vendredi 31 août 2012

La tautologie contre le réel

Dans Le Monde de la tautologie, Rosset suggère que selon son innovation, la philosophie deviendrait d'inspiration tautologique, autour du principe : A est A (à ne pas confondre avec A = A, l'égalité différant de l'identité par son équivalence seulement interne à l'objet, quand l'identité renvoie au mystère extérieur des choses). La faiblesse du discours tautologique tiendrait à la limite du mystère qu'il ne résout pas et qu'il légitime. Si le tautologue, porteur d'anti-ontologie (pour désigner un discours sur le réel qui s'en tient à la singularité), s'arrête devant le mystère, il reconnaît une limite à son discours : dire que le langage est autotélique revient à considérer que le manque exprimé serait complet, mais aussi que la négativité est positive.
Rosset ajoute aussitôt qu'à partir du modèle tautologique, les possibilités de variation sont légions. Je me suis toujours demandé quelle réalité pouvaient recouvrir ces variations : je veux bien qu'à partir de A est A, on entende plusieurs interprétations d'un énoncé reconnu comme infiniment pauvre (ne rien dire) ou infiniment riche (tout dire), mais si l'on s'en tient à l'interprétation que propose Rosset, il n'y aurait rien à rajouter de fondamental à l'assertion : A est A. Qu'ajouter alors comme variations? Ne risque-t-on pas d'en demeurer à la tautologie comme expression insurmontable, ce qui rendrait le discours philosophique limpide, voire minimaliste (la fameuse formule dont rêvaient les scientistes pour dévoiler le réel), mais en même temps qui supprimerait l'intérêt philosophique au silence?
Si encore la philosophie se trouvait résolue! Passerait à la limite que l'on ait plus rien à rajouter! Le risque demeure, suite à la proposition de Rosset, que la tautologie ait conservé intacts les problèmes énoncés par Platon et n'ait pas avancé d'un iota face aux difficultés rencontrées par l'idéalisme (et que Platon reconnaît le premier)! La tautologie supprime-t-elle les problèmes ou les conserve-t-elle intacts? En ce cas, la tautologie serait le moyen de conserver le réel, tel un entomologiste, à condition d'en préciser l'aspect provisoire. La tautologie ne pourrait s'instituer en tant que méthode pérenne, mais en tant qu'éphémère, qui rappelle l'apologie du présent selon Rosset.
La tautologie devient une démarche philosophique féconde si l'on peut proposer un autre discours tautologique que l'option de Rosset. Ce dernier cite Wittgenstein pour se différencier de lui tout en le reconnaissant comme une influence, dont la position sur la carte indique qu'il cherche lui aussi à dépasser la métaphysique tout en restant dans son giron (que Rosset juge insuffisant, notamment par rapport à la tautologie) : outre qu'il défendit le nominalisme aristotélicien en mathématiques, Wittgenstein essaya plusieurs méthodes novatrices, autour de la new logique, pour régénérer la métaphysique, tout en reprenant les traditions continentales.
Wittgenstein n'est ni métaphysicien, ni immanentiste, ni même logicien au sens strict. Il se meut entre ces mouvances voisines, sans parvenir à les dépasser, ce qui le rangerait plutôt dans la catégorie des sceptiques. Il convient que le discours tautologique ne peut mener bien loin, disant tout et rien à la fois. Ce totalitarisme philosophique, au sens où le discours briserait le principe de non-contradiction, ne mène à rien qu'à l'impossibilité de variations. Sur ce point, je crains que Rosset ne se montre optimiste quand il lance son discours de la méthode.
Le discours tautologique, ne pouvant accoucher que d'un seul prolongement, rejette le dialogue, tant ses conclusions sont données dès l'introduction. En ce sens (particulier), Rosset propose la fin de la philosophie : la fin tautologique revient à ne rien résoudre et à laisser en état, en attendant que le pire arrive. Il n'est pas certain que Rosset, qui commence par louer le discours terroriste, n'en dévoile les limites.
N'est-il pas un nominaliste trop intégral pour que sa négation ne pétrifie toute pensée - bloque la philosophie dans l'impossible? La variation semblerait incompatible avec la tautologie, à moins de considérer que le dispositif très particulier de Rosset (jusqu'à tendre vers l'unique) remplace le fondement, pour que les variations deviennent la fin de la pensée. Le fondement serait la connaissance totale et unique, quand les variations désigneraient les savoirs. Ce que Rosset entend par variations désigne la formalisation à partir de la tautologie.
L'exclusivisme unilatéraliste cacherait-il une trouvaille? Rosset a rendu nulle la connaissance, en conférant aux savoirs le rôle primordial sur la connaissance, puisque si la tautologie dit tout (et non rien), il n'y a rien à en dire d'autre - que ce constat. La connaissance étant donnée une fois pour toutes, les savoirs seuls importent. Encore convient-il de préciser que les savoirs sont multiples à partir de la connaissance unique : la singularité se tire de l'unicité totale, la tautologie étant dans l'être la réduplication du non-être, irrationnellement un et total. Rosset est un des hérauts de l'immanentisme terminal : il reprend la caractéristique nihiliste consistant à évacuer la question des origines autant que celle, connexe, de l'infini, avec l'intention de la perfectionner - en lui apportant, enfin, le statut de la complétude.
Aristote avait imposé l'inconséquent Premier Moteur, Spinoza avait enfoui le problème grâce à l'incréé. Rosset pose la tautologie, détruisant l'origine en bloquant le sens. Curieuse manière de finir la philosophie que de l'achever? Le propre du nihilisme est de détruire la connaissance et de la remplacer par le couronnement des savoirs. Il désignerait le savoir le plus élevé : l'érudition. Les nihilistes ont privilégié l'érudition. Rosset est un érudit, normalien, agrégé, docteur. Il va le plus loin dans la destruction de la connaissance : son remplacement par le savoir.
La créativité se manifeste dans la virtuosité de l'assemblage, rapprochant les références hétéroclites pour composer un patchwork, original par rapport aux précédents essais. Rosset sous-entend que ses prédécesseurs ès fin de la philosophie ont échoué? N'indique-t-il pas dès lors que le changement existe? Rosset agirait dans l'immanentisme, comme Descartes venu corriger la métaphysique dégénérée - et érudite. Si Rosset entend abolir le changement, c'est qu'il estime avoir découvert le principe de stabilité et de fin (qui préside à la permanence de l'être) : le changement peut être résorbé par la compréhension de ce qui meut l'être, étant entendu que l'être coexiste avec le non-être.
Si les prédécesseurs ont échoué, c'est qu'ils sont trop rationalistes. Tort d'Aristote, qui borne le rationalisme dans le champ de l'être - et rejette l'irrationalisme dans le non-être. Descartes a progressé dans l'irrationalisme avec son deux ex machina, mais c'est Spinoza qui propose enfin la mouture la plus accomplie de l'irrationalisme, en l'intégrant dans l'être. La condition réside dans l'immanence : l'incréé sert de dispositif pour suggérer que la question des origines est assujetti au rationalisme. Mais Spinoza pèche par trop de rationalisme au sein de l'éthique, notamment autour du désir soi-disant complet. Vu l'échec de Nietzsche, production d'idéalisme contradictoire et impossible, Rosset en revient à des bases pragmatiques, dans lesquelles enfin, se montrer irrationaliste aboutira à un élément de discours, soit le plus immanent des produits : la tautologie.
Rosset essaye de couronner l'histoire de l'immanentisme en faisant en sorte que le maximum du rationalisme coïncide avec le maximum de l'irrationalisme. Tout et rien dire à la fois, c'est décréter le problème mal posé (selon l'héritage de Wittgenstein) et faire en sorte que seules les variations comptent. Rosset privilégie les anecdotes, les rapprochements les plus divers? Ce qui compte est ce qui est multiple : le style, la manière de raconter, non le fondement, toujours identique (tautologique). Il existe du changement à l'intérieur du donné, limité, mais suffisamment important pour permettre un certain renouvellement, même si la question du changement limité dans le fini n'importune pas Rosset : l'important est de profiter de la joie qui survient de manière irrationnelle du fait de la tautologie.

