jeudi 8 décembre 2011

Le testament ontologique


Les pensées les plus admirables prononcées dans l'époque moderne d'un point de vue philosophique et religieux? Elles émanent des dernières paroles de Sophie-Charlotte sur son lit de mort, en 1705 : « Ne soyez pas triste pour moi, car maintenant je vais satisfaire ma curiosité sur les principes des choses que Leibniz n’a jamais été capable de m’expliquer : l’espace infini, l’existence et le néant. » Sophie-Charlotte de Prusse, fille de Sophie de Hanovre, la prétendante de l'époque au trône d'Angleterre, était l'élève de Leibniz. Que Leibniz n'ait pas été en mesure de résoudre ces problématiques fondamentales doit nous interpeller. Les propos concis de Sophie-Charlotte indiquent l'enjeu de la philosophie moderne jusqu'à nous - et ce que doit instaurer la philosophie nouvelle à l'avenir (si l'on veut poursuivre l'aventure humaine en crise) : tout se joue autour de l'infini par rapport au néant. Les deux termes fondamentaux sont aussi indéfinis, tant par le nihilisme (Aristote ou Spinoza) que par l'ontologie (Platon ou Leibniz). Ils rappellent à quel point Leibniz, esprit universel, qui surgit à la suite du renouvellement métaphysique initié par Descartes et qui s'oppose à l'immanentisme de Spinoza, en pleine guerre des idées modernes, et en plein renouvellement suite à la sclérose scolastique, représente le parti ontologique et la poursuite de l'ontologie contre la métaphysique moderne. 
En particulier, Leibniz et le parti ontologique s'opposent directement et frontalement à la position de Spinoza, qui tente de radicaliser le cartésianisme. En ce sens, le vrai ennemi de Spinoza n'est pas Descartes, mais Leibniz. L'honnêteté de Leibniz et de son élève Sophie-Charlotte les conduit à avouer qu'ils ne sont pas en mesure de définir l'infini (l'Etre, l'existence) et le non-être, bien que Leibniz ait tenté de tout son esprit de prolonger les travaux de Platon sur ce point crucial. L'approche de l'ontologie moderne contient en son sein le vice de raisonnement du prolongement : il ne parvient à définir ni l'infini, ni l'existence, ni le néant. Dans le raisonnement leibnizien, le néant est inféodé à l'existence infinie de Dieu, conformément à la conception de l'ontologie, dont Leibniz est le plus éminent représentant moderne, lui qui de son vivant lutte politiquement et diplomatiquement contre l'Empire britannique. Le testament de Sophie-Charlotte élève éclairée de Leibniz nous indique quel est le débat le plus important selon les termes de la philosophie moderne. Les termes n'ont pas changé depuis.
Il convient de proposer en ce moment de crise terminale transcendantaliste une innovation à l'ontologie (en tant que la forme ontologique est l'expression philosophique spécifique interne au monothéisme et donc au transcendantalisme). Si le problème est mal posé en termes ontologiques et monothéistes, sa résolution par une réponse claire n'est pas possible. Pourtant, il serait aveugle de s'en tenir à la même évaluation critique de type consensuel pour l'erreur nihiliste que pour son pendant ontologique : le nihilisme s'est trompé bien davantage que l'ontologie, dans une ampleur autrement plus importante. Le mérite du nihilisme est de sentir qu'existe une hétérogénéité au réel, qu'il ne comprend pas et qu'il attribue à une opposition contradictoire entre l'être (fini selon la définition d'Aristote) et le non-être, un concept irrationaliste qui n'étant pas défini ne découle d'aucun principe et ne recouvre aucune réalité positive. Si l'ontologie se garde de définir sa maîtresse-idée l'Etre en tant que principe infini s'opposant au non-être en tant que principe irrationaliste, le principe qui meut l'Etre est diamétralement opposé à l'irrationalisme nihiliste en ce qu'il est fondé sur l'idée qu'il ne peut y avoir que du quelque chose (ainsi que le professe Leibniz).
Si l'on souhaite renouveler et rénover l'ontologie, d'une manière identique à la démarche de la Renaissance par rapport à la scolastique, il convient d'opposer l'ontologie et le nihilisme et dans cette optique de rompre avec l'hypothèse du prolongement - de raisonnement monothéiste plus largement plus qu'ontologique, en lui substituant l'idée de l'hétérogénéité, pas de l'hétérogénéité antagoniste propre au nihilisme, mais de l'hétérogénéité harmonieuse qui considère que le réel est formé de deux textures différentes, compatibles, ce qui revient à définir le non-être comme le faire et à refuser qu'on puisse ne pas définir une partie du réel, surtout quand cette partie ets aussi importante. Le testament de Sophie-Charlotte, pour lumineux qu'il soit, indique à nos générations en crise leur devoir cardinal et fondamental : l'ontologie ne possède pas l'approche théorique pour résoudre les problèmes qu'elle perçoit inadéquatement - qu'il faut la renouveler pour progresser. Eh bien, au nom de Sophie-Charlotte et en nos noms, progressons, changeons - nous irons dans l'espace.

mardi 6 décembre 2011

La théorie finie


De la méontologie (suite).

