vendredi 7 octobre 2011

Le vrai Glass-Steagall

Suite à une tribune parue dans Le Monde, le quotidien de référence de la gauche libérale, Michel Rocard propose de la manière la plus aboutie l'adoption de la mesure Glass-Steagall de Roosevelt pour sortir de la crise mondiale qui ne fait que commencer et qui emportera tout sur son passage si on la laisse se développer (avec les incompétents au pouvoir en Occident, marionnettes d'intérêts financiers, c'est ce qui risque d'arriver). Rocard est capable du meilleur comme du pire. Le meilleur : proposer ce genre de solutions progressistes pour contrer les velléités oligarchiques; le pire : se contredire ostensiblement dans son socialisme progressiste et faire inutilement du pied à ces intérêts oligarchiques.
Tels sont les socialistes d'aujourd'hui : des militants désarticulés entre deux forces antagonistes : d'un côté, le socialisme; de l'autre, le libéralisme. Rocard fait montre de cette dérive en mettant de manière courageuse et progressiste sur la table la mesure Glass-Steagall qui avait été adoptée sous Roosevelt pour contrer la Grande Crise (déjà). Mais le Glass-Steagall qu'il propose est au mieux une mesure désossée de sa faculté d'influence régulatrice, puisque elle ne se trouve pas adossée à un programme de reconstruction qui fasse du capitalisme assaini un projet de développement républicain, comme peut l'être le Bretton Woods. Historiquement, Roosevelt n'a pas sorti sa mesure Glass-Steagall comme un remède factuel et un objet donné qui suffirait à contrer la crise libérale. C'était un processus général de développement républicain, qui commençait par le Glass-Steagall et qui débouchait sur le Bretton Woods : réguler le capitalisme pour éradiquer le libéralisme et adosser la valeur monétaire à une politique de création physique au service de tous.
D'une manière générale, si le dernier article de Rocard se révèle plus courageux que les propositions de Glass Steagall light généralement dispensée par certains milieux du libéralisme progressiste en Occident, il oublie de mentionner les militants qui se battent depuis plus de dix ans afin d'imposer une régulation efficace de la finance folle : les larouchistes, en France sont représentés par Cheminade. Si l'on peut ne pas être en accord avec toutes leurs thèses (à condition aussi de ne pas marcher dans les combines grossières de la propagande médiatique aux ordres des intérêts libéraux), il convient de ne pas oublier d'où vient la réactivation et l'extension mondiale de cette mesure.  
C'est le meilleur moyen de saisir l'enjeu de cette mesure et sa dynamique, soit de réfuter les grossières contrefaçons qui agissent comme des écrans de fumée (dont la mesure Volcker promulguée par Obama et valable dans plusieurs années) et surtout d'en faire une lecture de processus, pas de faits. C'est avec le réductionnisme factualiste que l'on verse dans le travers consistant à promulguer un faux Glass-Steagall, un Glass-Steagall formel, qui permet de sauvegarder le principe du monétarisme, soit de ce que Rocard avait désigné sous l'expression de "finance folle" (avec ses fameux trous noirs). En gros, la supercherie consiste à n'établir pas explicitement et précisément la séparation entre banques de dépôt et banques de spéculation, se contentant de proposer une séparation interne aux institutions bancaires dans les mouvements, mesurette inefficace qui sauvegarde ce qu'en France on appelle le modèle de la banque universelle depuis la loi Delors de 1984. 
Jacques Cheminade a sorti un éditorial éclairant sur ce sujet :
http://www.cheminade2012.fr/Du-credit-pour-l-avenir
Le nouvel article du Monde du 23 septembre 2011 consacré à un historique tendancieux (tendance monétariste progressiste) du Glass-Steagall (s)aborde de manière complètement libérale et non libérée le problème de la crise qui se produit en reprenant les erreurs précédemment énoncées. Incidemment, le quotidien de référence français de la gauche ultralibérale (il y a encore peu représentée par le satire DSK) se met du côté de la fausse et apaisante régulation de la finance folle, qui permet de laisser croire que l'on régule la finance dérégulée tout en ne touchant pas aux principaux instruments de la dérégulation. On opère ainsi une opération hallucinatoire, sorte de magie blanche qui ne change rien du tout en promettant de changer tout.
Je vais montrer comment dans cet article (consultable à la suite) l'auteur prend implicitement et insidieusement partie pour le faux Glass-Steagall en présentant les problèmes comme s'ils étaient indiscutablement fondés sur des postulats et axiomes favorables au libéralisme, et pire encore à la dérégulation ultralibérale. L'auteur commence par expliquer que la réglementation du système bancaire américain et anglo-saxon s'appuie sur une opération qui est présentée comme ne pouvant qu'être interne ("séparant (...) les activités de détails des activités d'investissement").
Dans ce même paragraphe, l'auteur critique cette mesure en la validant. Elle la critique en insistant sur son caractère partiel et donc imparfait. Cette critique pourrait se montrer plus lucide : la séparation n'est pas seulement partielle. C'est une fausse séparation, qui retouche le superficiel pour mieux conforter l'essentiel. Du coup, on valide le principe de la séparation interne, alors que c'est précisément en empêchant cette séparation interne factice et en restructurant les activités en deux activités étrangères que l'on parviendra à réguler le système dérégulé.
Puis l'auteur essaye de nous faire croire qu'il existerait une différence entre la banque universelle de type français et la réforme régulatrice actuelle d'inspiration anglo-saxonne (de type Volcker) : le faux Glass-Steagall. Fausse différence ou différence superficielle et inopérante? En apportant des éléments historiques avec le Glass-Steagall lancé par Roosevelt, l'auteur amalgame le faux et le vrai Glass-Steagall - la vérité et sa manipulation. Pourtant, l'auteur reconnaît elle-même que Roosevelt a lancé son projet dans le cadre d'un New Deal (le Bretton Woods). Par ailleurs, Roosevelt a cloisonné la séparation externe entre banque de dépôt et banque d'affaires, alors que dans les projets sur le table aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, il s'agit d'une initiative de régulation interne hypocrite et inefficace, surtout qu'elle ne sera promulguée que d'ici quelques lointaines années.
Au passage, l'auteur qui n'en est pas à une contradiction près reconnaît implicitement l'existence de l'Empire britannique financier : la City de Londres (et ses paradis fiscaux annexes comme les îles Caïmans) devient selon elle le centre de la finance mondialisée après la dérégulation initiée sous Thatcher (1986). L'auteur rappelle même que c'est Delors qui en 1984 en France abroge l'équivalent de la séparation bancaire lancée par le CNR et reprise par de Gaulle. Aux Etats-Unis la mesure n'intervient qu'en 1999. Et l'auteur de conclure son récapitulatif historique : "Soixante ans après sa disparition historique, le service de banque universelle est de retour aux Etats-Unis".