mercredi 29 août 2012

Le tartuffe et l'oligarque


Je transcris en le simplifiant l'échange entre BHL et Pulvar dans l'émission de Ruquier ONPC :
Pulvar conteste la démarche de BHL : - Dans ce livre, vous êtes le Bien, le Droit, le Juste...
BHL proteste copieusement : - Non, non, non!"
Avec raison? Au risque de surprendre, je pense que oui. BHL n'est pas un moraliste, croyant que son point de vue coïncide avec le Bien, mais un propagandiste ayant vendu sa verve au service des plus forts du moment : l'OTAN, les Occidentaux, les financiers. Que précise BHL pour prouver qu'il n'est pas un moraliste?
BHL : - D'abord je ne dis jamais que je suis le Juste, le Droit, le Bien, parce que je ne crois pas au Bien..."
Effectivement, si BHL ne croit pas au Bien, il ne peut se prendre pour moraliste. Il se revendique de Spinoza et Nietzsche contre Platon? C'est imparable, derrière le vernis philosophique, nous assistons aux aveux de BHL, propagandiste depuis plus de trente ans : s'il ne se prend pas pour le héraut du Bien, de quel principe est-il la voix? Pour montrer qu'il n'est pas moraliste, BHL nous délivre sa norme : la loi du plus fort. Gorgias vs. Platon.
Qui BHL sert-il? Cela nous permet d'écarter le judaïsme comme source d'inspiration, lui qui revendique le Bien de Yahvé. BHL servirait-il alors le sionisme, qui exprimerait l'inflexion idéologique du judaïsme, dont on peut se demander s'il se montre fidèle aux canons juifs? Au risque de déplaire à ceux qui voient en BHL un sayyan sous prétexte qu'il sert une soupe sioniste caricaturale et unilatérale, je pense que BHL ne sert pas en premier lieu le sionisme ou Israël au vu de son parcours : toute idéologie est encore attachée à un bien.
En outre, le sionisme n'exprime pas le parti le plus fort du moment. Certaines de ses lignes extrémistes, derrière la figure politicienne de Netanyahu, sont intégrées à des mouvances de l'establishment anglo-saxon, dans un rapport de forces dans lequel nos sionistes suggèrent leurs points de vue, sans guère de réussite : si les sionistes sont écoutés, c'est qu'ils sont manipulés. Le point de vue anglo-saxon a besoin d'un diviseur dans la région stratégique du Proche-Orient (selon les accords de Sikes-Picot). En cas de désaccord, il serait le premier à s'opposer à la domination régionale d'Israël et s'occuperait de rappeler que le sionisme est le valet (relativement influent), pas le maître, comme l'affaire DSK au FMI l'a exhibé avec cruauté.
Derrière la machine de guerre atlantiste de l'OTAN, nous tenons les plus forts du moment. Peut-être BHL espère-t-il concourir à accroître la puissance du sionisme et/ou d'Israël dans ce marigot oligarchique? Force est de constater, en suivant son parcours d'intellectuel engagé, qu'il soutient le parti de l'OTAN, dont Israël relève de plus en plus explicitement. Bien que sioniste, BHL ne sert que secondairement Israël et le reconnaît outrageusement. Loin de profiter des cations de l'OTAN, Israël sur le court terme se trouve de plus en plus détesté; et sur le long terme, les risques de son éclatement sont de plus en plus pressants (sans qu'on sache s'il faut s'en désoler quand on constate la politique d'apartheid que l'actuel régime impose aux Palestiniens, sous la férule des cercles financiers internationaux de la City et de Wall Street).
C'est ce que confirme BHL avec franchise, tant dans la crise libyenne que dans les autres guerres menées par l'OTAN :
"Les choses ne se font pas grâce à moi..."
Subite sincérité de BHL? Reconnaîtrait-il qu'il n'est qu'un relais français (discrédité) dans le dispositif atlantiste? Il lance un écran de fumée en donnant des noms trop franchouillards pour être représentatifs de l'internationalisation des plus forts :
"Grâce à Sarkozy, Martine Aubry..."
Faudrait-il corriger : derrière ces politiciens subalternes, l'on trouve les décideurs militaires, les généraux de l'OTAN qui coordonnaient l'attaque contre le peuple libyen depuis la base de Stuttgart? Et derrière ces militaires, les commanditaires émanent des forces financières anglo-saxonnes, d'autant que le clan Kadhafi était un cas de satrapie faisant croire à son système original de démocratie directe, alors qu'il collaborait sans vergogne avec les services secrets britanniques et américains?
Toute l'incohérence, la versatilité et l'arbitraire de la loi du plus fort se trouvent résumés pour une fois par Pulvar, qui n'hésite pas à contredire BHL, prouvant au passage que ce n'est pas le parti sioniste, loin d'exprimer la toute-puissance, travaille pour des intérêts mieux placés  :
Pulvar : - On est dans une espèce d'utilisation à géométrie variable du droit international. Quand ça nous arrange, on dit : "Ah il ne faut pas s'affranchir du droit international" (...). Quand ça nous arrange aussi, on  s'en affranchir, on y va.
Nous y sommes : Pulvar vient de définir la loi du plus fort et de rappeler pourquoi Platon condamnait ce droit versatile. Cette hétéronomie, que La Fontaine résume dans sa fable du Loup et de l'Agneau ("La raison du plus fort est toujours la meilleure/Nous l'allons montrer tout à l'heure"), indique qu'il repose sur un élément fragile, qui change parce qu'il ne repose sur aucun critère stable, mais qu'il prétend prospérer sur la pluralité de ses valeurs.
L'élément premier pourrait être le militaire, quand on sait que les oligarchies se fondent sur la caste militaire. Bientôt, le militaire montre qu'il travaille en lien avec les financiers, sans qu'on sache bien qui est l'élément premier, la hiérarchie se trouvant malmenée par le réseau de structure horizontale, tel le rhizome ou le réseau. La versatilité ne fait que souligner l'identité du plus fort : non pas une identité une, gage de stabilité, mais une fluctuation confuse et imprévisible se déployant dans un cadre fini, fixe et étriqué, je veux parler du social. Il ne faut pas chercher un cadre clair, qui permet de croître et qui tendrait vers l'infini. Sans quoi cette identité se trouverait démasquée comme plurielle et confuse; mais un cadre qui empêche l'identification et lui substitue l'insaisissable hétéronomie.
Quelle est la différence entre le moralisme et le plus fort? Le moralisme essaye de concilier le Bien et le plus fort, ce que montre le tartuffe de Molière, qui se revendique d'autant plus fervent catholique qu'il défend le parti le plus fort et précaire du catholicisme autour du Roi. La différence entre le moraliste et l'individu moral, c'est que le premier accorde au Bien une valeur d'autant plus forte qu'elle est adossée à l'hétéronomie; alors que le second possède un idéal qui est l'Etre et dont l'idée est l'expression dans le sensible.
Quant au moraliste, il croit encore au Bien (dégradé), quand le partisan du plus fort, comme Gorgias à l'époque de Platon, adhère juste au plus fort. Raison pour laquelle le moraliste passe pour un tartuffe : il ne cesse de changer son critère d'évaluation, entre le Bien et le plus fort (le Bien lui apporte de la stabilité, le plus fort du pragmatisme, les deux de l'hypocrisie); tandis que le partisan du plus fort revendique sa versatilité sans autre critère  de stabilité. Le plus fort n'est pas hypocrite, il encourage la destruction, qui mène au final à l'autodestruction. La preuve : l'Empire britannique, souvent déformé en américain, voire américano-sioniste, est en faillite irrémédiable. C'est ce qu'il faudra expliquer à BHL : non seulement ses actions sont dénuées de postérité, mais encore il connaîtra de son vivant la ruine des valeurs qu'il a promues (l'OTAN, la démocratie libérale, la guerre sans l'aimer...).