La méontologie réduit le réel au physique - la théorie au physique. La métaphysique établit la possibilité de théorisation du réel fini, ce qui permet sa conciliation avec le monothéisme, tant dans l'Islam que dans le christianisme. La théorie métaphysique consiste à estimer que l'être fini recèle une unité et une connaissance, aussi limitée soit-elle. La méontologie nie la connaissance au profit du savoir et la théorie générale au profit de la théorie particulière. Quand Démocrite énonce (de manière péremptoire d'après les sources) que l'Etre est inconnaissable même s'il existe, il signifie que la possibilité d'unité du réel n'existe pas - que seuls le particulier et le singulier existent dans l'entreprise de connaissance. Parlons de savoirs multiples s'opposant à l'unité de connaissance en tant que le savoir désigne des morceaux érudits et particuliers sans lien envisageable entre eux. Le propre de tout nihilisme consiste à tenir le réel pour morcelé, tandis que la définition divine, pour vague qu'elle soit, consiste à parier sur l'unité du réel. Si le réel est morcelé, alors il est légitime de ne s'intéresser qu'au seul réel d'intérêt humain. La question revient à savoir si le réel d'intéressement humain est théorisable ou pas. Si l'unité du réel morcelé est possible, l'unité ne serait plus totale, mais fragmentaire. Quand on parie sur le réel seulement physique, on aboutit à un réel non théorisable, qui est morcelé et dont l'unité n'est pas possible. Aristote fera le pari inverse et sera réputé métaphysicien et non méontologue : on peut théoriser le réel fini et fragmentaire, le réel d'environnement humain.
Cette approche n'est pas ontologique : l'unité ici en question est unité finie. La théorie du réel finie s'oppose à la théorie du réel infini (ontologique) et l'opposition entre la méontologie et la métaphysique est une opposition interne à l'histoire du nihilisme. Avant Aristote, les traditions nihilistes que l'on retrouve en Grèce, comme la tradition abdéritaine ou la tradition de sophistes, notamment de Gorgias ou sa variante Protagoras (qui vient d'Abdère mais ne s'inscrit pas dans la filiation abdéritaine), réunissent pour point commun notable de parier sur l'absence d'unité possible. Deux options sont proposées : l'option physique avec l'école d'Abdère - l'option rhétorique avec les sophistes dénoncés par Platon. Les deux écoles professent que le réel peut se rapporter en guise d'unité à des agrégats sans lien entre eux et sans logique d'ensemble. La théorie n'est pas possible au sens où l'unité se trouve remplacée par le hasard. Le hasard signifie que l'ensemble existe quand même, au sens où l'agrégat est entouré, mais que l'unité d'ensemble n'existe pas au sens où il n'existe pas d'ensemble, seulement des points de rencontre. La théorie des atomes propose que les corps soient des agrégats d'atomes en tant que l'atome serait l'unité indivisible et inexplicable. Il n'y a pas d'unité possible signifie que l'unité n'est pas la règle du réel, soit que la régularité n'est pas la règle. L'étymologie est d'ailleurs approchante et commune.
La théorie cherche la règle, mais la règle relative à un ensemble fini n'est pas identique à la règle totale. La règle totale implique qu'il y ait une régularité qui excède le monde de l'homme, soit que ce qui est insuffisant et incomplet soit complété par quelque chose de non irrégulier et arbitraire; tandis que la règle relative propose que la règle retenue concerne seulement le domaine circonscrit au monde de l'homme. La théorie s'inscrit dans l'idée selon laquelle une régularité finie est possible et discernable; tandis que les théories purement nihilistes prônent l'absence de règle au sens où le réel est seulement morcelé - bien que ce morcelé soit inexplicable. En fait, l'irrégularité comme règle reprend la règle qu'il n'y a pas de règle. Et cette contradiction, le nihilisme ne peut s'en dépêtrer, au sens où l'on ne peut falsifier le réel dans son fondement sans entrer en contradiction. De sorte qu'il existe deux chemins dans le réel : un chemin pavé de contradictions et un chemin qui propose une règle levant les contradictions. Le multiple est contradictoire. Le un est réglé. Si l'on en peut falsifier le réel, c'est que la falsification signifie la réduction du réel à sa primauté contradictoire. "Il n'est que deux sens dans le réel, l'un croissant, l'autre décroissant" signifie que le réel ne supporte pas la contradiction.
La faute de la contradiction (méthode de falsifiabilité) consisterait à rendre praticable le contradictoire. Quand Popper définit la méthode scientifique expérimentale comme ce qui ne se falsifie pas, il introduit une réhabilitation de la logique physique généralisée au philosophique typiquement métaphysique : le logique serait le fini alors que l'illogique serait l'infini. L'opposition logique/illogique ne recoupe pas ce débat, car le physique est toujours logique à condition de préciser que la logique physique n'est pas la logique suprême, au sens de règle suprême, mais qu'elle est une règle particulière - une logique particulière. Ce n'est pas le fini contre l'infini, mais plutôt le fini est-il l'unique réel ou est-il compris dans l'unique réel de l'infini? La théorisation devient inexplicable dans le système nihiliste parce que l'explication a besoin d'un référentiel sans quoi la faculté d'explication est impossible. Aristote découvre que l'on peut théoriser le réel fini à condition que l'on omette d'ajouter que le théorisable fini est vite caduc et périmé. La théorie est compatible avec le non-être et l'irrationalisme à condition que l'on forge un réel aussi complet et suffisant que faux (fondé sur la contradiction).
Historiquement la science aristotélicienne est d'autant plus parfaite en son temps qu'elle devient caduque et sclérosée à partir de la Renaissance. Cette particularité pratique recoupe sa consistance théorique. Quand un Popper maître de logique reprend et prolonge sa méthode aristotélicienne, il couple le réel et la science comme si la science pouvait aller de pair avec la définition du réel finie. Ce coup de force, Démocrite l'érudit le manque parce qu'il ne parvient pas à expliquer le réel dans son ensemble. Aristote y parvient avec sa théorie du multiple : si le réel est multiple, alors ce qu'il nomme théorie ne s'applique qu'à l'une des innombrables strates du multiple. La théorie finie contredit la théorie tout en sauvegardant l'exigence de théorie. Le régulier comme condition du théorique est préservé au milieu de l'irrégulier du non-être avec plus de consistance que si c'était du régulier infini tenu pour incertain et impalpable. La théorie métaphysique jouit du prestige de paraître plus rationnelle et scientifique que l'ontologie parce qu'elle serait plus à même de délimiter le réel.
En contrepartie, chaque historien des idées, en particulier dans l'épistémologie, est obligé de constater, s'il ne veut pas sombrer dans la mauvaise foi, que ce n'est pas un hasard si le théoricien de l'incomplétude mathématique Gödel tente de renouer avec le platonisme des origines et s'oppose frontalement à ceux qui parmi la communauté scientifique reprennent à leur compte l'approche métaphysique : tel Wittgenstein, plus profond que son maître Russell, de plus en plus propagandiste de l'Empire britannique et de moins en moins logicien, qui énonce que les idées mathématiques existent relativement à l'homme. Gödel énonce au contraire que les idées mathématiques existent en dehors de l'homme. Cet affrontement traduit le problème du nihilisme en tant qu'approche théorique : en limitant la régularité théorisable au domaine de la complétude, le nihilisme ne se rend pas compte que le propre de toute évaluation implique la comparaison.
L'intervention de Gödel dans le débat épistémologique et philosophique in fine met en déroute l'attitude des logiciens comme Popper qui entendaient proposer une rénovation de l'aristotélisme de manière plus encore radicale et épurée que la métaphysique. L'incomplétude chère à Gödel vise la complétude de l'immanentisme spinoziste et derrière cet énoncé, l'aristotélisme fondateur de la métaphysique, qui entendent, explicitement et implicitement, définir le réel comme fini et complet. L'immanentisme radicalise la métaphysique comme couronnement du nihilisme antique (compromis avec l'ontologie) en situant la complétude dans le désir humain, à l'intérieur du réel fini (en réduisant le fini au désir). Il n'y a pas de complétude dans le fini, ce qui ruine la théorie nihiliste sous toutes ses moutures.
La théorie métaphysique ne peut que proposer une régularité isolée et bloquée, figée, inerte, qui du fait de son opposition avec le non-être voit le non-être se retourner contre elle en tant qu'élément étranger, souvent dénié, toujours porteur de la direction générale du sens. Le vice du nihilisme consiste à opposer le domaine fini au non-être, soit à opérer le contresens du non-être indéfini et indéfinissable, irrationnel et irrationaliste en lieu et place de l'infini de l'Etre ontologique. Alors que le propre du réel est de fonctionner en passant d'un domaine à un autre supérieur, de l'être fini à un être plus important, développé et croissant, sous l'effet du changement. La frontière interprétative entre le système nihiliste et le système ontologique est ténue. La vertu du nihilisme (isoler le fini) cache son vice fondamental (ne pas définir le non-être en tant que substitut de l'Etre et de l'infini). Tandis que la parenté de l'ontologie avec cette version métaphysique du nihilisme accroît son vice ou sa fragilité théorique (ne pas définir son fondement l'Etre) et amoindrit sa vertu (définir le non-être comme l'autre avec Platon).

dimanche 4 décembre 2011

L'obscénité comique : la paix et changeons!


On ne résiste pas à l'appel du DSK.