Pourtant, l'auteur note elle-même que "le lobbying actif des banques a largement allégé le dispositif initial. Paul Volcker, l'ancien président de la Réserve fédérale, a échoué à restaurer l'esprit du Glass-Steagall Act. Les activités de détail et d'investissement ne sont pas nettement séparées. M. Volcker se réjouira néanmoins que "l'illusion selon laquelle le marché peut prendre soin de lui-même ait volé en éclats". Une revanche symbolique, en somme". Cette description de la réforme Volcker et de la loi Dodd indique qu'il s'agit d'un faux Glass-Steagall, qui plus est applicable seulement à partir de 2014 (!). Pourtant, l'urgence de la situation dramatique de crise systémique voudrait que les mesurettes repoussées aux calendes grecques (c'est le cas de le dire) soient remplacées par des mesures effectives immédiatement. En Grande-Bretagne, le rapport Vickers soutenu par Cameron est un faux Glass-Steagall, le pendant britannique de la mesure américaine. Peu importe que le contenu soit légèrement différent du contenu Dodd/Volcker. 
L'important est de retenir que là encore la mesure ne sera applicable qu'en 2019 (sic). Il s'agit d'une régulation assez illusoire, en fait. Pourquoi cette fausse régulation n'est-elle pas dénoncée par notre auteur en tant que fausse et inopérante, ne serait-ce que de par son caractère tardif et lâche? L'auteur au lieu de répondre à ces vraies questions feint d'aborder le sujet de la banque universelle française. Comme s'il existait une différence entre le fonctionnement de cette banque universelle et les mesures de régulation futures lancées en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis!
Dans les trois cas, il s'agit de dérégulation, dérégulation assumée depuis la loi Delors par le modèle français, dérégulation maquillée en régulation improbable par les Anglo-saxons. L'explication théorique proposée relève du mensonge pur et simple, surtout après ce qui a été expliqué auparavant : "Après la chute de Lehman Brothers, les banques françaises avaient expliqué leur relative bonne tenue par la diversification de leurs sources de revenus (dépôts, crédits et spéculation), qui les protégeraient davantage d'une faillite". On a vu le résultat de ce mensonge réitéré aux Etats-Unis, où toutes les grandes banques sont en faillite implicite (Bank of America). Il serait intéressant de comparer cette théorie oiseuse avec le cas tout frais de la banque Dexia. L'auteur ne craint pas davantage de lancer un autre argument clairement foireux : "Le gouvernement français avait certes été contraint de recapitaliser certains établissements, mais ces derniers ont depuis remboursé, et l'Etat y a même gagné quelques intérêts." Il serait bon de préciser que les prêts ont été accordés quasiment à taux zéro et que les établissements financiers qui en ont bénéficié se sont enrichis sur leurs emprunts garantis par les Etats et ont poursuivi leurs méthodes spéculatives destructrices, pour eux-mêmes, mais surtout pour l'économie mondiale (pas seulement française).
L'auteur se lance ensuite dans l'examen des nombreuses arguties monétaristes en se gardant bien de les démentir : "Autre argument des partisans du statu quo, Northern Rock était une simple banque de détail, et Lehman Brothers n'avait pas de dépôts. Les deux ont pourtant fait faillite. Un cloisonnement des activités ne présenterait donc aucune garantie de solidité." Le mensonge omet de préciser que toutes les activités financière sont de stature mondialiste et qu'il est oiseux de s'en tenir à des cas non seulement nationaux, mais singuliers. C'est l'ensemble du système financier mondial qu'il faut réformer, pas tel pays, encore moins tel établissement particulier.
L'auteur recourt à des interrogations rhétoriques pour cacher qu'elle évite soigneusement de remettre en question les postulats faux du monétarisme : "Une réforme à la britannique aurait-elle permis de protéger les banques françaises contre leur exposition à la dette grecque ou italienne ? Sans doute pas." L'interrogation est d'autant plus mauvaise qu'elle aborde le problème mondial en des termes réducteurs (nationaux). Mais le pire est qu'elle y répond honnêtement à partir d'un mensonge : la réforme britannique en question (qui fait encore référence à l'existence déniée de l'Empire britannique et de sa mainmise sur l'économie mondiale) consiste précisément en la subversion du Glass-Steagall par le faux! Donc le faux Glass-Steagll ne permet pas de protéger contre les dérives inéluctables du monétarisme.
C'est ce qui s'appelle noyer le poisson, soit mal poser le problème pour s'empresser d'y répondre alors. Technique souvent employée par les bons élèves du système de propagande. En l'occurrence, l'auteur se contente de reprendre la propagande de la City de Londres (via l'honorable Marc Roche?) en faveur d'un monétarisme tempéré et progressiste, sorte de postkeynésianisme adapté aux besoins du jour. Le raisonnement de l'auteur est un irrationalisme rationaliste, démarche que préconisait les pontes de la LSE pour réformer l'économie en 2009 je crois. Autre affirmation qui n'est seulement juste que selon le prisme déformé et avantageux (opportuniste) du faux Glass-Steagall : "La fragilisation des établissements français depuis la crise de la dette souveraine ne provient pas d'une prise de risque inconsidérée sur les marchés, et une séparation des activités n'y aurait rien changé". 
La conclusion se révèle meilleure, qui ose enfin remettre en question le modèle de la banque universelle, sans montrer que cette remise en question touche par ricochet le modèle du faux Glass-Steagall présenté comme restauration du modèle authentique et historique. L'auteur en reste à cette interrogation tronquée et biaisée, empreinte d'un pessimisme noir : on ne peut rien faire pour empêcher le problème du monétarisme si l'on en reste au monétarisme. Et si l'on essaye d'en sortir, l'auteur se montre tellement formaté par son bagage académique de bon élève qu'elle n'ose pas évoquer explicitement la possibilité d'une sortie du libéralisme, d'un extérieur à ce monétarisme qui n'est pourtant pas la totalité moniste de l'économie, qui comporte des alternatives positives et efficientes (qu'il calomnie abondamment, comme le capitalisme non libéral et planifié que défend Cheminade en France).
Au lieu de nous expliquer que le bateau prend l'eau, l'auteur aurait pourtant pu nous rappeler que quand une porte est fermée, au moins une autre est ouverte. Par exemple, la solution de Cheminade en France. Cela tombe bien, notre candidat larouchiste est en campagne pour les présidentielles de 2012. L'auteur pourrait laver partiellement l'honneur de son quotidien Le Monde qui avait affirmé de manière gratuite en 1995 que Cheminade était financé par Saddam Hussein (affirmation totalement fantaisiste, qui mériterait d'être comparée avec l'accusation lancée par le fils de Kadhafi contre Sarkozy). Le vrai manque de cet article n'est pas tant dans la superficialité du Glass-Steagall proposé que dans l'absence de critique véritable : l'esprit critique implique surtout, outre une première partie négative, une suite positive et alternative.