lundi 27 août 2012

Le monde de l'oligarchie terminale

http://algeriepatriotique.com/article/le-monde-appelle-la-france-soutenir-les-islamistes-par-interet

Je savais Le Monde coupable de multiples atteintes à la liberté d'expression depuis plus de vingt ans, ce qui est un comble quand on se veut le journal emblématique de la démocratie libérale de son pays. Je ne prendrai pour exemple que la censure de Cheminade en 2012, pour la raison unilatérale et arbitraire qu'il était un candidat sectaire. Comme la plupart des grands journaux parisiens, Le Monde répercute le point de vue oligarchique, qui peut varier en fonction des affinités, mais qui demeure contraire à la déontologie du journalisme. 
En gros, Le Monde se montre favorable à l'ultralibéralisme de gauche, quand Le Figaro répercute une ligne proche du néo-conservatisme. Cette fois, Le Monde franchit la ligne entre la propagande démocratisante et l'apologie de l'extrémisme politique (présenté avec tort comme religieux), ce qui n'est pas seulement antidémocratique, mais qui conduit à des conséquences dramatiques pour les peuples victimes des changements de régimes brutaux, des révoltes populaires instrumentalisées, des politiques de chaos.
1) Il n'est pas question de dresser l'apologie perverse de l'Islam terroriste, mais de déformer des moutures politiques sous le faux nom d'islamisme. L'islamisme désignerait des applications politiques de l'Islam. Ici, l'amalgame cautionne des dérives, concoctées par exemple depuis l'Arabie saoudite, et qui prennent leur source chez des stratèges de l'Empire britannique, depuis l'époque où il participait à la fondation des Frères musulmans, dont il infiltrait les confréries (ce qui continue à être le cas et qui en dit long sur l'authenticité de ces mouvements anti-impérialistes). Les dirigeants terroristes ne représentent rien de cohérent et se font manipuler par leurs ennemis déclarés, les stratèges anglo-saxons. Il vaudrait mieux appeler ces golems : les dirigeants de partis du chaos, pour ne pas les référencer islamistes, encore moins musulmans, mais montrer que le vernis qui leur est apposé entretient l'islamophobie. L'Islam est considéré comme une expression religieuse, donc dégénérée, par rapport à la laïcité. Elle-même est interprétée comme le mouvement de ce qui est supérieur au religieux (le postmodernisme?), sans qu'il ne soit défini positivement à quelque moment que ce soit.
2) Le Monde en avouant le point de vue qu'il défend (la politique du chaos remplaçant les dictatures baassistes par des terroristes déséquilibrés) avoue en filigrane la situation réelle des horribles événements qui endeuillent la Syrie (et avant en Libye) : si les oligarques anglo-saxons, dont Le Monde répercute les intérêts contre-nature en France, selon le projet de nouvelle alliance de 2010, veulent remplacer les dictateurs-satrapes, encore trop indépendants, par des fantoches trop confusionnels pour pouvoir échapper aux manipulations de leurs protecteurs. En défendant le terrorisme subventionné par les Anglo-saxons (et leurs alliés régionaux), Le Monde promeut le terrorisme intellectuel - se rend-il seulement compte qu'il s'est fait hara-kiri tant en tant que journal qu'en tant que référence intellectuelle?