Ami lecteur, si tu veux rire, l'affaire DSK est propice au comique grotesque. Désormais que l'ancien chouchou des médias et candidat idéal à l'investiture socialiste se retrouve grillé par de multiples affaires de moeurs, voilà que son ami l'hagiographe-journaliste Taubmann ose encore le défendre et prendre ses lecteurs pour des imbéciles. Que dit Taubmann au départ? DSK aurait été victime d'un coup monté. Déjà, je ne vois pas pourquoi le complotisme serait décrié quand on dénonce des complots d'Etat, alors que les mêmes médias dénonciateurs le valideraient quand il s'agit de défendre les officiels accusés. La mauvaise foi s'appelle du deux poids deux mesures et se place du côté du plus fort.
Ensuite, la question est mal posée d'une manière caricaturale : il ne s'agit pas de savoir si DSK est victime ou non d'un complot. Pour ma part, je suis certain de l'hypothèse du complot, non que je sois complotiste (tout expliquer par des complots), mais parce que le traitement juridique du dossier américain est par trop contradictoire : soit notre dépravé DSK est innocent et il doit sur le champ se trouver réhabilité dans ses fonctions de directeur du FMI; soit il est coupable et il doit sur le champ être jugé et finir en prison aux États-Unis pour viol. Mais la question n'est pas de savoir s'il y a eu complot alors que DSK venait au préalable de passer la nuit en galante compagnie (ce que manifeste la décision du procureur Vance Jr. d'enterrer un dossier pour absence de preuves suffisantes... avec un dossier médico-légal concluant au viol, des blessures corporelles dont vaginales et des traces du sperme de DSK dans la suite). De même que la question n'est pas de savoir si Nafissatou raconte la vérité ou participe d'une machination retorse et complexe contre DSK.
La question est de savoir pourquoi les avocats de DSK, qui sont des pointures de la procédure américaine et dont le pedigree de défenseurs inconditionnels du sionisme et de la mafia US indique leur mentalité, ont choisi de valider la version impossible de la relation sexuelle consentie et non du complot déformateur et truqueur. Pourtant, la version de l'acte sexuel consenti est invraisemblable parce que l'on voit mal pourquoi une femme de ménage ne connaissant pas DSK et venant pour des motifs obscurs épousseter la suite aurait pu en tombant sur le sexagénaire bedonnant et libidineux nu au sortir de sa douche flasher sur cet anti-Apollon décati et ventripotent au point de foncer sur son sexe et de lui prodiguer une gâterie minutée dont l'irrationalisme renverrait sans le moindre doute à une vision stéréotypée fondée sur le racisme.
Comment le procureur américain a-t-il pu entériner une version aussi stupide de la scène? Comment des avocats peuvent-ils soutenir une version tellement ridicule? Il faut que tous nos experts et officiels prennent le grand public pour une bande d'imbéciles décérébrés, seulement préoccupés par leurs petits et minables plaisirs, pour vendre pareille camelote. Taubmann dépourvu d'imagination mais pas d'impudence nous dépeint et nous soutient mordicus la scène hilarante du rapport sexuel consenti entre inconnus se découvrant, rencontre pourtant démentie par la bonne raison, d'une manière si improbable que le fou rire est la meilleure arme face à l'imposture de ce mauvais scénario de film porno tourné dare-dare dans une chambre d'hôtel d'un pays slave paumé. Que l'on en juge selon une dépêche relayée par le quotidien conservateur français Le Figaro :
http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2011/11/30/01016-20111130ARTFIG00625-carlton-sofitel-dsk-donne-sa-version-des-faits.php
dans Affaires DSK, la contre-enquête, Taubmann évoque une Nafissatou «surprise mais pas terrifiée» à la vue d'un DSK sortant nu de sa salle de bain. Elle est gentille, Nafi, parce que le physique pour le moins pachydermique de notre érotomane violent n'est pas vraiment du meilleur goût (du moins selon les critères du beau classique). Taubmann, bien renseigné visiblement, raconte avec détail et conviction : «Elle le fixe droit dans les yeux. Puis elle regarde ostensiblement son sexe». Ce scénario est digne de critères pornographiques, avec le mauvais goût si particulier accordé à ce genre de films brillants : on mate les yeux, puis vite fait on en arrive à la véritable fin de la quête (je n'ai pas dit  : de la quéquette). On se gausse du caractère irréaliste des scènes pornographiques, en particulier de la stupidité sans borne de leur scénario : eh bien, avec Taubmann retraçant les exploits de Nafi et DSK, nous sommes plongés en pleine vaudeville trash et porno, avec mauvais goût et irréalisme patents. 
Taubmann qui a décidé de défendre becs et ongles son ami-candidat pas candide poursuit avec une interprétation tarabiscotée : DSK aurait vu dans le minaudage de la femme de ménage sans méninges «une proposition». Banco illico! Notre exégète DSK, qui en fait pratiquait en grand incompris dans la suite 2806 l'art abscons de la phénoménologie conjuguée à l'herméneutique (version Ricoeur ou Gadamer?), serait  la victime d'hallucinations surinterprétatives à tendance pathologique. Cependant, tout accusé ordinaire de viol se trouverait immédiatement condamné par ce genre de jugement confusionnel : Monsieur le juge, je vous jure, elle a regardé mon sexe, donc elle veut me faire une fellation, donc je peux la sauter, lui broyer le vagin et lui démonter l'épaule. 
Taubmann ne se rend-il même plus compte qu'en surenchérissant sur la version de DSK et de ses avocats américains, il légitime le viol en sus de l'invraisemblable outrancier? Même dans ce cadre grossier qu'il nous vend, Taubmann ne nous explique nullement la suite des exploits : comment notre érotomane à poil a-t-il procédé ensuitein concreto, voire in petto, pour que la femme de ménage en rut et visiblement portée sur le sexe plus que sur les sentiments (mais non, ce n'est pas du racisme primaire) ne passe à l'acte de manière consentante et éphémère. Après son coup de force narratif (reconstruit?), l'avocat Taubmann propose une élision remarquable du moment le plus capital (ou capiteux) de la scène, qui consiste à sauter (sans vilain jeu de mots) le moment crucial de la relation sexuelle (viol ou consentement, peu importe), pour verser dans l'interprétation générale et rétroactive. En l'occurrence, il s'agit d'une manoeuvre de diversion qui se révèle tout sauf anodine si l'on s'avise que la diversion intentée permet de se détourner d'un problème de nature criminelle : la question du viol par DSK de sa femme de chambre.
Taubmann s'immisce dans le débat en produisant un viol rhétorique, consistant à déformer logiquement la scène, à produire des incohérences narratives grossières et à pratiquer la diversion mésinterprétative : «Rarement dans sa vie», Strauss-Kahn a refusé «la possibilité d'un moment de plaisir» - il «ne résiste pas à la tentation d'une fellation». Les enfants de DSK seront prévenus : papa disciple de Keynes aime  les statistiques et les sucettes. Mais ce n'est pas un violeur, ni de peuple, ni de femme. Pour tout esprit libre et critique, la question honnête serait plutôt : entre cette Nafissatou qui scrute ce sexe si prisé et pourtant inconnu - et la transition vers la fellation, DSK a bien dû formuler une proposition, verbale (genre : "Toi belle Négresse sucer sexe à moi???"), au moins gestuelle (au lecteur d'imaginer le contenu de ce message, qu'un Taubmann pourrait reconstituer sans nul doute), à moins qu'il ne l'ait contrainte violemment à satisfaire son plaisir social (ah, se taper la femme de ménage black de l'hôtel de luxe) et racial (ah, se taper la Guinéennne Peule Africaine Noire sauvage et sexuelle!). Bon, nous ne saurons jamais rien de probant et de nouveau avec Taubmann, qui s'enferre à souhait dans sa tactique de la diversion pathétique, au point d'en rajouter une couche sur les digressions sophistiques des avocats américains de DSK.