http://www.lemonde.fr/economie/article/2011/09/23/pourquoi-les-anglo-saxons-reforment-ils-leur-systeme-bancaire_1575786_3234.html




Pourquoi les Anglo-Saxons veulent-ils réformer leurs banques ?
LEMONDE.FR | 23.09.11 | 15h59   •  Mis à jour le 23.09.11 | 18h12


Pour le ministre britannique du commerce, Vince Cable, "il est impossible de laisser les contribuables à la merci d'établissements voyous qui peuvent faire exploser des armes financières de destruction massive".
Pour le ministre britannique du commerce, Vince Cable, "il est impossible de laisser les contribuables à la merci d'établissements voyous qui peuvent faire exploser des armes financières de destruction massive".REUTERS/CHRIS HELGREN
Guides historiques de la dérégulation financière, les Etats-Unis et le Royaume-Uni seraient-ils les nouveaux chantres de la règlementation bancaire ? Ce n'est pas le moindre des paradoxes de la crise financière : trois ans après la chute de Lehman Brothers, ces deux champions du libéralisme s'apprêtent à règlementer leur système bancaire en séparant partiellement les activités de détails (dépôts et crédit) des activités d'investissement (prise de position sur les marchés). Objectif :protéger les dépôts des épargnants des risques inhérents à la spéculation.