dimanche 26 août 2012

La superstition du diable

Que pense l'immanentisme du diable? Nietzsche appelant au grand renversement de toutes les valeurs morales, le Mal deviendrait le bien. Mais le fondateur de l'immanentisme a déjà commencé dans cette voie, Nietzsche ne faisant que l'amplifier et la radicaliser pour tenir compte de l'effondrement de cette pensée, que l'on continue curieusement à présenter en histoire de la philosophie comme une pensée révolutionnaire et à étudier pour bâtir l'avenir.
Pour Spinoza, le diable est une illusion, qui de nos jours nous enjoint à crier au génie précurseur. Spinoza annoncerait la lutte contre les superstitions, l'obscurantisme, plus largement l'anthropomorphisme. Son rationalisme serait le couronnement du cartésianisme, qui ne clarifie pas encore les liens entre l'univers mécanique et le Dieu irrationaliste, que l'on dénote avec l'expression de deux ex machina. Spinoza nous explique que le diable n'existe pas en tant que puissance surnaturelle parce que la définition qu'il propose de Dieu est le fameux : "Deus sive natura".
Si Dieu est la nature, la nature est le réel, entendu comme une étendue infinie et horizontale, dépourvue de toute verticalité : l'immanence est un plan horizontal qui s'oppose à la verticalité de la transcendance. Du coup, le Dieu de Spinoza n'est autre que le principe supérieur de l'horizon... indéfini. Le vice de la définition saute aux yeux, une fois que l'on doute de la revendication de génialité, que réclament les spinozistes, comme si leur Maître avait enfin répondu aux dernières questions, suite à l'échec des références Platon, Aristote ou Descartes : Dieu, l'infini, le réel...
Spinoza pour définir la substance recourt à un terme dont le préfixe négatif souligne l'absence de sens : l'incréé ne fait que repousser le problème sans chercher à l'affronter, ni à le résoudre. On en arrive à l'équivalence selon laquelle, si Spinoza n'est pas athée, son Dieu correspond à la nécessité et contredit la définition classique du Dieu transcendant. Si le Dieu de Nature repose ne propose pas de définition supérieure à celle que produit le transcendantalisme, elle y ajoute l'inconvénient de ne pas affronter les manques du transcendantalisme, qu'elle commençait par dénoncer.
L'immanentisme, loin de dépasser le transcendantalisme, se révèle inférieur :
1) il ne définit pas le divin avec son incréé;
2) sa pseudo-définition revient à réfuter toute la partie dans le réel qu'il évacue comme indéfinissable et qu'il engloutit sous le générique irrationaliste de l'incréée, ce qui revient à réhabiliter l'influence cartésienne prétendument dépassée et, in fine, le recours au non-être comme moyen d'échapper à un problème difficile à résoudre.
Quant au diable, loin d'en proposer une approche rationaliste, étonnamment contemporaine, à moins de considérer que la contemporanéité relève du diabolisme, la définition de Dieu/Nature le rend étonnamment caduc. Si Dieu se réduit à la nécessité de la nature, immanente, le diable n'existe pas, moins au sens d'une créature surnaturelle et fourchue qui n'aurait pas lieu d'exister dans un système d'immanence, mais au nom de sa cause initiale : le diable ne saurait exister pour la simple raison qu'il se confond en tous points à l'exercice de la rationalité - et à rien d'autre. Le diable, c'est l'homme.
On comprend que Nietzsche appelle plus tard au renversement de toutes les valeurs, considérant que la préconisation originelle de Spinoza n'a pas été appliquée et qu'il convient d'aller au-delà de la critique éthique de la morale, en prônant l'avènement de l'artiste créateur de ses propres valeurs. En somme, le diable n'existe pas parce que c'est l'homme. C'est ainsi que Spinoza entend libérer l'homme : le supranaturel n'existe pas, le royaume de Dieu est un leurre transcendantaliste, tandis que le royaume du diable, le réel, renvoie à la sphère, mal comprise, de l'homme. Nietzsche tirera de cet enseignement toutes les adaptations en nous expliquant que le mal est bien à condition qu'il soit pratiqué par les oligarques, dont il affine le profil : ce seraient des intellectuels à connotation esthète.
La leçon dès Spinoza, que Nietzsche radicalise, c'est que Dieu étant indéfinissable, la bonne morale tend à promouvoir le mal. Le mal n'est pas supranaturel, c'est l'exercice de la domination et la destruction. Les conclusions auxquelles parvient Spinoza, loin de se révéler libératrices et innovantes, sont inquiétantes et réactionnaires (au sens où l'oligarchie préexiste à l'immanentisme). Nietzsche n'a rien inventé : il ne fera que les amplifier en leur donnant une inflexion plus stylisée et moins cristalline, multipliant les imprécations et les invocations oscillant entre le visionnaire et le puéril. Loin de produire la superstition entretenue par le diable, Spinoza remplace le supranaturel par la destruction : il a empiré une situation qui n'était pas parfaite, mais qui permettait un fonctionnement harmonieux, en amélioration sur le terme.
Ce que les spinozistes présentent comme une innovation majeure, qui viendrait clore les difficultés du système classique (notamment depuis Platon), se révèle une dégradation théorique et pratique du parti rival : l'ontologie marginale, voire élitiste, et les monothéismes.
- Pour le théorique, on en voit un volet avec la conception du diable : l'inexistence dévoile l'étendue du néant caché derrière l'incréé (qui renforce le déni cartésien, selon lequel il n'y a rien à dire du non-être).
- Pour la pratique, Spinoza milite pour le libéralisme balbutiant, qui incarne le pendant politique de sa philosophie. Le parti politique retenu correspond à la réduction idéologique, comme l'éthique réduit la morale. La philosophie de l'immanence est engagée dans une entreprise de réduction du réel, dont on mesure les applications en politique. Voilà qui dévoile l'impéritie de l'immanentisme : avec la fin du libéralisme, nous vivons l'agonie d'un système de prévarication, qui repose sur une théorie déficiente et faible.