La vraie question n'est pas de savoir si Nafissatou a volé le portable de DSK, si elle faisait partie d'une conjuration - ou si, variante avariée, DSK a été victime d'une conjuration, mais : y a-t-il eu viol ou pas, que Nafi soit menteuse, voleuse, suceuse, illettrée, Négresse et j'en passe? Et à cette question, alors que le rapport médico-légal répond par l'affirmative, le plumitif Taubmann contribue plus encore à donner à cette triste affaire criminelle (mais oui) une saveur rance de pornographie matinée d'oligarchie. Non seulement Taubmann ne nous livre aucune preuve que DSK n'a pas agressé sexuellement et physiquement sa femme de ménage, ce qui constitue le but de son intervention si médiatisée  (tout de même), mais encore il se vautre dans les pires relents du stéréotype, parfois racistes implicitement, consistant à expliquer qu'une pauvre femme, noire de surcroît, ne peut avoir été violée par un homme blanc, riche et puissant (raisonnement impeccable dont bien des faibles et des dominés de par le monde ont repris l'antienne simplette par suivisme apeuré).
En outre, Taubmann réussit un exploit rare : se retrouver contredit par celui qu'il entend défendre. DSK a demandé à d'éventuels intervenants de ne pas s'occuper de cette affaire, sauf s'li s'agissait de la Justice (en même temps, il ne peut guère proposer moins). 
http://www.pipole.net/dsk-mari-anne-sinclair-lache-michel-taubmann/124830/
Du coup, l'avocat contre-productif Taubmann a déjà perdu son pari en révision du réel car il s'attaque à un adversaire trop vaste pour lui. Il ne suffit pas de réfuter la seule histoire américaine de Nafissatou pour réussir à blanchir DSK l'érotomane partouzeur - mais pas violeur. En France, DSK a aussi été accusé de tentative de viol par une jeune journaliste dont la mère, ancienne conseillère générale socialiste de tendance (justement) DSK, a avoué il y a quelques mois avoir eu une relation sexuelle consentie et brutale avec DSK. DSK, comme dans l'affaire Nafissatou, a commencé par nier les faits, puis par reconnaître une tentative un peu fougueuse de baiser (au sens nominal, hein). Cette fois, en France, la procédure n'a pas été abandonnée faute de preuves (hum, hum). DSK a été condamné pour agression sexuelle, fait prescrit au bout de trois ans. DSK n'a pas été reconnu coupable de viol, mais d'agression sexuelle, un crime prescrit amis un crime, ce qui implique que DSK est tout à fait capable d'avoir violé Nafissatou.
Si l'on s'en tient au témoignage de Tristane Banon, DSK n'a pas été un dragueur lourdingue et pressant, voire oppressant, mais un agresseur sexuel. On le comprend : après avoir baisé la mère, il convenait toute affaire cessante de niquer la fille. Taubmann qui essaye de faire passer DSK pour un partouzeur chic, mais pas un violeur choc, se trouve contredit dans sa tentative de sophisme par cette reconnaissance émanant de la Justice française et contredisant les méthodes de travail de la Justice américaine (un procès politique). On trouve dans Le Nouvel Observateur du 17 au 23 novembre 2011 une anecdote qui recoupe les accusations de violence sexuelle portée contre DSK par Nafissatou et Banon : page 104, le lecteur apprend que dans le cadre des soirées coquines organisées par des amis intéressés, le candidat ultra-libre-échangiste DSK aurait malmené une certaine Béa, une call-girl qui est aussi la compagne du proxénète Dodo la Saumure, ami d'enfance du directeur des relations publiques du Carlton, René Kojfer. C'est ce que confie un patron amateur de libre-échange et complice de DSK, David Roquet, directeur d'une filiale d'Eiffage, aux policiers qui lui demande s'il se souvient "de l'épisode où Béa a été malmenée par M. Strauss-Kahn?".
Réponse de l'impétrant : "J'ai su qu'il y avait un truc en descendant aux toilettes." La journaliste de l'article Sophie des Déserts commente : Dès le printemps 2009, l'incident s'est ébruité dans les rues de Lille. Dodo la Saumure ne manque pas de relater les mésaventures de Béa. Devant Kojfer et leurs copains policiers, devant des avocats, il palabre sur ce "malade de Strauss-Kahn."
Deux commentaires : 
1) le ton bobo et condescendant de cet article, où l'on s'exprime de manière périphrastique et confusionnelle en confondant les "rues de Lille" avec certains milieux bien informés qui n'ont rien à voir avec les populaires rues de Lille.
2) le fait que les milieux policiers, judiciaires, affairistes et journalistiques aient été au courant des méthodes sexuelles violentes de DSK nous indique l'hypocrisie des journalistes soi-disant indépendants et honnêtes avant l'explosion de l'affaire Diallo de New-York : tous savaient déjà que DSK est plus qu'un partouzeur guindé et déshonoré. C'est un érotomane compulsif et violent. Dès lors, faire mine de n'être pas au courant d'un fait connu signifie au mieux qu'on est mal informé, ce qui n'est pas très brillant pour un journaliste compétent. Au pire, que l'on sort l'affaire quand elle est devenue publique et inévitable à relayer. Taubmann ne peut être de bonne foi en recoupant ce genre d'anecdotes.
Par ailleurs, les méthodes du complot s'éclairent quand on s'avise que l'on n'a pas piégé un individu innocent, mais une crapule qui trompait dans le privé comme il trompait dans le public : ce partouzeur privé était dans le domaine politique un faux socialiste vrai ultralibéral. DSK entretenait une réputation plus qu'encombrante et a été éliminé par des factions financières qui voulaient enterrer sa politique de renflouement bancaire suicidaire pour les organismes financiers eux-mêmes. DSK n'est pas un innocent piégé, mais un puissant destructeur couvert pendant trente ans, qui s'est vu soudain piégé et qui ne sait pas comment réagir face à ce traitement moins tolérant et compréhensif.
Que s'est-il passé avec Nafissatou à New-York? On ne le sait toujours pas, mais Taubmann ment évidemment en passant sous silence des informations qu'il n'est plus très malaisé d'obtenir. Car si ce qui s'est produit exactement demeure incertain dans cette affaire, ce qui est certain en revanche, c'est que DSK l'érotomane peut fort bien voir violé Nafissatou comme elle le clame et ne pourrait être victime d'un complot qu'en intégrant cette manipulation perverse dans le piège qu'il n'a pas su éviter. Voilà ce que c'est de vivre en régime oligarchique : nos représentants politiques sont tenus par leurs minables vices et peuvent à tout moment tomber. Ce qui s'est produit avec l'affaire minable Clinton pourrait survenir avec Jack Lang en France, gravement accusé à de multiples reprises et plus ou moins directement de pédophilie (qu'en est-il vraiment, ce serait à la Justice de le préciser).
Nous nous trouvons dans une époque d'obscénité généralisée qui coïncide avec l'effondrement de notre système libéral au sens idéologique plus large que le simple volet commercial. Dans l'affaire DSK, parlons d'obscénité comique, avec des débordements contre lesquels on ne peut que réagir avec honneur : cet homme à terre, justement déshonoré, que le public lui fiche la paix. Que ses crimes soient jugés, ce qui n'est pas le cas aux Etats-Unis, mais que l'on n'attaque pas un homme au sol, comme les minables de l'OTAN l'ont fait avec le vieux Kadhafi et qu'on cesse le lynchage médiatique et al récupération politicarde (pour Kadhafi, on est allé jusqu'à diffuser les images dégradantes d'un lynchage effectif).
Revenons au sens : l'obscénité dévoile la saleté de notre monde libéral purulent et termianl. L'obscénité est inévitable dans un système fixe et fini qui ne se renouvelle pas et qui du coup manque aux règles élémentaires de l'hygiène. Du coup, les méthodes douteuses de nos cliques politiciennes corrompues te dépravées sentent fort mauvais. L'obscénité au sens large signale que notre système à bout de souffle mérite vraiment d'être remplacé par du nouveau.