A travers l'Europe continentale, l'idée peine à faire son chemin. En France, pays pourtant volontiers réglementariste, le modèle dominant reste celui de la banque universelle, abritant sous un même toit les dépôts des petits épargnants (peu rentables) et les poussées de fièvres des marchés (lucratives mais risquées). Ni la crise des subprimes ni celle des dettes souveraines n'ont encore remis en cause ce dogme. Pourquoi deux pays anglo-saxons parmi les plus libéraux de la planète ont-ils été si prompts à envisager de réformer en profondeur leur système financier ? Eléments de réponse.
  • En 1933, déjà...
Franklin D. Roosevelt, président des Etats-Unis de 1933 à 1945.
Franklin D. Roosevelt, président des Etats-Unis de 1933 à 1945.AFP
Ce n'est pas la première fois que les Etats-Unis tentent de mettre un frein aux appétits de leurs banquiers. Ce fut le cas après chaque crise financière. Au lendemain de la crise de 1929, le président Franklin Roosevelt met en place une séparation stricte entre banque de détail et banque d'investissement dans le cadre du "New deal". Le fameux Glass-Steagall Act restera en vigueur outre-Atlantique pendant plus de soixante ans. Il s'agit, déjà, de protéger les économies des Américains contre les prises de risques excessives des financiers. La France adoptera un système comparable au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.
Dans les années 1980, l'heure est à la dérégulation tous azimuts. En 1984, La France met fin à la séparation des deux métiers de la banque et instaure le modèle de la banque universelle. En 1986, en Grande-Bretagne, le gouvernement deMargaret Thatcher initie la dérégulation spectaculaire de la City.
Le monde de la finance se porte bien, le spectre de la crise est loin : l'heure est au lobbying. Aux Etats-Unis, les banques s'attaquent au Glass-Steagall Act, qui les empêche de rivaliser avec leurs grandes concurrentes étrangères. De fait, les capitaux migrent en masse vers Londres et sa City, nouvelle capitale de la finance mondialisée. Sous l'assaut répété des lobbys, le Congrès finit par abroger en novembre 1999 la distinction entre les métiers de banque de dépôt et d'investissement en votant le Gramm-Leach-Bliley Act. Soixante ans après sa disparition, le service de banque universelle est de retour aux États-Unis.
  • 2010 : les Etats-Unis réagissent
Un militant proche de l'économiste américain Lyndon LaRouche, partisan d'une réorganisation complète du système financier international. En France, son représentant est Jacques Cheminade, président du parti Solidarité et Progrès.
Un militant proche de l'économiste américain Lyndon LaRouche, partisan d'une réorganisation complète du système financier international. En France, son représentant est Jacques Cheminade, président du parti Solidarité et Progrès.Reuters/CHARLES PLATIAU
La finance "made in USA" va vivre une période de bombances avant d'imploser... huit ans plus tard. En septembre 2008, la banque d'investissements Lehman Brothers fait faillite. La chute de Lehman entraîne avec elle les bourses mondiales et crée un mouvement de panique sur la planète finance, obligeant certains Etats àrenflouer leurs banques. Aux Etats-Unis, des petits épargnants font la queue devant les établissements pour retirer leurs économies. Le spectre de la panique bancaire ("bank run") est de retour.
L'administration Obama doit réagir : rassurer les épargants et punir les banques. En juillet 2010, le président américain signe le Dodd-Frank Wall Street Reform andConsumer Protection Act. Parmi les dispositions de cette réforme, la loi Volcker obligera à partir de 2014 les banques à choisir entre spéculer sur les marchés avec leurs fonds propres ("prop trading") et leur statut de banque de dépôt.
Mais le lobbying actif des banques a largement allégé le dispositif initial. Paul Volcker, l'ancien président de la Réserve fédérale, a échoué à restaurer l'esprit du Glass-Steagall Act. Les activités de détail et d'investissement ne sont pas nettement séparées. M. Volcker se réjouira néanmoins que "l'illusion selon laquelle le marché peut prendre soin de lui-même ait volé en éclats". Une revanche symbolique, en somme.
  • 2011 : le Royaume-Uni frappe fort
Le trader d'UBS, Kweku Adoboli, le 16 septembre 2011, à Londres.
Le trader d'UBS, Kweku Adoboli, le 16 septembre 2011, à Londres.AFP/ADRIAN DENNIS
Même cause, même effets au Royaume-Uni. Trois ans après avoir dû injecter 70 milliards d'euros pour éviter la faillite de la Royal Bank of Scotland (RBS) et de la Lloyds Banking Group, Londres a annoncé mi-septembre une réforme radicale de son système bancaire, la plus ambitieuse depuis l'ère Thatcher. Là encore, c'est le risque pesant sur les dépôts des épargnants qui pousse les autorités à sévir.
Le 12 septembre, la commission indépendante sur les banques présidée par Sir John Vickers rend son rapport. Il obtient aussitôt l'appui du premier ministre conservateur David Cameron. Sa disposition la plus spectaculaire fait l'effet d'une bombe : elle prévoit de séparer partiellement les activités de détail des activités d'investissement, à travers un système de filiales. Les dépôts des particuliers seront désormais protégés des risques spéculatifs et ne serviront plus à financer le "casino" des marchés. Plus important pour les finances publiques : en cas de faillite, les autorités ne devront sauver que la banque commerciale et non plus l'ensemble de l'établissement. Le lobby bancaire britannique a néanmoins obtenu que cette réforme, qui coûtera entre 5 et 8 milliards d'euros par an pour les quatre grandes banques britanniques, n'entre en application qu'en 2019.
Trois jours à peine après la présentation du rapport Vickers, l'actualité va donnerdes arguments supplémentaires au gouvernement britannique. Et si l'histoire se répète, l'actualité, elle, bégaye. Kweku Adoboli, émule appliqué de Jérôme Kerviel, fait perdre 2,3 milliards de dollars à la banque suisse UBS. Cette fraude géante justifie à elle seule la réforme aux yeux du gouvernement britannique : "Il est tout simplement impossible de laisser les contribuables à la merci d'établissements voyous qui peuvent faire exploser des armes financières de destruction massive", déclare le ministre du commerce, Vince Cable.
  • Et en France ?
Les établissements français estiment que le modèle de banque universelle est un rempart contre les soubresauts dans les milieux financiers.
Les établissements français estiment que le modèle de banque universelle est un rempart contre les soubresauts dans les milieux financiers.AFP/PHILIPPE HUGUEN
Le Royaume-Uni, où les services financiers représentent plus de 10 % de l'économie, est le premier pays à engager une réforme aussi radicale du secteur bancaire. L'évolution de ce projet de régulation est scruté de près partout dans le monde, notamment en Suisse.
Mais en France, comme en Allemagne, le modèle de banque universelle ne semble pas remis en cause. Il est même fréquemment cité comme un rempart contre les soubresauts des marchés. Après la chute de Lehman Brothers, les banques françaises avaient expliqué leur relative bonne tenue par la diversification de leurs sources de revenus (dépôts, crédits et spéculation), qui les protégeraient davantage d'une faillite. Le gouvernement français avait certes été contraint de recapitaliser certains établissements, mais ces derniers ont depuis remboursé, et l'Etat y a même gagné quelques intérêts. A l'exception de quelques fans d'Eric Cantona, personne n'a fait la queue au guichet pour retirer ses économies, des scènes qui se sont multipliées aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne en 2008.
Autre argument des partisans du statu quo : Northern Rock était une simple banque de détail, et Lehman Brothers n'avait pas de dépôts. Les deux ont pourtant fait faillite. Un cloisonnement des activités ne présenterait donc aucune garantie de solidité. En outre, les dépôts sont garantis en France à hauteur de 75 000 euros par personne, un montant largement suffisant pour rassurer la majorité des épargnants en cas de risque de faillite.
Une réforme à la britannique aurait-elle permis de protéger les banques françaises contre leur exposition à la dette grecque ou italienne ? Sans doute pas. Les obligations d'Etat, considérées jusqu'il y a peu comme les placements les plus sûrs, sont un des fonds de commerce traditionnels des banques de détails. La fragilisation des établissements français depuis la crise de la dette souveraine ne provient pas d'une prise de risque inconsidérée sur les marchés, et une séparation des activités n'y aurait rien changé.
Reste que l'activité des banques est fondée sur un axiome : le juste rapport entre risque et profit. Une banque d'investissement ou universelle sera par nature très rentable, mais davantage exposée au risque ; une banque de détail, plus stable, dégagera moins de profit. Un théorème juste... du point de vue de la banque et de ses actionnaires. Pour l'épargnant, si le modèle de la banque universelle présente des risques infiniment supérieurs, les profits, eux, sont inexistants.
Soren Seelow

