laquelle ils sont attachés. La vie du seigneur est si dominante, si importante (imposante) qu'elle nécessite qu'elle soit accompagnée dans la mort par les vies secondaires et inférieures, précisément les proches inférieurs. Il s'agit de séparer qualitativement la valeur des individus selon le critères des couches sociales. Aristote appuie cette interprétation avec sa théorie de la multiplicité de l'être, posant le problème en termes d'inégalités sociales. Dans l'histoire récente de l'assassinat d'Oussama (encore un assassinat illégal et dangereux), on trouverait des similitudes et matière au rapprochement.
L'observateur n'a jamais pu constater par des images ou des preuves qu'Oussama avait été assassiné, puis jeté à la mer, selon la version dispensée par les commanditaires exécuteurs américains (qui n'en seraient pas à leur premier mensonge, ni depuis dix ans, ni sur ce sujet digne de plaisanterie). Oussama a été assassiné en compagnie de plusieurs personnes, des femmes et des gardes du corps, nous précise la VO. Outre que toute théorie criminologique élémentaire enseigne à ne pas accréditer ce genre de version sans bénéficier de preuves élémentaires de l'identification, les médias comme avec l'assassinat de Kadhafi ont signalé l'assassinat d'Oussama sans jamais préciser qu'elle n'était pas la seule mort sur ce coup. Mort métonymique en ce qu'elle servirait à recouvrir toutes les autres morts secondaires. Méthode aussi glauque que croissante, puisqu'avec Oussama, c'était quelques personnes anonymes qui étaient mortes en compagnie du terroriste; tandis qu'avec Kadhafi ce sont des centaines de compagnons qui ont péri dans les bombardements et les combats associés.
Et l'on pourrait sans peine ajouter à cette liste les milliers de morts de Syrte, ville originaire de Kadhafi dans laquelle il s'est retranché ces dernières semaines en sachant pertinemment quelle serait sa fin proche et qui a été rasée comme le fut Falloujah en Irak en 2003, à ceci près que Falloujah fut rasée par les Américains pour éradiquer al Quaeda, tandis que Syrte fut rasée par al Quaeda et les mercenaires de l'OTAN pour punir les habitants autochtones de Syrte qui avaient eu le front de ne pas obéir aux ordres des plus forts. Précision connexe : l'on pourrait tout aussi bien ajouter encore les dizaine de milliers de suppliciés consécutifs à la campagne militaire injuste de février à octobre 201, dont les dizaines de suppliciés officiels punis par tortures (mais n'accédant pas au statut de reconnaissance officielle et people, du fait qu'ils sont des officiels mineurs, de l'assez petite bière en comparaison de Kadhafi). Nous assistons à l'oligarchisation du monde, et notamment dans les compte-rendus journalistiques. Si bientôt le parti de la guerre contre l'Iran l'emporte en Grande-Bretagne, aux États-Unis ou en Israël, les médias aux ordres, de vulgaires pantins en propagande, comme l'a reconnu le "lieutenant-général canadien" Bouchard dans un entretien avec Radio-Canada (31 octobre 2011), claironneront qu'Ahmadinejad a été bombardé (voire telles personnalités de la Révolution iranienne), en omettant les milliers de victimes immédiates, et les victimes à venir (surtout s'il s'agit de bombardements nucléaires), puisque ces victimes, anonymes, méritent de ce fait oubli et mépris.

jeudi 3 novembre 2011

L'apologie du vrai réel

Il y aurait beaucoup à dire sur le thème "Nietzsche et le néant". Mais il serait très naïf d'estimer comme nous le font croire deux universitaires érudits (Cohen-Halimi et Faye) que l'histoire du nihilisme commencent avec quelques inconnus autour de la Révolution française et qu'elle prend une certaine ampleur avec Nietzsche et Dostoïevski par la suite. Nos deux pionniers majeurs et fameux auraient pour caractéristique commune de dénoncer le nihilisme - donc de proposer une alternative au nihilisme. Dans le cas spécifique de Nietzsche qui dénoncerait le nihilisme, Girard a déjà montré que Nietzsche dénonce le nihilisme dans la mesure où il est nihiliste (comme pour le ressentiment). Nietzsche à la fin de sa vie consciente se prévaut du nihilisme. Mais est-il très honnête pour reprendre la démarche des commentateurs transis d'expliquer que le nihilisme est un terme repris par Nietzsche, désignant un mouvement de violence marginal et très moderne (les nihilistes russes), alors qu'il est si facile de relier  le mouvement et surtout le mode de pensée nietzschéens à l'immanentisme moderne issu de Spinoza et, plus en amont, au nihilisme antique, des présocratiques et d'Aristote en particulier?