P.S. 1. Une question en passant : pourquoi Anne Sinclair continue-t-elle à couvrir son énergumène de mari anciennement présidentiable et désormais grillé, qui est peut-être victime d'un complot dans l'affaire Nafissatou mais à condition qu'on intègre le complot dans le cadre d'un comportement délictueux jusqu'alors couvert? Sans chercher à proposer une interprétation détaillée d'une relation dont j'ignore beaucoup, il faudrait se demander comment réagirait Sinclair si son charmant mari coureur de dévergondées et autres paumées se lançait dans des avances raffinées et discrètes à l'intention de Claire Chazal, amie et alter ego sur la chaîne d'information TF1. Je penche résolument pour le divorce et le scandale immédiats, car Sinclair ne supporterait pas qu'on l'atteigne dans son principe de vie oligarchique, qui est sa manifestation de sa dignité.
Loin d'agir de manière incompréhensible et mystérieuse, Sinclair reprend l'attitude des dirigeants de l'Ancien Régime, où Madame la Duchesse fermait les yeux sur les troussages de domestiques de Monsieur tant qu'ils n'impliquaient pas des crimes perpétrés contre des égaux sur un plan social. Anne Sinclair accepterait que son mari saute n'importe quelle inférieure sociale, au lit du FMI ou sur la photocopieuse du Sofitel, à condition qu'il ne se comporte pas de la sorte avec des égaux. Selon cette grille de lecture, l'inégalitarisme social est tel que le comportement légal n'est pas le même suivant qu'on s'adresse à des inférieurs, qui sont frappés d'infériorité ontologique plus que sociale, ou à des égaux (l'élite).
L'existence ne vaut que pour ce qui est dominateur et élitiste. C'est d'ailleurs ce qu'énonçait déjà Aristote avec son apologie de la domination dans un réel multiple et fragmenté. C'est aussi ce qu'ont souligné des défenseurs de DSK aussi maladroits que BHL le pestiféré néo-libyen (lui aussi discrédité), Jack Lang ou Jean-François Kahn en France. Loin de péter les plombs, nos esprits maladroits n'ont fait que proposer des arguties oligarchiques, selon lesquelles la loi n'est pas la même en fonction du rang social et l'existence ne vaut qu'en cas de domination. La loi est l'expression de la normalité à laquelle les esprits supérieurs se trouvent indépendants, du fait qu'ils sont ceux qui édictent les lois.

P.S. 2. Et puisque Taubmann persiste à défendre l'indéfendable, DSK a été dégommé par une affaire de moeurs sordide alors que son crime principal consiste non pas à avoir malmené des femmes au quatre coins du globe, en bon mondialiste amoral, mais à avoir pratiqué la politique la moins socialiste que je connaisse et la plus favorable aux principes suicidaires et destructeurs de l'ulralibéralisme. DSK n'a jamais été accusé de détruire les peuples d'Europe alors que se prédécesseurs au FMI sont accusés d'avoir affamé l'Afrique et l'Amérique latine. C'est pourtant la vérité la plus irréfragable, un crime bien plus considérable et abject que ses crimes privés et inexcusables. Curieuse époque où l'on a été obligé pour le dégager (pour de mauvaises raisons qui plus est) de l'accuser sexuellement, parce que le crime oligarchique n'est pas reconnu. Nous vivons une époque d'immanentisme simpliste, où c'est la loi du désir qui prévaut et où toute question politique se trouve dénuée de valeur. DSK n'a pas été dénoncé par des partisans républicains et démocrates, mais par une faction oligarchique opposée à son principe oligarchique. DSK a été décapité politiquement et médiatiquement par des ennemis oligarques et c'est bien ce fait violent qu'il faut retenir : le principe selon lequel c'est l'oligarchie qui détruit l'oligarchie.