mercredi 5 octobre 2011

L'intelligence de l'ignorance

S'il ne s'agit pas sous prétexte de critiquer le savoir de réhabiliter le non-savoir, si l'on distingue l'ignorance de la bêtise (ce qui n'implique pas qu'il faille réhabiliter la bêtise, plutôt la définir) :
- La bêtise se définit en référence à l'intelligence ou à la connaissance. L'intelligence est dynamique (une des meilleures définitions de l'intelligence que je connaisse désigne la "faculté d'adaptation", qui signe la supériorité de l'homme sur les autres espèces animales).
- L'ignorance renvoie à son contraire : le savoir.
La différence entre bêtise et ignorance? Ne pas confondre savoir et intelligence/connaissance signifie que l'intelligence est supérieure au savoir. Il ne s'agit pas d'amoindrir la valeur du savoir, plutôt de reprendre cette belle citation de Montaigne (à propos des savants de l'Antiquité), dans un sens opposé à la pensée oligarchique de Montaigne (qu'on présente à tort comme un diplomate qui aurait contribué à résoudre les conflits religieux et civils en France, alors qu'il prônait un certain détachement oligarchique, l'ordre oligarchique contre le désordre tout bonnement chaotique) : "Je les aime bien, mais je ne les adore pas". 
La bêtise, comme en témoigne sa référence pénétrante à l'animal, est statique. C'est une approche qui recoupe l'ensemble du réel. L'ignorance se révèle tout aussi statique, mais son contenu est limité à un domaine délimité. Le réel de la bêtise est statique au sens où il ne conserve du réel que ses éléments fixes; l'ignorance dénote un élément singulier et limité, dont la particularité est de se trouver inadéquat par rapport au réel figé - tandis que le savoir consiste à demeurer dans le figé, mais en conservant une tranche de réel dynamique.
La différence entre bêtise et intelligence saute aux yeux plus facilement : l'intelligence est dynamique et tendue vers l'infini en ce qu'elle promeut un objet en croissance constante; quand la bêtise en revient à la certitude du fini statique et figé en instaurant une démarche destructrice et suicidaire. Mais l'ignorance serait l'inverse du savoir en ce que tous deux s'attachent au fini, mais que le savoir serait du fini défini, quand l'ignorance serait du fini non défini, vague, caractérisant la structure hétérogène du réel, qui comprend à la fois le réel formé et le réel malléable.
Cependant, personne ne revendique l'ignorance en tant que mauvaise forme ou refus de forme. Comment le processus de la bêtise peut-il repousser l'ignorance qui exprime le creux et le vide - et se targuer plutôt du savoir plein? Tant la bêtise que l'intelligence se réclament du savoir, soit du quelque chose, mais l'intelligence prétend que le savoir est une forme inférieure du plein, quand la bêtise prend le savoir pour la forme suprême (la fin) du plein. Loin de se réclamer de l'ignorance, la bêtise se gargariserait de ses performances de haute volée en matière de savoir; quand ce serait plutôt l'intelligence qui en appellerait à l'ignorance pour rappeler le caractère infini du réel - le fait que l'infini dépasse tout savoir.
La bêtise équivaudrait à l'exigence de savoir d'autant plus pur qu'il se pare d'un haut niveau de maîtrise; quand l'intelligence signifierait que le savoir, pour plein qu'il soit, pour quelque chose qu'il soit, est assujetti à la dimension hétérogène du réel. Le propre de la fixité est d'isoler un contenu bel et bien plein, mais dont la plénitude est encadrée par des contraires antagonistes et irréconciliables. Le propre de l'intelligence est de reconnaître que le blocage fixiste instaure un schéma réducteur et que tout savoir se trouve certes encadré, mais par du plein, du quelque chose : l'infini est en ce sens du plein hétérogène.
Le propre de la bêtise ne revient pas tant à s'opposer à l'intelligence qu'à prétendre en être son expression privilégiée. La bêtise dénote moins la stupidité bornée et simpliste que l'usage dégénérée et dénaturée de l'intelligence à des fins fixistes. L'imbécilité serait moins l'archétype de la bêtise qu'une forme particulière de bêtise, le mauvais usage de l'intelligence. La différence entre bêtise et intelligence s'établit au niveau du vide : l'intelligence réfute le vide, quand la bêtise la reconnaît en la déniant. Le vide remplace l'infini dans la différence de conception entre bêtise et intelligence. Quant au déni, il se manifeste dans l'expression de la bêtise : comme le constata encore (assez) récemment le métaphysicien Bergson, rien ne sert de parler du non-être puisqu'il n'y a rien à en dire. Ne rien dire, c'est non seulement se condamner à ne pas comprendre l'inadéquat et mal formulé non-être; c'est en outre détruire ce qu'on dit, puisque ce qu'on dit se trouve relié autant que rejeté par ce qu'on en peut dire.
La bêtise consiste à opposer le réel en deux formes antagonistes : ce qu'on peut dire et ce qu'on ne peut dire. Du coup, la destruction se forme autour de ce qu'on ne peut dire, renvoyant à ce qu'on ne peut dire. Ce qui est correspond à ce qui peut être dit, à de l'immobile autant que du tronqué. De ce fait, la véritable opposition se situe entre savoir et intelligence, car la bêtise constitue l'approche dégénérée et inférieure de l'intelligence; tandis que l'ignorance n'est revendiquée par aucun des deux partis. La différence cardinale entre l'intelligence et la bêtise, c'est que l'intelligence ne reconnaît pas la possibilité de l'existence du vide, du rien, du creux. Pour elle, tout est plein (même si l'apport néanthéiste consiste à énoncer que le plein n'est pas homogène, mais répond à une structure hétérogène); alors que le propre de la bêtise est de reconnaître l'ignorance en la déniant, soit de considérer qu'il existe du plein et du creux, du non-être à côté de l'être.