Pourquoi ne jamais rappeler qu'Aristote définit le réel comme fini et multiple - et explique cet être fini par le non-être multiple? Sans doute ne veut-on pas accorder que la question du non-être, du néant présente plus d'importance théorique et historique que celle du mouvement nihiliste russe moderne. Le nihilisme en tant que la question du non-être est le fil rouge majeur et dénié de la pensée. En ce sens, le nihilisme ne désigne pas un petit mouvement révolutionnera violent et ténu; mais la pensée contradictoire et irrationaliste qui se rapporte à l'existence paradoxale du non-être. Aristote se réclame de cette position, et fonde de manière posthume ce qu'on nommera la métaphysique en opposition à l'ontologie : un mélange d'ontologie et de nihilisme, soit l'introduction du poison dans le fruit sous prétexte qu'Aristote croit fermement à la suite de se prédécesseurs en nihilisme que la position nihiliste présente l'insigne avantage.
Nietzsche s'ancre dans cette tradition que j'appelle le nihilisme en tant que tradition religieuse qui considère que son expression est l'usage religieux de la philosophie. Comme le non-être remplace le divin, le religieux disparaît au profit du rationalisme délimité par l'être fini et multiple (pour reprendre la théorie nihiliste la plus achevée, le nihilisme dérivé en métaphysique d'Aristote). Et puis, pour faire face à l'effondrement de l'aristotélisme médiéval, l'immanentisme prend la suite, non pas en tant que projet mûrement réfléchi, mais en tant que doctrine venant prendre acte des failles de l'aristotélisme et des failles de la succession cartésienne. L'immanentisme est une radicalisation du cartésianisme, soit de la métaphysique moderne d'inspiration cartésienne et de l'aristotélisme qui lui sert d'ancêtre périmé. L'immanentisme radicalise la métaphysique moderne en considérant qu'elle est trop lâche et imprécise. L'immanentisme radicalise l'être fini en lui donnant la forme encore plus réduite du désir. Le non-être pourrait sembler absent du discours immanentiste, puisque l'être est immanent. Mais l'être immanent ne supprime nullement le problème de la création de cet être immanent ni ne révolutionne le problème de la causalité. Spinoza se débarrasse du problème en expliquant que la substance est incréée. Le préfixe négatif - in ne donne aucune signification positive au terme qui exprime l'inverse de la création ou la négation de la création.
L'incréé ne signifie rien d'autre que l'irrationnel et l'indéfini en opposition au rationnel et au défini de l'être. Du coup, c'est ici qu'il convient de trouver le sens du non-être : dans cet indéfini qui n'étant pas défini comme de l'être créé est un no man's land conceptuel. L'immanentisme ne définit pas précisément l'être fini comme le désir; il permet aussi de se débarrasser du problème embarrassant quoique central du non-être en le cachant plus profondément encore que chez les métaphysiciens dans le générique vague, indéfini et irrationnel de l'incréé. Quand les partisans de l'immanentisme prétendent triomphalistes que la conception de l'immanence est révolutionnaire, ils se moquent du monde, car la révolution consiste à apporter un sens nouveau et supérieur à un problème, tandis qu'en l'occurrence aucun sens nouveau n'est apporté et qu'en guise de nouveauté, la négativité sémantique constitue un échappatoire sinistre.
Par contre, l'immanentisme a trouvé le moyen d'identifier très clairement l'être fini et multiple (le désir) et d'enterrer le non-être sous le terme vague et indéfinissable d'incréé - alors que la métaphysique est contrainte de s'exprimer à propos du non-être, en gros pour déclarer que le non-être n'existe pas, ce qui est un aveu d'incompréhension fondamentale. Quand Nietzsche s'empare du problème, il se trouve à une époque où il est déjà patent que l'immanentisme classique est condamné. Il appartient au mouvement qui entend réformer l'immanentisme tout en considérant que l'immanentisme demeure la bonne option. Les immanentistes progressistes comme Marx vont tenter de trouver un égalitarisme fixe et fini, ce qui constitue une contradiction dans les termes; et Nietzsche va plus lucidement et moins généreusement encourager la domination et trouver un moyen de faire passer la restauration des valeurs nihilistes classiques (défendues par exemple par le sophiste Gorgias ou par l'atomiste Démocrite dans un registre un peu différent) par son projet soi-disant révolutionnaire de renversement des valeurs.
Rien de révolutionnaire - de la contre-révolution fort réactionnaire. Nietzsche loin d'inventer quoi que ce soit fait du neuf avec de l'ancien. De surcroît, le renversement ne peut s'opérer que dans un espace fini et fixe qui indique bien que le domaine du renversement de toutes les valeurs n'est pas nouveau, mais est par contre localisé et enserré dans la problématique de l'être fini d'héritage nihiliste antique. Si l'on doutait de la centralité du néant chez Nietzsche, on pourrait certes invoquer sa position ambiguë et contradictoire (bipolaire) à propos du nihilisme lui qui à la fois dénonce le nihilisme et s'en réclame en en faisant une valeur polysémique contradictoire.