P.S. 3. A cette première remarque terminale s'en ajoute une seconde sous forme de question : d'où vient le comique dans cette affaire de viol qui n'a rien de risible et tout de tragique? Son aspect justement tragi-comique? Les mensonges et les manipulations de DSK sont drôles parce que le faux renvoie au figé quand le vrai porte le mobile. C'est ce que notait Bergson dans le Rire avec son hypothèse du placage de l'inanimé sur l'animé, placage oxymorique et contre-nature qui évoque la chute impromptue ou cocasse. Le faux chez DSK, c'est son enfermement dans un périmètre qui est, autant que périmètre social, périmètre oligarchique étriqué et élitiste - la nostalgie de l'instant passé et glorieux (directeur du FMI ou présidentiable en France). Quand cet enfermement dépassé dans tous les sens du terme s'entrechoque avec la véritable situation (DSK érotomane, manipulateur et pervers, incapable d'occuper une place importante en France sans risquer de tout détruire politiquement comme il a tout détruit  affectivement, notamment chez ses enfants). Ce comique rappelle le ridicule de l'oligarchie, ce que rappellent les comédies de Molière ou les figures d'aristocrates dégénérés de la Cour d'un Louis XV (les fadaises du principe Charles au Royaume-Uni seraient tout aussi valables à notre époque opaque). L'obscène comique rappelle aussi que l'oligarchie est un principe mort plaqué arbitrairement sur le corps vivant de l'homme, tout comme le violeur tente de voler la vie de sa victime.

jeudi 1 décembre 2011

La transvaluation politique


La théorie fondamentale du libéralisme (la guerre de tous contre tous, Hobbes) recoupe l'idée-force de l'oligarchie selon laquelle les relations entre Etats sont fondées sur la force. Dans les années 70, un Kissinger en peine force de l'âge réaffirme ce concept, soufflé dans les allées, les couloirs et les boudoirs du RIIA britannique, qui le contrôlait depuis le début de sa carrière et qui est le véritable inspirateur de la politique étrangère américaine depuis quarante ans (et de son organe jumeau aux États-Unis, le CFR). Au départ du libéralisme, Hobbes promeut sa théorie politique du tous contre tous illusoire qui ne peut être surmontée dans la constitution de la société que par le Léviathan, sorte de tyran qui résout la violence de tous contre tous par la violence du pouvoir.
La violence politique résout par la question du pouvoir autoritaire (violent) la violence individuelle. A l'autre bout de la chaîne (historique), le libéralisme décrépi et moribond de nos jours continue à promouvoir l'idée que ce sont les rapports de force qui dirigent les relations interhumaines. Comme Platon a réussi à montrer que la loi du plus fort est individuellement une catastrophe de loin inférieure à la morale (tant décriée depuis par le parti issu de Nietzsche), le libéralisme se concentre sur la faiblesse de l'argumentation platonicienne (et ontologique) : les ontologues peinant à définir la morale dans les relations politiques (les conseils de Platon sont chassés par Denys II le Jeune), les libéraux réaffirment la violence oligarchique déjà théorisée par Aristote.
Ils abandonnent le domaine interindividuel pour se focaliser sur le domaine politique. Et là, ils clament  sans ambage que les relations entre États sont gouvernés par la loi du plus fort. La différence entre le libéralisme débutant d'un Hobbes et le libéralisme purulent propagé par la clique de théoriciens médiocres comme Kissinger (qui se prend pour l'avatar de Metternich) ne tient pas seulement à la prolifération quantitative des théoriciens qui accompagnent leur affaiblissement qualitatif singulier (Hobbes single vaut plus que Kissinger And Associates). La différence fondamentale tient à l'impossibilité des théoriciens médiocres de résoudre la dichotomie entre le principe démocratique et la loi du plus fort d'adaptation interétatique.
Le coup de force politique (la loi du plus fort comme relation naturelle et nécessaire entre États) devient coup de force théorique : on n'explique en aucun cas le passage rationnel du microcosme au macrocosme. Ou alors on recourt à des termes à connotation magique comme la transvaluation d'héritage nietzschéen. Il est amusant de constater à quel point par mimétisme une mentalité peut de manière contagieuse se propager et innerver des aspects différents, voire divergents d'une même approche de pensée fondamentale : le libéralisme et Nietzsche sont des branches qui sont étrangères, voire antagonistes sur certains aspects, mais qui se rejoignent fondamentalement.
De même que Nietzsche, Spinoza et les libéraux fondateurs, dont Smith, font du plaisir et de la douleur les fondements de la pensée, de même Nietzsche propose une transvaluation de toutes les valeurs qui d'obédience irrationaliste s'attache (en vain) à résoudre la crise immanentiste portant sur la question du réel. Si le libéralisme se pique lui surtout de questions commerciales, économiques et politiques (au sens réducteur de l'idéologiqe), il recourt lui aussi, implicitement, à la méthode de la transvaluation - à inflexion idéologique. L'approche libérale est plus réductrice qu'une approche philosophique de tendance religieuse immanentiste.
L'égoïsme en libéralisme et la transvaluation des vices privées en vertus publiques recoupe l'idée selon laquelle la loi du plus fort est pérenne et la transvaluation mystico-magique. Mais ce qui importe aux libéraux historiques revient à rendre cohérent le commerce, d'une manière très particulière, en liant le commerce et la loi du plus fort. Ce n'est pas autrement qu'il faut comprendre la transvaluation des vices privés en vertus publiques : ou l'intervention magique et providentielle de la main invisible dans l'équilibre des transactions commerciales. Toutes ces fadaises contribuent, avec l'apologie des vices privés et l'éloge de la loi du plus fort entre États, à rendre plausible et légitime le commerce envisagé comme domination économique par un Empire de ses colonies exploitées. Et c'est ce qui rend encore plus savoureuses les théories libérales démenties de nos jours par leur effondrement, surtout quand ces théories émanent de cercles progressistes (ah, les multiples écoles keynésiennes) et rendent la théorie du plus fort compatible avec l'idée d'une amélioration d'autant plus générale que cette généralisation confuse se révèle à l'examen restrictive et particulière.

lundi 28 novembre 2011

Pour de nouvelles valeurs


Je n'arrive plus à retrouver la vidéo en question, peu importe. Le président de l'Association des Maires de France Jacques Pellissard propose, pour empêcher le contrôle oligarchique du parrainage à l'élection présidentielle par les candidats des grands partis, l'alternative de deux parrainages au lieu d'un seul à l'heure actuelle. Le premier exprimerait le choix du maire, l'autre encouragerait les petits candidats à obtenir les 500 signatures nécessaires, laborieuses à obtenir quand on ne dispose pas du soutien d'un parti politique important. Jacques Pellissard intervient peut-être suite à une opération de campagne intéressée - pour sa réélection, mais, même ainsi, notre candidat ne sombre pas dans la démagogie : il cherche de nouvelles solutions. Au juste, j'ignore si sa proposition repose sur une vision régénératrice de la société ou si elle charrie une certaine utopie, mais Pellissard se fait le porte-parole du désarroi de nombreux maires de France, en particulier ceux des petites communes, villages ou bourgs, qui se trouvent frappés de plein fouet et au premier chef par la crise économique, et qui sont contraints à se révolter contre l'ordre injuste et oligarchique des grands partis politiques parisiens, ne représentant plus qu'eux-mêmes - plus certaines aspirations élitistes et fort peu populaires.
Ce que Pellissard cherche, c'est à encourager de nouvelles candidatures, non reconnues et fort minoritaires. Je pense au cas accablant pour les pratiques démocratiques de Cheminade en 1995, qui se présente à l'élection présidentielle, dénonce de manière prémonitoire le cancer financier et se retrouve ruiné par le Conseil constitutionnel, gravement calomnié dans son honneur (candidat de Saddam, fasciste/nazi, extrémiste de droite, voleur de vieille dame atteinte d'Alzheimer, gourou de secte américano-française...). Comment faire pour discréditer les idées nouvelles, qui sont accréditées par la terrible crise que nous traversons (et qui n'est pas qu'économique si on veut la traiter efficacement, pas en première couche) : en politique, le censeur est le libéralisme qui ose encore prétendre qu'il est le moins censeur et le plus libérateur des systèmes idéologiques (l'idéologique prétendant réconcilier l'économique avec le politique en réduisant le politique au commercial, déjà réduction de l'économique).
Nous nous trouvons dans une période de transition et de crise prévisible. Il est normal que les plus petites unités du maillage politique soient les plus exposées pour chercher de la nouveauté politique. Et pour trouver du nouveau politique, il faut du nouveau pas seulement politique, plus largement culturel, philosophique, en un mot plus général - religieux. Pelissard le représentant français des maires est bien placé pour répercuter le besoin de nouveauté politique, mais il le fait trop d'un simple point de vue politique, sans prendre en compte le lien entre la sphère politique et la sphère religieuse supérieure. Toujours est-il que l'on découvre par sa déclaration qui précède sa réélection et qui est l'un des thèmes-phares de sa campagne que les représentants politiques, confrontés à la terrible crise politique, institutionnelle, mettant en péril la survie des collectivités formant l'Etat-nation français, symbole des États-nations de l'Occident, dont le fédéralisme des États-Unis, cherchent des solutions nouvelles.
L'effondrement du libéralisme ne laisse place à aucune alternative dans le donné. Quand le communisme s'est effondré autour de 1989, il restait l'alternative antagoniste du libéralisme - ce que le communisme (plus largement le socialisme) appelle improprement depuis Marx le capitalisme. Vingt après, bien qu'il ait claironné qu'il restait seul en liste et qu'il triomphait de manière définitive au point d'abolir le temps, le changement et d'instaurer enfin la fin de l'histoire (pour reprendre l'expression de l'idéologue Fukuyama qui ne se prive pas de reprendre à son tour le métaphysicien Hegel en lui donnant des couleurs idéologiques), le libéralisme s'est effondré à son tour, à la suite de ce que les médias libéraux ont d'abord présenté comme une crise anecdotique des subprimes destinée à passer et à s'effacer.
La fin du libéralisme n'est pas une crise passagère, minant provisoirement la bonne santé générale du système politique - la continuité de ce qui est surplombe l'effondrement de ce qui n'est plus. La fin du libéralisme signifie qu'il ne reste plus rien après - pour le moment; car le libéralisme était non seulement l'idéologie majoritaire, mais aussi l'unique idéologie restante. Après lui, il ne reste plus rien de ce qui était, il ne reste que le spectre, la fin de l'homme - tout est à rebâtir. Si bien que la crise actuelle est la crise terminale de ce qui est et qu'il convient déjà de dénommer à l'imparfait (passé fini) autant qu'elle indique le besoin urgent et pressant de proposer du nouveau, d'inventer des formes originales et encore inconnues, formes qui ne sont pas seulement politiques, mais qui relèvent du culturel, du religieux dans un sens de plus en plus philosophique et de moins en moins révélé.
La proposition de Pellissard indique le besoin vital de nouveau autant qu'elle se révèle trop limitée au champ politique. C'est une proposition sans doute intéressante dans le débat politique sclérosé, c'est aussi une proposition qui ne peut acquérir de valeur politique que si la réforme des valeurs ne se limite pas au débat politique, mais entreprend un changement plus vaste - d'ordre culturel et religieux. Comme l'a proclamé le poète, c'est dans le péril que croît le salut. L'urgence désespérée de notre situation unique indique que le salut est plus proche que la perdition et que la crise signifie moins la perte que le gain. L'intervention limitée de Pellisard dans le champ politique, loin de témoigner de l'insuffisance d'une proposition seulement politique, nous montre le besoin réconfortant de nouveauté cardinale chez l'homme, dans le champ politique et dans les valeurs qui le fondent.
Nous ne pourrons pas nous en sortir en reprenant des valeurs passées (éculées), aussi précises soient-elles. Nous devons faire appel à du nouveau. Faire du nouveau avec des valeurs anciennes valeureuses, c'est nécessaire; mais il ne suffit pas d'en rester à des propositions recyclées ou élargies, fussent-elles non appliquées ou oubliées. L'urgence est que toutes les propositions, y compris les plus valeureuses, ont montré leurs limites. La création doit faire du nouveau avec de l'ancien signifie : élargir le domaine connu avec le recours à l'invention.