Tant que perdurera cette attitude métaphysique consistant à penser qu'il existe du creux à côté du plein, la connaissance se trouvera bloquée à un stade donné vite archaïque (par exemple le nôtre). Le métaphysicien se condamne à la bêtise. Une des caractéristiques remarquables de la bêtise consiste à s'épanouir non pas contre l'intelligence, mais en se servant de l'intelligence. C'est que l'ignorance ne caractérise pas le combustible utilisée par la bêtise pour former son raisonnement. La bêtise utilise comme fin détournée et subvertie le savoir; et comme moyen, l'intelligence - quand l'intelligence utilise comme moyen le savoir pour se développer. Cette inféodation de l'intelligence au savoir se retrouve dans la fascination que la bêtise propose envers le savoir : un savoir élevé est tenu pour d'autant plus valorisant que le savoir constitue la fin du réel; tandis que dans le système de l'intelligence, il n'est pas question de bloquer le réel selon des limites fausses et arbitraires - puisque le réel est infini.
L'inféodation de l'intelligence au savoir est conséquente dans un système fixiste et figé, selon lequel l'être est fini. Ce schéma devient faux si l'on s'avise que ce que le nihilisme prend pour du non-être est en fait du réel qu'il ne comprend pas et qu'il rejette arbitrairement en refusant de le comprendre, soit en le décrivant sommairement comme incompréhensible. Cette manière de procéder rend l'intelligence superfétatoire et secondaire, puisque l'intelligence est la faculté consistant à croître, exactement la faculté consistant à accroître le savoir. Le savoir inféodé à l'intelligence recoupe l'adage populaire selon lequel le savoir ne fait pas l'intelligence.
L'inexistence de l'ignorance signale que la bêtise ne se fonde pas sur un système alternatif cohérent à celui de l'intelligence, mais qu'elle subvertit et pirate le dispositif de l'intelligence : la seule chose positive que signale le schéma de la bêtise, c'est qu'elle est incomplète, soit qu'elle est inférieure au schéma concurrent de l'intelligence. Son efficacité rhétorique se fonde sur l'inféodation de l'intelligence au savoir. Soit : sur l'inféodation de l'incertitude à la certitude. Rosset propose dans ses Principes de sagesse et de folie de distinguer entre la philosophie adhérant au principe de certitude et la philosophie adhérant au principe d'incertitude. Et il fait de la philosophie qu'il soutient, philosophie moins minoritaire qu'il ne pense si l'on parcourt l'histoire moderne de l'immanentisme, une philosophie incertaine plus que certaine - quand la philosophie platonicienne adossée au christianisme serait certaine au sens de dogmatique, voire fanatique.
Redoutable illusion que de distinguer certitude et incertitude. Les deux sont liés : la certitude, c'est le fini, le statique, le figé, le fixe, l'immobile; l'incertitude, c'est le non-être. Dans le système dynamique de l'intelligence, pas de certitude ni d'incertitude : la certitude est fixiste, l'incertitude tout autant. L'intelligence considère que rien n'est incertain, puisque l'incertain renvoie au creux ou au vide; le quelque chose implique lui que l'incertitude n'existe pas. Pour que l'incertitude existe, il faudrait que la structure du réel soit homogène. Son hétérogénéité ruine la possibilité de la certitude comme modèle final viable. Au maximum, la certitude est un modèle provisoire et approximatif, qui ne peut que suivre le changement général et fondamental des choses. La certitude comme modèle incomplet et imparfait ne peut que se trouver accompagnée de l'incertitude comme complément irrationaliste et opportun.
S'il est si dur de définir la bêtise en référence à l'intelligence, c'est que nous n'avons pas affaire à deux schémas autonomes et concurrents, mais à un schéma classique, celui de l'intelligence, qui se trouve piraté et déformé (subverti) par le schéma de la bêtise. Du coup, le concurrent de la bêtise, c'est l'intelligence. Raison pour laquelle la bêtise entend user d'intelligence. Mais cette intelligence dont se réclame la bêtise n'est pas l'intelligence en tant que telle, l'intelligence comme fin; c'est l'intelligence comme moyen. Tout savoir pour être défini et appris nécessite l'usage de l'intelligence; mais cette intelligence est l'intelligence du savoir, intelligence certes précieuse, mais qui est inférieure à l'intelligence finale, l'intelligence de la connaissance.