vendredi 24 août 2012

Printemps djihadiste

http://www.alterinfo.net/La-Tunisie-prete-a-accorder-l-asile-politique-a-un-agent-du-MI5-britannique_a80136.html

Je mets en évidence ce lien, avec trois extraits :

1) "Selon un des dirigeants du mouvement salafiste armé en Jordanie, répondant au nom de Abou Mohamed Ettahaoui, le gouvernement tunisien aurait accordé l’asile politique au prédicateur londonien d’origine jordanienne Omar Mahmoud Othmane Abou Omar, plus connu sous le nom de Abou Qotada, un agent provocateur du MI-5 ayant quelques rôles à jouer dans des opérations d’infiltration et de manipulation de la nébuleuse islamiste établie en Angleterre et ses relais dans au moins dix pays arabes et musulmans".
2) "Le faux prédicateur est devenu en effet inutile pour Londres depuis la récupération d’Al-Qaida en tant qu’allié alors qu’elle a servi des années durant de prétexte et de justification de la “guerre sans fin contre la terreur”, un concept qui a montré ses limites et provoqué une crise financière alors qu’il était censé apporter plus de capitaux aux grands groupes industriels et financiers anglo-saxons".
3) "Abou Qotada a également servi la propagande européenne visant à créer des sentiments dits “islamophobes” au sein des sociétés européennes".

Commentaires :

1) On apprend, rien de moins, que la nébuleuse terroriste al Qaeda serait liée, directement (via le Londonistan) et indirectement (via ses accords de coopération avec les services secrets et militaires des Etats-Unis et de ses anciennes colonies, comme l'Arabie saoudite ou le Pakistan), aux services secrets britanniques, comme on savait qu'elle était liée aux services secrets américains, saoudiens ou pakistanais. Mais cette fois, on remonte à la pépinière terroriste du Londonistan et au fondement de l'opération al Qaeda - tout comme l'Arabie saoudite n'est pas l'alliée des Etats-Unis, plus exactement des factions britanniques implantées aux États-Unis, comme Wall Street.

2) L'exil protégé, voire doré, de notre agent provocateur rappelle l'élimination sans preuve du soi-disant Oussama, un dossier trop lourd pour être oublié. Une rumeur tenace, que je n'ai pu vérifier, affirme qu'il détenait un studio à Londres et s'y rendait de manière clandestine dans les années 90. Même fausse, elle perdure parce qu'elle souligne le lien entre Oussama, le Londonistan et les services secrets britanniques, affiliés au Foreign and Commonwealth Office et aux factions financières de la City, dans lesquelles on retrouverait les historiques et connotées industries BAE et British Petroleum.

3) Le rôle d'al Quaeda dans la stratégie de l'islamophobie méritait d'être souligné. On parle de la propagation de la peur, qui ne repose sur aucune base populaire, dans des pays musulmans aussi divers que le Pakistan, l'Arabie saoudite ou le Maroc, mais qui a permis de justifier le scénario du Printemps arabe, selon lequel les populations préféreraient de loin la guerre démocratique aux dictatures installées - entendre le chaos derrière la R2P. Et tant pis si les soulèvements relèvent de manipulations et si la promesse de démocratie aboutit à la certitude du chaos, comme on l'endure en Libye.

jeudi 23 août 2012

Le début de la métaphysique

De la méontologie (suite).