vendredi 25 novembre 2011

Le format monothéiste


De la méontologie (suite).

Si l'on délimite une brève histoire de la méontologie, dans un sens qui serait plus large que le sens strict conféré par Démocrite à la doctrine qu'il élabore comme parachèvement de l'école des atomistes d'Abdère, il faudrait l'arrêter à Aristote en tant que parachèvement évident de la méontologie. La méontologie recoupe l'histoire du nihilisme antique telle qu'on la retrouve en Grèce, notamment chez les présocratiques. La doctrine abdéritaine concoctée par Démocrite l'érudit consiste à nier l'ontologie et à lui substituer la dimension physique pure : le vide et les atomes. Fort bien - sauf que cette explication antiontologique au sens nihiliste de physique revient à proposer du contradictoire sous prétexte de simplifier la théorie ontologique. La philosophie rapportée à un discours physique, jugé plus léger que la lourdeur de l'appareil théorique ontologique, porte en elle des contradictions insolubles qui expliquent pourquoi la doctrine de Démocrite se trouve niée : ce qu'elle résout comme problème de départ, la simplicité lumineuse de ses solutions théoriques initiales, se retrouvent bien vite comme facteur de démultiplication des erreurs et des problèmes que l'ontologie posait.
Démocrite, loin de résoudre le problème fondamental du réel, l'a complexifié, ce qui n'est pas un mince exploit. Il ne l'a pas complexifié en proposant un modèle théorique concurrent et alternatif en fait plus compliqué que le modèle ontologique qu'il entendait simplifier; il l'a complexifié au sens où il n'aborde pas les problèmes théoriques et où son système théorique simplifié d'ordre physique en n'abordant pas les problèmes les rend plus insolubles et impénétrables encore. Démocrite l'atomiste forge le néologisme de méontologie pour définir son système philosophique et suggérer fortement qu'il a forgé un système alternatif viable au système ontologique.
Ce qui le dérange dans l'approche ontologique, c'est qu'elle définisse le réel comme le plein exclusif (selon la définition qu'en propose le présocratique Xénophane en parlant de la Terre illimitée en opposition notamment à Anaximandre). Démocrite revendique cette conception du vide et estime que c'est par le néant (terme physique) que l'on peut expliquer l'être. Démocrite trébuche sur le problème de la conciliation du fini et de l'infini, soit de la limite de l'être. Pour proposer une solution viable et cohérente, il oscille de manière contradictoire entre des atomes infinis qui du coup ne sont pas conciliables avec le vide - et des atomes en grand nombre mais finis qui laisse une place cohérente au vide, mais qui rendent la définition du vide/néant ténébreuse et pour le moins obscure.
Un des problèmes du nihilisme consiste à définir la place adéquate à la simplification de la théorie au niveau du physique. Plus on est radical dans le nihilisme plus on prône le remplacement de l'ontologie par le physique (et la réduction du discours philosophique à un commentaire sur la réalité physique); plus on se montre enclin à la théorisation pour résoudre l'explication du fini, plus on propose un schéma qui admet que l'on puisse théoriser à partir de l'être fini.
Gorgias entend tout détruire avec son discours provocateur et dévastateur en expliquant que l'être est du non-être - que tout est non-être. Selon cette conception, seul mérite d'être sauvegardé le discours au niveau de l'homme, le restant passant par pertes et profits (en dehors de la sphère de l'homme comme dans la sphère de l'homme). Gorgias peut être tenu pour plus radical encore que Démocrite, car pour Gorgias la connaissance n'existe pas, tandis que pour Démocrite la connaissance existe (selon certaines traditions, l'être existe, inconnaissable pour l'homme). Les sophistes sont un mouvement dans lequel on retrouve Protagoras, qui serait ainsi moins radical que Gorgias, ou moins provocateur; mais plus radical que les atomistes de sa ville d'Abdère, puisque lui aussi réduit la connaissance au discours et à la rhétorique.
D'une manière générale, on pourrait définir les sophistes comme ceux qui nient la connaissance au profit du discours. Pour le méontologue, la connaissance existe : elle est physique. Pour le sophiste, la connaissance n'existe pas : seul le discours existe (la réalité équivaudrait au discours). L'intervention d'Aristote survient au moment où le nihilisme antique est discrédité tant d'un point de vue atomiste que chez les sophistes. Et les deux grands partis du nihilisme antique se trouvent discrédités par Platon, qui a réussi à imposer le discours le plus cohérent, non seulement à l'ontologie, mais également aux nihilistes.
Les satires virulentes de Platon à l'encontre des sophistes et le silence assourdissant autour de Démocrite sont des plus connues; on note moins que Platon entend perfectionner l'ontologie de Parménide (et des autres tenants de l'ontologie présocratique) et qu'à ce titre, en prétendant perfectionner l'ontologie qui lui précède, il la critique implicitement - de manière également virulente. Aristote est l'élève de Platon mais il vient étudier dans l'Académie en tant qu'il se montre persuadé par son rang social autant que par son éducation poussée des mérites de l'oligarchie. Le nihilisme le laisse suffisamment distant et critique pour qu'il décide de pousser ses études avec l'Académie.
Mais plus il étudie dans l'Académie, plus il se montre distant de l'ontologie platonicienne, fondamentalement sur un point précis : la question de l'Etre. Aristote ne se trouve pas en accord avec l'Etre infini qui engloberait l'être fini. Il croit en l'être fini, il rejette l'Etre infini. Son argument est simple : si l'Etre existe, pourquoi Platon ne parvient-il pas à définir l'Etre? Conclusion d'Aristote : si son maître n'y parvient pas, c'est qu'il se trompe - Aristote respecte trop son maître (voire certains de ses condisciples) pour estimer qu'ils pourraient ne pas définir correctement l'Etre si l'hypothèse était possible. S'ils n'y arrivent pas, c'est que c'est impossible; autrement dit : que l'Etre s'avère une mauvaise définition pour le réel non sensible (selon le vocabulaire ontologique).
Peut-être Aristote part-il du constat politique empirique selon lequel les inégalités indiquent que seul importe ce qui domine socialement, soit que seul importe le supérieur. Mais cette focalisation sur le supérieur exprime l'idée que seul le supérieur est conservé dans la suite de ce qui est fini et que le reste du réel fini disparaît. En conséquence, il ne sert à rien de se préoccuper de l'ensemble du réel, mais seulement de ce qui nous est proche et familier. Au passage, on comprend mieux la radicalisation de l'immanentisme autour du désir et la définition de la liberté comme augmentation de la puissance.
Mais Aristote ne s'en tient pas à cette morale étriquée et favorable à l'oligarchie. Il part de cette morale pour forger une théorie du réel qui sera si originale qu'elle se démarquera de l'ontologie comme du nihilisme : la métaphysique (même si ce terme est posthume, il rend compte de l'originalité de la démarche d'Aristote). Son fondement consiste à expliquer que l'explicable est le supérieur du fini et que le restant est inexplicable, inconnaissable et inintéressant.
Si je propose de terminer l'histoire de la méontologie et du nihilisme antique avec Aristote, c'est parce que son projet, qui sera baptisé métaphysique par ses disciples, parachève la méontologie en la rendant enfin cohérente d'une certaine manière, d'un point de vue interne - à l'intérieur de l'être fini. Aristote rejette la solution provocatrice de Gorgias consistant à proposer un nihilisme intégral. Pour lui, l'être fini est entouré de non-être indéfini et irrationnel (inabordable dans le discours et par la connaissance). Aristote entend définir le non-être à côté de l'être comme l'indéfinissable, reconnaissant qu'il existe une partie importante d'indéfinissable dans le réel. Ce qui définit et spécifie le nihiliste, c'est sa reconnaissance de la négativité comme signifiante. Le non-être se trouve définit par son préfixe négatif et négativisme.
Aristote reprend la méthode irrationaliste consistant à décréter que l'être tel qu'il est est le réel et que cette définition du réel complet s'obtient en admettant qu'il existe autre chose que le réel à côté du réel. Cet autre chose n'est pas accessible à la connaissance et se désigne de manière inconnaissable par non-être. Il s'agit de marquer que la connaissance n'a pas accès au négatif et que le négatif désigne l'inconnaissable, se traduisant par le discours. Au contraire, Platon cherche à définir le non-être et il le définit par l'autre.  Platon cherche à montrer que le discours peut résoudre le problème et le défi posés par le nihilisme, tandis qu'Aristote est persuadé que l'on achèvera la méontologie par la solution métaphysique : se concentrer sur l'immédiat fini, le condensé du donné et oublier - le reste.
On peut conclure en affirmant qu'Aristote a manifesté le génie philosophique de donner au nihilisme antique, balançant entre polythéisme et monothéisme, une cohérence supérieure, digne du monothéisme naissant. C'est ce qu'on appellera après Aristote la métaphysique. Ce n'est pas un hasard si cette métaphysique connut une fortune si prospère puis à partir du triomphe de la Renaissance un oubli si cuisant. La métaphysique est actuelle dans le monothéisme en ce qu'elle propose un format monothéiste pour le non-être obsolète du format polythéiste. Ce format est la finitude du réel.
Et ce n'est pas non plus un hasard si la métaphysique disparaît avec le monothéisme, juste avant : Heidegger pourrait être baptisé le dernier métaphysicien. Sa définition du Dasein, que l'on présente comme son innovation géniale (voir notamment les élucubrations enthousiaste à ce sujet d'un Conche), reprend mot pour mot la définition d'Aristote pour mieux perfectionner et achever Hegel : d'un réel fin on est passé au Dasein, qui est le déploiement fini de l'être nimbé de non-être (puisque Heidegger prisait tant la poésie mystérieuse, accordons-lui le plaisir d'une certaine emphase stylistique à défaut de qualité stylistique).