Connaître, c'est accroître le savoir. Le changement, c'est la croissance. L'intelligence du savoir est l'intelligence dont s'empare la bêtise pour prétendre qu'elle use de l'intelligence comme d'un moyen - et que le savoir est la fin de l'intelligence. Mais le savoir n'est pas la fin de l'intelligence. Le savoir est une courroie de l'intelligence. En ce sens, il en constitue un moyen. Ce qui lui confère son prestige et sa supériorité sur l'intelligence plus vague et moins définissable, prestige trompeur et controuvé, c'est qu'il se révèle plus immédiatement riche en teneur réelle, plus identifiable parce que plus proche et dense. Mais le dense se révèle creux, le proche approximatif. L'intelligence parvient à subvertir l'intelligence parce qu'elle réduit l'intelligence à son niveau et son objectif : le savoir limité et défini. 
L'intelligence de la bêtise désigne cette réduction, qui explique pourquoi la bêtise prospère : car si la bêtise se résumait à débiter des sornettes et à agir comme un imbécile, voilà longtemps que la bêtise aurait été, sinon éradiquée, du moins identifiée et tancée. Au lieu que l'intelligence de la bêtise agit comme un masque protecteur et confusionnel : en séparant des atours d'une certaine intelligence, la bêtise se réclame de l'intelligence et fait parade d'intelligence. Du coup, on peine à identifier précisément la bêtise, soit à séparer bêtise et intelligence on peine à démêler l'écheveau complexe et inextricable de l'adage populaire (le savoir ne fait pas l'intelligence). Seul moyen d'y parvenir : trancher le noeud gordien. Séparer l'intelligence comme croissance du savoir de la bêtise comme blocage du savoir (au nom du principe de réalité).
En agissant de la sorte, on trouve deux confusions : celle précédemment énoncée de la confusion entre savoir et intelligence, qui permet à la bêtise de prospérer; mais celle aussi de la confusion entre ignorance et bêtise : car la bêtise, si elle a pour fin le savoir pur, est en fait le véritable inverse du savoir - quand l'ignorance constituerait l'inverse asymétrique et gémellaire de la connaissance/intelligence : l'ignorance serait moins l'inverse du savoir que l'exacte définition du rien. De ce fait, si l'ignorance fait horreur, c'est qu'on estime que le néant existe; mais si l'on pense que le néant constitue une définition inadéquate d'une forme réelle confusément observée, alors l'ignorance est plus une manière de mal poser le problème qu'une manière alternative positive. Cette curieuse et paradoxale manière renvoie en fait davantage à l'envers illusoire de l'intelligence, un processus ou une dynamique qui serait à jamais condamné à ne pas exister, quand la bêtise est une déformation grave du savoir qui condamne le savoir à dégénérer sous couvert d'exiger sa meilleure effectivité : la bêtise bloque le savoir à l'immobilisme de sa fin.
Du coup, la bêtise est seule dans son schéma et l'ignorance est une fausse alternative, une alternative creuse et vide. D'un côté, l'intelligence engloberait le savoir; de l'autre, la bêtise remplacerait le savoir par l'intelligence et ne pourrait pas utiliser l'ignorance. La bêtise serait une forme confuse et hybride de forme moniste remplaçant la distinction dualiste annoncée bêtise/ignorance. Le monisme jouerait comme la simplification simpliste se vantant de simplicité alors qu'elle accroît la confusion.

lundi 3 octobre 2011

La route tourne

http://www.laprovence.com/article/a-la-une/la-tres-etrange-etude-dun-milliardaire-sur-les-musulmans-de-marseille