Plus on avance dans l'histoire de la méontologie et qu'on aborde l'innovation de la métaphysique, plus on clôt l'histoire de la - méontologie. La méontologie signe l'échec. Échec face à l'ontologie. Échec des courants nihilistes. Echec face à la métaphysique. La méontologie aurait voulu imposer le nihilisme à visage découvert, en proposant de rendre le discours philosophique physique, ce qui implique que le réel soit constitué d'un substrat objectif, les atomes (qui deviennent les faits dans le positivisme ou les structures dans le structuralisme), et que la théorie physique qui en découle soit définitive. La méontologie ne parviendra pas à expliquer pourquoi il y a des atomes, pourquoi ils côtoient le vide (terme physique du non-être) et oscillera entre plusieurs interprétations, sans jamais réussir à en isoler une satisfaisante.
Le nihilisme peut-il fonctionner à visage découvert, de manière explicite? La métaphysique intervient après l'échec de la méontologie et des sophistes, même si les sophistes n'ont jamais essayé de faire école et constituaient plutôt une inclination disparate se regroupant autour d'éléments épars, comme l'irrationalisme et le goût pour la rhétorique. Gorgias se moque de sa postérité et s'amuse de ses idées; Protagoras mise tout sur son aura de son vivant. La métaphysique tire les leçons de la faillite : le nihilisme pur n'est pas viable. Mais il recèle l'aspect le plus fondamental de ce que la pensée peut connaître.
La vérité du nihilisme, c'est que la connaissance ne peut être totale, car il existera toujours une part du réel, essentielle, qui échappe à la pensée. Le fondement du nihilisme, c'est l'intuition selon laquelle le réel n'est pas formé de manière homogène. A partir de cette intuition, le nihilisme bascule dans l'approximation théorique, en décrétant arbitrairement que l'hétérogénéité est antagoniste. Comme il n'y a rien à dire de plus à propos du non-être qu'il est indescriptible et impensable, le nihilisme est une expérience qui ne peut fonctionner.
La méontologie est la forme qui a été le plus loin dans la tentative de conférer au non-être une définition reconnue et assumée. Mais on ne peut définir l'indéfinissable et rendre le contradictoire cohérent. La tentative physique de la méontologie échoue. Aristote s'en souviendra et comprendra que le seul moyen d'intégrer les intuitions du nihilisme dans la philosophie consiste à en mélanger l'essentiel avec l'ontologie, de telle sorte que le discours sur le non-être accouche d'un discours sur l'être.
Il est coutumier parmi les métaphysiciens actuels, selon les codes de l'histoire de la philosophie, de présenter la métaphysique comme la duplication entre l'Etre et les étants. La métaphysique serait ainsi le fondement de la philosophie et se trouverait proche de l'ontologie. La différence entre les deux serait que l'ontologie tend plus à se pencher sur l'Etre, quand la métaphysique se focaliserait davantage sur la possibilité de théoriser l'être, étant plus concrète (insistant sur les sciences). La métaphysique serait plus moderne et moins abstraite que l'ontologie.
La différence entre métaphysique et ontologie serait ténue, pour ne pas dire confuse. Le conflit entre Aristote et Platon passerait pour l'opposition constitutive se déployant à l'intérieur de la philosophie. Quand deux mille cinq cents ans plus tard, Heidegger peut se présenter comme un philosophe cherchant à renouer avec l'ontologie présocratique - alors que son Dasein entouré de néant est typiquement métaphysique, la métaphysique est assimilée à la philosophie.
La critique contre Heidegger (comme celle du logicien Carnap) s'effectue depuis des points de vue qui ne s'opposent pas à la métaphysique en proposant d'en sortir, mais qui partent de la métaphysique, en proposant des hérésies qui prolongent, comme l'immanentisme le cartésianisme, sans sortir de l'argument central : on ne peut penser que l'être en postulant que le non-être le côtoie. Si l'on analyse la métaphysique, elle lance un aggiornamento au nihilisme, expliquant que la philosophie ne peut s'en passer, à condition de le frotter d'ontologie. 
Le discours philosophique n'est pas la forme rationaliste marginale, quoique supérieure, du religieux, mais le discours propre à la pensée religieuse la plus aboutie. Le religieux ainsi entendu n'est plus présenté, ni considéré, comme religieux, mais comme rationnel et indépendant (expression du progrès). Le discours religieux se fondant sur la révélation divine se trouve ainsi périmé, supplanté par le discours philosophique identifié avec la métaphysique. Cette conception relève de l'amalgame. L'immanentisme comme hérésie de la métaphysique moderne n'est pas identifié, ce qui permet aux immanentistes de prétendre s'opposer à la métaphysique tout en proposant un nouveau discours philosophique, fondé sur le spinozisme et le nietzschéisme. 
C'est ce modèle que défend de nos jours Rosset pour le modèle conservateur, tandis que Deleuze et les postmodernes lançaient dans l'après-guerre avec plus de succès médiatique la variation plus fumeuse du progressisme. La métaphysique enterre la méontologie en proposant un discours plus cohérent qui intègre le nihilisme, au lieu de le tenir pour total. La découverte d'Aristote, c'est que le seul moyen de réutiliser de manière centrale le nihilisme consiste à le faire évoluer dans un noyau de compromis contenant l'ontologie (reconnaissance de l'être, de la théorie philosophique, de la suprématie de la science de l'être). 
Pour sceller la suprématie de la métaphysique sur le nihilisme (la métaphysique couronne le nihilisme), Aristote va apporter un lien irrationaliste entre l'être et le non-être : ce sera le multiple. Puis il essaye de proposer ce que le nihilisme a échoué à fonder : offrir une théorie sur l'être. Aristote conserve l'option selon laquelle l'être est fini. Il y ajoute que la théorie sur l'être va au-delà du discours scientifique. Le discours scientifique se focalise sur un objet, quand l'être dépasse cette singularité et constitue le tout. Le multiple sert à rendre possible la théorisation, sans expliquer le donné - l'être, le multiple, le non-être, le Premier Moteur... 