mardi 22 novembre 2011

Rumeurs de guerre


http://fr.rian.ru/world/20111117/192011216.html

Il ne faudra pas se plaindre. Nous nous trouvons face à un risque de conflit mondial à dimension nucléaire. Non, ce n'est pas de la mauvaise science-fiction apocalyptique utilisant l'arme nucléaire comme avatar de menace, c'est de l'information réaliste, répétée par les grands journaux d'Occident et du monde. A ceux qui se demandent stupéfaits quelle guerre peut bien survenir dans ce monde si pacifié et calme, depuis leur naissance au moins, on peut désormais répondre : le risque de la troisième guerre mondiale opposerait la zone atlantique à la zone pacifique.
Ne retardez pas d'une guerre, cessez de bégayer, de zézayer et ouvrez les yeux : nous risquons une guerre mondiale dont le péril serait nucléaire. Quelle serait la zone de fracture? Comme LaRouche l'a expliqué dans sa mise en garde stratégique, contrairement aux grandes muettes fort actives sur le terrain, le Moyen-Orient a remplacé les Balkans des deux guerres mondiales précédentes (en particulier la Première guerre mondiale). La déstabilisation intervient dans le Moyen-Orient, dans le cadre des prémisses de l'affrontement entre la zone transatlantique en effondrement virulent et la zone transpacifique qui essaye de prendre la place de la zone transatlantique d'un point de vue oligarchique.
La guerre contre le terrorisme se trouve close depuis la mort médiatique d'Oussama. Notre programme de guerre contre le terrorisme consistait à lutter contre un ennemi invisible désigné sous le nom d'al Quaeda. En réalité, cet ennemi fantasmatique cachait une autre identité, moins avouable et plus effective : la menace transpacifique. Cette menace ne désigne pas le haussement du niveau de vie général dans cette zone. Il s'agit d'une oligarchisation du monde qui affecte tant la zone transatlantique que la zone transpacifique. Face à l'effondrement transatlantique (en cours), la zone transpacifique jusqu'alors exploitée par la zone transatlantique entend supplanter sa rivale d'un point de vue oligarchique - substituant seulement à l'ordre oligarchique transatlantique un ordre alternatif transpacifique tout aussi oligarchique, et même plus, forcené et bien implanté dans certaines mentalités hindoues ou asiatiques.
Pour sortir de cette rivalité, il ne convient pas de lutter contre la tentative de suprématie oligarchique de l'une des deux zones, la transatlantique si l'on vit en Occident, mais contre l'oligarchie en général, qu'elle soit transatlantique ou transpacifique. Dans une mentalité républicaine, où chacun se développe de l'intérieur vers l'extérieur, les deux zones ont leur place dans un développement qui mène vers l'espace et non dans le repli d'une guerre fratricide et inutile entre les deux sphères prétendant à l'oligarchie. La troisième guerre mondiale exprimerait le parachèvement de la guerre oligarchique totale, avec ceci de particulier, de plus historiquement, que la mondialisation comme suite s'est substituée à l'internationalisation en place après la Seconde guerre mondiale.
La guerre oligarchique mondiale serait l'expression de la fin du mondialisme comme fin de l'internationalisation et de la mondialisation (fin de l'histoire selon un Fukushima en tant que terme de l'oligarchie). Raison pour laquelle les élites promeuvent la guerre totale : l'oligarchie sortirait à tous les coups vainqueur de ce conflit généralisé, alors que les peuples en seraient les grands perdants. C'est ce qui s'est déjà produit en Libye, où l'Occident impérialiste a tiré la leçon des révolutions arabes réellement populaires, notamment en Tunisie et en Egypte. Non seulement les révoltes populaires du Golfe ont été réprimées avec force et massacres, notamment par l'Arabie saoudite, mais encore depuis les phénomènes populaires et spontanés de Tunisie et d'Egypte, les États occidentaux relayés par leur appui local l'Arabie saoudite (et ses satellites périphériques) ont lancé des contre-révolutions amlagamantes et amalgamées, une particularité que Meyssan a documentée et qui consiste en gros à renverser des régimes en place (fussent-ils dictatoriaux) comme en Libye ou en Syrie pour renforcer le contrôle impérialiste et occidental déclinant et substituer à un certain ordre local (aussi dictatorial soit-il) le chaos sous couvert d'ingérence démocratique.
Cette stratégie qui entérine la fin de la guerre contre le terrorisme et son remplacement par la politique du chaos utilise les mercenaires d'al Quaeda en alliés instrumentalisés de l'Occident et de sa force militaire l'OTAN, sur le modèle de la guerre de Yougoslavie (et du conflit spécifique de Bosnie). Dans ce cadre, la guerre de Libye a été légitimée (vendue) aux populations aveuglées et individualistes d'Occident comme une guerre d'ingérence démocratique (voire humanitaire) consistant à évincer un dictateur sanglant et violeur (le Colonel Kadhafi, assassiné sauvagement, suite à un lynchage prévu) en appuyant une révolte qui n'avait rien de populaire, mais qui émanait de groupes minoritaires d'islamistes et de grands bourgeois acquis aux exigences de l'ultralibéralisme d'Occident. L'OTAN a soutenu des factions minoritaires autochtones par des moyens militaires d'envergure, des flottes aériennes considérables plus des troupes au sol en nombre (plusieurs milliers de mercenaires étrangers, du Qatar ou des pays de l'OTAN, des loufiats d'al Quaeda et des islamistes autochtones). Cette stratégie se reproduit sur le même modèle en Syrie, dans des proportions différentes (et que je connais mal). Il n'est pas question de légitimer les dictateurs façon Kadhafi ou sauce Assad, mais de constater que la reprise en main contre-révolutionnaire des révoltes populaires du printemps arabe sert la stratégie globale oligarchique de déstabilisation politique du Moyen-Orient (au sens large) aux fins de lancer la guerre totale et chaotique sous prétexte de lutter contre la montée en puissance du la zone transpacifique aux dépens de la zone transatlantique, avec cette précision que les deux zones sont interconnectées et que l'effondrement de la zone transatlantique aura un impact fort sur le niveau de vie de la zone transpacifique.
Si le chaos s'installe dans la zone transatlantique, la succession de la zone transpacifique s'opérera d'une manière oligarchique (et chaotique), avec un niveau de vie moyen faible pour les peuples de cette zone et un inégalitarisme forcené, que certains adoubent d'ores et déjà dans cette zone : l'idéal républicain sera abandonné au profit du rêve oligarchique. C'est vers cette voie que l'on se dirige et à laquelle les guerres contre-révolutionnaires du Moyen-Orient nous préparent et nous convient. Le but de ces guerres pour le moment locales (localisées en Orient) est d'accélérer le processus d'oligarchisation via l'effondrement transatlantique et l'effondrement de l'idéal républicain en Occident (en particulier aux Etats-Unis de la tradition F.D. Roosevelt) et de préparer la succession de l'hégémonie transatlantique par le rival transpacifique avec ce remplacement final de l'idéal républicain par l'idéal oligarchique. Il ne s'agit pas par la guerre d'empêcher la menace de la zone transpacifique aux dépens de la transatlantique; mais de permettre que cette tension rendue constante s'établisse au profit de l'oligarchie et aux dépens des peuples.
Dans l'idéal républicain, la montée de la zone transpacifique serait une bonne nouvelle pour la zone transatlantique, car elle annoncerait l'élévation du niveau mondial moyen et la disparition progressive des élites de type oligarchique. Les peuples de la zone transatlantique n'ont pas à pâtir du développement intérieur des peuples de la zone transpacifique. Au contraire, le développement mutuel est le propre de l'idéal républicain.
Par contre, le propre de l'idéal oligarchique est d'instiller et d'encourager la scission et l'inégalitarisme, avec une tactique constante : toujours opposer deux blocs de manière antagoniste et irréconciliable de préférence. L'opposition de la zone transatlantique à la transpacifique recoupe l'opposition Est/Ouest de l'époque Guerre froide, avec ceci de particulier qu'il ne s'agit plus d'obtenir un immobilisme plutôt favorable aux intérêts des peuples de l'Ouest que d'accélérer le processus d'oligarchie à la faveur de l'effondrement de l'Ouest. Le propre du raisonnement républicain est de considérer que les richesses sont suffisantes pour tous les hommes, à la faveur de sa faculté unique dans le règne animal de créer de nouvelles richesses. Le propre du raisonnement oligarchique est au contraire de considérer que les richesses sont limitées et qu'en conséquence le seul moyen de s'adapter à cette limitation décroissante consiste à adouber l'inégalitarisme de répartition.
Pour ce faire, il convient de créer une opposition politique externe qui diffère de l'opposition sociale interne entre les classes sociales jugées comme des différences qualitatives irréconciliables. Cette opposition externe est la conséquence de l'opposition interne. Elle est une illusion suite à l'erreur de raisonnement interne. L'affrontement entre les zones transatlantique et transpacifique répond à cette illusion de légitimer l'oligarchie au niveau mondial. Il faut un prétexte pour lancer la guerre mondiale qui serait la raison idéale et manipulatrice pour précipiter le phénomène d'oligarchie : le prétexte coïncide avec la région en conflits du Moyen-Orient, qui connaît des soubresauts liés à son statut de région colonisée par l'Occident hégémonique, mais dont l'influence réelle sur le globe se limite à sa dimension symbolique : en tant que région musulmane colonisée, elle constitue l'indicateur du soulèvement des peuples face à l'effondrement impérialiste de la zone transatlantique mondialement hégémonique.
Sans doute est-ce la raison pour laquelle le monde risque de s'embraser non plus dans les Balkans, mais dans le Moyen-Orient. Un petit pays comme la Syrie est stratégique du fait de son système d'alliance avec la Russie et avec l'Iran, lui visé en définitive après la Libye et la Syrie par l'Empire britannique via Israël et son dirigeant notoirement pro-britannique Netanyahu. On pourrait parler pour le cas syrien de pivot dont l'importance stratégique est inversement proportionnelle à l'importance politique mondiale. Et la Libye, qui s'est trouvée renversée à la faveur de ce rééquilibrage mondial, n'a pas été défendue à l'ONU par la Russie ou la Chine parce qu'elle ne disposait pas d'un système d'alliance avec les puissances de la zone transpacifique.
Du coup, on l'a renversée pour précipiter le conflit entre la zone transatlantique et la zone transpacifique - plus que pour accélerer la colonisation de l'Afrique (déjà effective) ou la réorganisation de la Méditerranée. La Libye jouait le jeu indirect du développement transpacifique au détriment de l'hégémonie traditionnelle de la zone transatlantique (et de l'Empire britannique, auquel le clan Kadhafi servait de courroie de transmission régionale). La Libye dans ce dispositif empêchait la montée en puissance de la guerre mondiale. Elle s'est trouvée bombardée et détruite pour permettre non pas tant la colonisation accrue de l'Afrique (objectif secondaire lié) que l'affrontement Ouest-Est dans la stratégie plus générale d'oligarchisation du monde.
La Libye fonctionnait sur un monde oligarchique prononcé, avec ce fédéralisme intertribal qui fonctionnait sur la redistribution de la rente énergétique et l'absence de doute industralisation du pays. La Libye intertribale favorisait l'oligarchie de la zone transpacifique; ce qui dérangeait est qu'elle bloquait ainsi la possibilité de l'affrontement entre la zone transatlantique et la zone transpacifique et qu'elle empêchait la possibilité d'une mise en place de l'oligarchisation mondiale jouant sur cette dimension de guerre et de chaos. La Libye promouvait plutôt un ordre d'oligarchies régionales s'opposant à la stratégie d'oligarchie mondiale.
La stratégie d'oligarchie mondiale s'appuie sur la guerre et le chaos généralisés, d'où émergeront des élites dont la spécificité sera de ne plus être régionale, voire à portée internationale, mais mondiales au sens restreint et connoté de mondialistes. Il existe un projet original d'oligarchie mondialiste qui entend réussir la pérennisation du modèle oligarchique là où les précédents modèles régionaux sont échoué : ils étaient trop limités dans leur dimension régionale, alors que le mondialisme permettra une stratégie unique et un affrontement bipolaire - non plus multipolaire. Le clan Kadhafi libyen pèse dans cette stratégie mondiale d'une manière marginale, comme un poids superplume. Par contre, le sort libyen funeste annonce le passage du satrape inadapté et dépassé à l'oligarque mondialiste dont la source de profit principale repose sur la guerre de tous contre tous, constat de nature d'un Hobbes qui, loin de se trouver circonscrit au niveau de l'Empire britannique des limbes, se trouve étendu au niveau mondial unique et propose que le modèle du Léviathan désigne ces factions oligarchiques mondialistes dominant le chaos généralisé et la relative hégémonie de la zone transpacifique.
Pour que l'ordre oligarchique perdure, il convient que la guerre généralisée soit la constante historique et que le conflit radical contre le peuple libyen devienne la constante régulant l'ordre mondial tel que l'entend le Nouvel Ordre Mondial. La catastrophe qui est survenue en Libye est la menace qui pèse sur l'humanité en cas de guerre mondialiste : guerre généralisée, incessante et antagoniste au profit d'oligarchies qui quelles que soient leur taille et leur influence agissent toujours au profit de la stratégie mondialiste et des oligarchies de taille mondialiste. La Libye se retrouve ainsi au carrefour stratégique entre la cause et la conséquence de la menace de guerre mondiale. Cause : il fallait détruire la Libye pour déstabiliser la région et lancer une possible attaque régionale contre l'Iran, prélude à une guerre mondiale. Conséquence : si cette guerre se déclenchait pour pallier à la crise financière terminale et insoluble, elle prendrait la forme de la guerre de tous contre tous et de l'établissement d'un Léviathan mondialiste et final.