Quand Nietzsche dénonce le nihilisme à venir dans la culture occidentale, il désigne le mouvement qui consiste à définir l'idéalisme comme nihilisme négatif, alors qu'il se réclame du nihilisme "divin" comme de ce qui permet de se débarrasser du nihilisme idéaliste et de le remplacer par le renversement des valeurs. C'est ici que le bât blesse et que survient la folie : car rien ne saurait remplacer rien. Le nihilisme divin ne saurait remplacer le nihilisme idéaliste. En attendant, dans ce cours d'un spécialiste émérite de Nietzsche, Eric Blondel,
http://www.philopsis.fr/IMG/pdf_nietzsche_blondel_ecce_homo.pdf
nous tombons sur quelques citations (non exhaustives) qui indiquent à quel point Nietzsche dégage en lieu et place de l'idéalisme le rien ou le néant : 
"Ce défi consiste à proclamer et établir que ce que le monde occidental propose comme idéaux n’est absolument rien (au sens ontologique de ce terme)."
"Le nihilisme est une découverte de la culture, du néant des idéaux et de leur fondement dans la civilisation".
"Ces idéaux ne sont rien au regard de Nietzsche car ils sont une négation de la réalité.
Il s’agit donc d’un nihilisme. Ce terme apparaît tardivement sous la plume de Nietzsche. Il l’emprunte aux révolutionnaires russes de son temps, les anti-tsaristes. À cette époque, le nihilisme suscitait l’effroi : les anarchistes voulant non seulement la fin du tsarisme, mais aussi du christianisme, des idéaux. C’est la découverte du néant des institutions et des valeurs de la civilisation. C’est donc un phénomène humain de civilisation. La civilisation – qui est chrétienne – ne propose que du néant. Le nihilisme découvre que les idéaux ne sont rien et veut les détruire. À l’époque, le nihilisme effrayait comme de nos jours le terrorisme."
La vraie question serait de se rendre compte que le néant que Nietzsche dégage de l'idéalisme n'est remplacé par rien : l'échec de la démarche théorique nietzschéenne est patent, car son projet se veut d'autant plus ambitieux et révolutionnaire qu'il s'agit de renverser les valeurs idéalistes (classiques). Or si ces valeurs sont rien et si le renversement aboutit à l'édification d'un espace clos, immobile et identique, le renversement du rien aboutit à sa symétrie - du rien. Le réel de Nietzsche ne tient pas la route, d'autant que Nietzsche se proposait rien moins que d'opérer une fumeuse mutation ontologique consistant non pas à changer de réel par lé désir, mais à instaurer dans le réel la mutation élitiste des désirs les plus artistes créateurs - changer de manière non changeante, contradictoire et impossible.
Reste à comprendre ce que Nietzsche entend par réalité, lui qui ne cesse de proclamer avec emphase et tambours qu'il promeut la philosophie du réel contre la philosophie du rien idéaliste, du ressentiment du réel. Le réel pour Nietzsche, c'est le sensible - un réel qu'il n'explique guère, pas plus qu'il n'explique le désir ou qu'il n'expliquera sur le tard sa volonté de puissance. Les idéaux idéalistes ne sont rien et si le renversement des valeurs aboutit sur le rien à son tour, alors le vrai réel équivaudrait à la destruction et à l'anéantissement. C'est à cette revendication inquiétante qu'aboutit Nietzsche à Nice lorsqu'il confesse à son ami Lanzky que le destin des Niçois terrassés par le tremblement de terre est celui qu'il souhaite à l'homme.
http://aucoursdureel.blogspot.com/2011/08/limposture-du-nihilisme-nietzscheen.html
Le vrai réel n'est pas seulement le sensible exclusif plus le néant anti-idéaliste autour - auquel seuls les esprits libres artistes créateurs pourraient se confronter et qu'ils pourraient dominer. Le vrai réel aboutit au constat de l'anéantissement et de la destruction. Raisonnement intenable (et pervers). Ces deux raisonnements mis côte à côte sont contradictoires et peuvent aisément mener à la folie. Mais sans proposer une explicatif psychopathologique au demeurant fort incertaine pour le cas Nietzsche (déjà bien malade auparavant selon des rapports de neurologues), il convient de comprendre que le réel de Nietzsche est le sensible et que le sensible configuré comme fini et entouré de néant ne peut que mener à la destruction. Le projet de Nietzsche de surmonter la destruction par le surhumain est inepte et constitue un échec remarquable (la folie s'étant chargée à sa manière, sans doute plus compatissante que cruelle, d'empêcher que Nietzsche développe ses propositions de surhumain et de volonté de puissance, ainsi qu'il en avait émis le souhait fort, et en précisant que le projet de Nietzsche est un projet d'immanentisme radical et virulent et d'oligarchie du même tonneau, qui en ce sens a pu inspirer les idéologie délétères nazies, mais qui n'est en rien lui-même nazi, fasciste ou antisémite).