Pour former sa métaphysique, Aristote s'est inspiré des présocratiques qui mélangent l'ontologie et le nihilisme, mais la spécificité de la métaphysique consiste à refuser de définir un élément physique comme explication à l'être : le feu, l'eau ou d'autres éléments naturels, à qui on donne une connotation symbolique, qui ne peut être rationnelle. Aristote va chercher à rationaliser le symbolique et à sortir de l'irrationalisme portant sur l'être et aboutissant à expliquer que le rationnel est irrationnel. 
Il n'y parviendra pas tout à fait; Il sépare l'être explicable de la partie du réel inexplicable, qui devient le fourre-tout de l'irrationnel. Son réel se voudrait d'autant plus rationalisé qu'il contiendrait un extérieur incohérent. Aristote veut à tout prix expliquer que la métaphysique est la science de l'être, mais de quel être? Il suffirait pour l'histoire de philosophie de rappeler quel est le coeur de la théorie métaphysique : le non-être existe, le faux existe.
Du coup, l'opposition entre métaphysique et ontologie est criante. Ce n'est plus une opposition interne, au fond en accord sur l'essentiel du programme, mais deux tendances inconciliables de la philosophie : l'ontologie tend vers le transcendantalisme, quand la métaphysique importe le nihilisme; l'ontologie s'oppose au nihilisme de manière définitive. La métaphysique cherche à donner une forme viable à la philosophie, qui intègre le nihilisme, mais qui n'en est pas. 
Le nihilisme le plus abouti (donc inabouti) de la crise monothéiste est incohérent, quand la métaphysique rend conciliable le cohérent de l'être fini avec l'incohérent du non-être. La fin de la méontologie instaure la primauté philosophique, non de l'ontologie, mais de la métaphysique. La métaphysique constituerait un compromis entre les diverses tendances nihilistes et l'ontologie. L'ontologie nie l'existence du non-être et en fait la mauvaise identification (de l'autre). En n'expliquant pas l'Etre, l'ontologie se condamne à ne pouvoir expliquer le changement.
La méontologie a voulu concurrencer l'ontologie. La métaphysique y parviendra en proposant une alternative qui possède pour moitié de la positivité (théoriser l'être fini et vaste). En parvenant à la métaphysique, on quitte la méontologie : c'était le but d'Aristote, qui ambitionnait de dépasser l'ontologie platonicienne en produisant la métaphysique et qui s'est demandé comment innover dans des bornes finies, en prenant acte de l'indéfinition de l'Etre. La méontologie n'était pas viable selon la logique. Aristote a remporté ce défi, parce qu'il a compris que l'exposition du nihilisme à la logique n'était pas possible.
Il a cherché une stratégie pour introduire le nihilisme dans la philosophie, tel le cheval de Troie  le nihilisme pourrait corriger l'ontologie sur le point du non-être rendant explicable l'être et superflu l'Etre. La principale critique que l'on peut intenter théoriquement contre la métaphysique s'est vérifiée pratiquement, par la science, un comble pour ceux qui se présentent comme des scientifiques et tirent de leur réalisme la preuve de leur sens philosophique. La métaphysique estimait dès Aristote proposer le savoir définitif grâce à l'apport de la métaphysique.
Les recherches scientifiques d'Aristote, qui reposent plus sur des compilations que sur des investigations nouvelles, se sont avérées si obsolètes qu'il a fallu, après des siècles d'autoritarisme obscurantiste, rénover en profondeur la méthode scientifique. En remplacement de l'argument d'autorité et du pédantisme, ce sera la méthode expérimentale, qui à la Renaissance entérinera la ruine de la pseudo-méthode aristotélicienne. Bien entendu, il ne faudrait pas caricaturer la démarche scientifique depuis Aristote jusqu'à la Renaissance en Europe comme une somme d'erreurs totales.
L'évolution ne fut pas aussi linéaire et connut des variations, parfois des polémiques. Mais il est intéressant de constater la période d'obscurantisme entre les débuts de la métaphysique et la révolution scientifique moderne. Elle provient du substrat nihiliste, qui est le principe actif de la métaphysique et qui bloque le changement autour du préjugé selon lequel la connaissance est donnée comme le réel. La pensée consiste, non pas à découvrir ce qui est soumis au changement, mais à retrouver ce qui a été donné de manière immuable. Le réel a été donné depuis le Premier Moteur, une proposition indémontrable, qui serait grotesque si elle ne se révélait aussi perverse.
La fin de la méontologie, loin de signifier la fin du nihilisme, tant en philosophie que dans le monothéisme, dénote plutôt la fin de la crise monothéiste. La philosophie a intégré le nihilisme dans son giron et l'a mélangé avec l'ontologie. Le résultat a été la métaphysique, qui domine l'histoire de la philosophie depuis lors. Le plus édifiant est de constater l'influence cardinale de la métaphysique dans les développements monothéistes, que ce soient chez les chrétiens ou les musulmans. Le sens de la philosophie a été dévoyé : si les nihilistes entendaient faire de la philosophie le discours religieux propre au nihilisme (religieux antireligieux), la philosophie est devenue une sorte d'accompagnateur élitiste et rationaliste des monothéismes reposant sur la révélation (ce qui n'implique pas qu'ils se révèlent dénués de rationalité).
Il reste à retrouver le sens de la philosophie tel qu'il s'exprime chez le Socrate de Platon : un langage dont la spécificité est la rationalité, mais qui intervient dans la crise monothéiste comme la spécificité se distinguant de la révélation propre au transcendantalisme (et qui a commencé bien avant le monothéisme). La métaphysique vient rompre cette spécificité en la pervertissant : la rationalité s'oppose au religieux. Que l'ontologie soit critiquable et que la métaphysique ait cherché à faire une critique sincère de l'ontologie relèvent de la compréhension; mais que la philosophie se trouve confondue avec la métaphysique, de même que l'ontologie, son contraire évident, pose problème. La fin de la méontologie n'est pas une bonne nouvelle pour la philosophie - ni pour  la pensée.

lundi 20 août 2012

Chemins qui mènent vers le progrès

Robert Ménard, que l'on peut critiquer pour maintes raisons, a publié un papier courageux sur son blog pour dénoncer le traitement scandaleux qui est réservé à Jacques Cheminade depuis 1995 : le Conseil constitutionnel, présidé par le socialiste Roland Dumas, a invalidé ses comptes, en validant les comptes de Balladur et Chirac. Problèmes : 
1) ces deux comptes sont entachés de graves irrégularités;
2) les comptes de Cheminade étaient, eux, réguliers.
Pour expliquer la décision injuste de Conseil constitutionnel, le président Dumas a expliqué que Cheminade avait manqué d'habileté. Cheminade a réussi à se représenter aux présidentielles de 2012. Bien qu'il ait offert le programme le plus cohérent de ces élections creuses, proposant des remèdes avérés pour guérir de la crise qu'il avait diagnostiquée en 1995, il n'a obtenu que 0, 25% des suffrages, les électeurs préférant de loin voter en faveur de Sarkozy le néo-conservateur ou de Hollande le libéral-socialiste, qui pourtant ne produisaient aucune mesure pour sortir de la crise - Sarkozy n'hésitant pas à expliquer qu'elle est finie.
Sur cette affaire, le droit du plus fort a remplacé le droit : ce dernier considérerait que Cheminade a présenté des comptes valides; le droit du plus fort, que Cheminade menace par ses idées les institutions libérales en faillite et qu'il mérite de ce fait d'être ruiné, calomnié, détruit. Peut-on détruire la vérité? C'est à cette question que fut confronté l'Empire romain face à l'émergence du christianisme. L'Empire romain, de loin le plus fort, perdit. Pourquoi?
Sans comparer Cheminade et Jésus, un homme politique et un fondateur de religion, les idées que propose Cheminade pour sortir de la crise sont à ma connaissance les seules à l'heure actuelle dans le champ politique pour contrer les effets du libéralisme en déconfiture - définitive. Je ne reviendrai pas sur les mesures Glass-Steagall ou Bretton Woods mondiaux, d'inspiration rooseveltienne (derrière, il y aurait à aborder le sujet capital du système d'économie américain). Le mieux serait de prendre acte du fait que la démocratie libérale française élit, donc choisit, non plus des idées, mais des forces.
Le plus fort est élu, pas le plus intelligent ou le plus pertinent. Raison pour laquelle Sarkozy, même s'il n'a pas été élu, a réalisé un score considérable : s'il ne défend aucune idée politique, voire s'il laisse entendre un discours de mensonge et de haine, notre candidat est puissant. Il représenta, pendant son mandat sinistre et ces élections hallucinatoires, le parti des néo-conservateurs, l'expression de l'impérialisme libéral le plus virulent. Quant à Hollande, il faut être peu perspicace pour ne pas remarquer que notre candidat étiqueté n'a de socialiste que le label médiatique et qu'il propose un programme libéral-démocrate qui aurait été réfuté tant par Jaurès que par Mendès-France (pas socialiste en tant que tel).
Dans ce brouet insipide, Cheminade fut le seul à apporter des idées nouvelles à gauche, avec lesquelles on peut se trouver en désaccord, mais qui ne sont ni des idées d'extrême-droite, ni des idées sectaires, ni des idées folles. Le démenti sonne comme un cuisant échec de la démocratie libérale. Comment dans une démocratie peut-on calomnier à ce point - et propager des sornettes?
Comme les calomnies de 1995 se sont estompées, qui laissaient entendre que notre allumé flirtait avec le fascisme et Saddam Hussein, je ne prendrai pour exemple que le thème de la conquête spatiale. A très court terme, c'est un sujet qui n'intéresse personne. Si l'on se montre borné, on peut éructer que l'objectif est coupé de la crise économique et du pouvoir d'achat en berne.
Si l'on se montre un peu plus perspicace, on rappellera que c'est le journal vespéral Le Monde, incarnant le point de vue des élites de centre-gauche et passant pour la référence française en matière de journalisme, qui avait lassé entendre que le pendable Cheminade était subventionné par le pendu Saddam. Depuis lors, notre honorable quotidien au service des marchés financiers ne s'est jamais excusé d'avoir écrit des sottises aussi grossières. Pis, le temps ne faisant rien à l'affaire, en 2012, notre journal décida dans son infinie sagesse de censurer tout bonnement la campagne de Cheminade, au motif qu'il s'agissait d'un candidat sectaire, fantaisiste et dangereux.
Nul besoin d'argumenter sur un jugement aussi lapidaire, puisque le juge est en l'occurrence le plus fort des médias français du moment et qu'il s'aligne sur le jugement du Conseil constitutionnel émis par Dumas, le plus fort des organismes juridiques français. L'ironie étant un inattendu, quoique fiable juge historique, vient de se produire l'événement Curiosity, sonde spatiale envoyée sur Mars grâce à la coopération de plusieurs Etats sous l'égide des Etats-Unis (malgré les coupes franches défendues par le progressiste Obama sabrant les programmes de la NASA).
Cheminade a été moqué parce qu'il défendait le principe de la découverte spatiale (que ses interrogateurs, adeptes de la question, déformèrent en résurgence du colonialisme). Les journalistes, caisse de résonance du propagandisme oligarchique, se gaussaient d'un candidat se vautrant dans les histoires grotesques de petits hommes verts et perdant son temps avec des considérations qui n'intéressent personne (en tout cas pas les incompétents journalistes exprimant la faillite des élites intellectuelles, se prenant pour des penseurs, voire des hommes intelligents). D'un point de vue économique, on rappelera les retombées importantes qu'engendre la recherche spatiale dans le domaine industriel.
D'un point de vue stratégique, l'objectif spatial peut être le point de réconciliation des sociétés mondialisées, qui, à défaut d'objectif noble et éloigné, flirtent avec la guerre (notamment au Moyen-Orient). Les mêmes qui se moquaient de l'hurluberlu Cheminade proposant Mars et les petits hommes verts en guise de politique font montre (ou parade) d'un intérêt subit pour Curiosity, parce que désormais il se trouve promu par les plus forts : les Etats-Unis, la NASA, l'Occident... Curiosity constitue le projet bien-nommé du XXIème siècle, qui lance le programme de l'essor et qui permet de sortir de la crise terrestre. Curiosity serait digne de curiosité, quand Cheminade serait un OVNI - curieux. Problème : si l'un ne fait qu'annoncer l'autre, les deux sont d'un objectif commun.
Derrière cet exemple qui en dit long sur l'effondrement qualitatif du débat politique en France, et du niveau intellectuel et critique de nos médias, la plupart des électeurs, loin d'être d'infortunés et honnêtes hommes, n'ont que les candidats qu'ils méritent. S'ils ont rejeté Cheminade, c'est qu'ils suivent la loi du plu fort. Chaminade défend en France le parti des idées politiques, que l'on soit d'accord avec elles ou non. Les candidats principaux proposent en guise d'idées des slogans de communication, comme celui de Hollande, inspiré de l'ineffable Obama aux Etats-Unis (vous savez, le président qui s'est arrogé récemment le droit de tuer sans jugement tout individu dans le monde mettant en péril la sécurité des Etats-Unis).
Si Cheminade est condamné de manière aussi injuste, c'est parce qu'il est victime de la loi du plus fort, qui précisément s'oppose à la Justice démocratique. La loi du plus fort explique très bien que les candidats plus ou moins favorables au libéralisme soient promus, tandis que les exceptions qui refusent la violence débouchant sur la crise que nous endurons se trouvent incompris. Que les sots victimes de la loi du plus fort se mettent d'accord avec leurs maîtres pour ne pas comprendre qu'ils sont les dindons de la farce est une constante historique qui s'explique par le mécanisme autodestructeur de la violence.
Le problème de fond réside plutôt dans les conséquences de la loi du plus fort. C'est la politique de la terre brûlée. La loi du plus fort engendre un appauvrissement des idées et de l'esprit critique. L'horizon est gangrené par les diktats du libéralisme, d'autant plus impérieux que le libéralisme se trouve en crise terminale. Les élites ont glissé d'un devoir de service public vers des arguties oligarchiques, selon lesquelles elles sont au sévice d'elles-mêmes. La dégénérescence qui en résulte se manifeste par la tendance de certains de nos dirigeants, issus de grandes écoles comme l'ENA, à faire montre de médiocrité mimétique, voire consumériste.
L'effondrement du niveau général se manifeste autant par l'effondrement des plus faibles (le retour aux ploucs joueurs et menteurs) que par la perte de sens des élites reconnues, incapables de sortir du mimétisme en déclin et juste bons à chercher des moyens de continuer à festoyer dans le Titanic, de préférence dans des cabines luxueuses et hermétiques. Le lecteur sera prévenu : le martyr est le témoin de son temps. Cheminade est un martyr politique, qui est persécuté parce qu'il apporte des alternatives à la crise du libéralisme, alternatives qui ont fonctionné dans un passé proche.
Si on l'accule à la ruine, c'est pour que la loi du plus fort montre, plus que son hideux museau, son impéritie crasse. Calomniez, il en restera toujours quelque chose : d'un point de vue historique, le martyr annonce le progrès. Même si le niveau politique est sans doute à compléter sur le plan religieux, Cheminade est du bois précieux dont on fait le changement.