Petite interrogation rapide à l'adresse de tous les citoyens libres qui ne se rendent pas compte que l'expression "droit d'ingérence démocratique" comprend une contradiction interne : comment réagiriez-vous si les prévisibles événements sanglants de Libye vous revenaient à la gueule, en France par exemple? Vous pensez qu'il s'agit de fiction? Que la France est intouchable? Que la France est intouchable parce que ses citoyens sont trop bons? Que s'est-il passé en Libye? La Libye est un pays tribaliste facile à diviser, surtout pour des puissances impérialistes et coloniales plus structurées (solides) par la forme de l'Etat-nation. Où l'on mesure que la création de l'Etat-nation, dans le but de mettre fin aux guerres de religion fratricides et destructrices en Europe, est une forme de constitution politique supérieure à la Jamahiriya. La Jamahiriya se veut une forme politique qui serait supérieure à la démocratie occidentale, mais cette présentation n'est pas vraie.
Outre que la Jamahiriya engendre une forme de dictature politique inhérente à tout état collectiviste, outre que la prospérité matérielle, pour appréciable qu'elle soit, n'en demeure pas moins bloquée à des limites très inférieures à celles que permet l'Etat-nation, la principale critique structurelle que l'on pourrait adresser à la Jamahiriya est de proposer une forme de fédéralisme intertribale qui fige le développement du peuple aux limites du tribalisme, soit à une division interne dont l'existence est d'ores et déjà contenue dans le tribalisme et qui ne peut que se fissurer davantage encore en cas de déstabilisation externe (comme c'est le cas actuellement en Libye, où les impérialistes atlantistes ont réussi à acheter provisoirement certaines tribus de l'Est et de Misrata, et bien qu'actuellement le rapport de forces soit en train de basculer contre l'impérialisme atlantiste).
C'est précisément pour empêcher les fissures tribales ou religieuses que l'Etat-nation a été forgé. L'Etat-nation crée l'identité culturelle et politique à partir d'un socle rationnel commun qui se trouve du fait de son substrat rationnel supérieur au sentiment d'identité géographique qui est la caractéristique tribaliste. La capacité de résistance de l'Etat-nation face à des tentatives de déstabilisation politique (internes ou externes) est supérieure à celle de la fédération intertribaliste (ou plus généralement de tout système tribaliste). L'Etat-nation permet une identification populaire qui enveloppe l'intégralité de l'identité populaire, alors que la fédération intertribaliste crée une double identification interne, l'une d'ensemble, relative (et soumise) à la fédération; l'autre interne, relative à la tribu adhérente. Le problème de l'appartenance identitaire se pose - c'est ce qui s'est passé en Libye, où l'on a vu des volte-faces tribalistes se produire, notamment dans l'Est libyen, et où à présent certaines (volatiles et vénales) tribus se retournent contre l'OTAN après avoir accepté les offres pécuniaires préalable des officines atlantistes.
Dans un Etat-nation, la structure identitaire homogène rend plus difficiles des tentatives des déstabilisation. Si la situation est florissante et pacifique, la déstabilisation sera malaisée, puisque la réponse précéderait l'aggravation des conflits intérieurs (phénomènes de guérilla ou manœuvres de prédation de mercenaires par exemple). Le problème ne peut survenir dans l'Etat-nation qu'en cas d'affaiblissement de la structure générale, du fait de multiples facteurs. Facteurs qui peuvent être extérieurs, comme des menées colonialistes; facteurs qui peuvent tout aussi bien être intérieurs, comme le déclin culturel qui produit les conditions d'une incapacité à réagir de manière adéquate à l'entreprise de déstabilisation. D'une manière générale, les conditions de déstabilisation sont in fine assujetties à des acteurs intérieurs sans lesquels aucun élément extérieur ne peut receler d'influence. Par contre, l'affaiblissement intérieur encourage les tentatives colonialistes extérieures.
En Libye, il s'agit de manœuvres colonialistes classiques lancées par des Etats-nations à la dérive contre un Etat intertribaliste riche en matières premières et susceptible de rentrer dans le cadre régional d'un réagencement de la configuration stratégique des Etats. Ce qu'il importe de comprendre, c'est que tout déclin d'une structure signale qu'elle se trouve sous le contrôle d'une structure dont la spécificité est de ne pas être de même nature que la structure parasitée et manipulée : l'Etat intertribaliste n'est pas de même structure que l'Etat-nation, qui lui-même n'est pas de même structure que les factions impérialistes qui engendrent son déclin et qui s'engouffrent dans son déclin intérieur pour l'accélérer et en profiter. Le déclin de l'Etat-nation n'est pas dû à la faction, mais à lui-même (à des conditions de mauvais usage de l'Etat-nation, en gros autour de la déresponsabilisation irresponsable et de la dépolitisation décérébrée).
La faction est-elle supérieure à l'Etat-nation qu'elle pirate - comme l'Etat-nation est supérieur à l'intertribalisme? Non, parce que l'Etat-nation entend constituer une totalité politique provisoire, quand la faction opère une subversion politique qui implique que telle le coucou elle ne puisse que pirater de l'intérieur des Etats-nations - la faction ne constitue jamais une totalité politique, mais une partie piratant la totalité politique (partie oligarchique si l'on veut). Non seulement la faction n'est pas viable politiquement, mais en plus elle ne peut que mener à la destruction généralisée (d'elle-même plus du corps piraté), puisqu'elle n'est pas viable sur le terme et que sa viabilité instantanée est connexe de son caractère destructeur ultérieur.
Il ressort de ces caractéristiques respectives de l'Etat-nation et du tribalisme (même fédéral) que l'affaiblissement interne de l'Etat-nation engendre les déstabilisations de plus en plus fortes. Tant que l'Etat-nation se montre suffisamment fort, il repousse les éventuelles tentatives, même s'il se trouve en déclin. Le signe qu'il se trouve déjà trop affaibli, c'est que son déclin exprime la partition proche du tribalisme. Dans cette affaire musulmane-marseillaise, pour l'instant anodine et sociologique, l'on voit que les méfaits du néo-positivisme mènentv à la charlatanerie épistémologique sous couvert de statistiques irréfutables et convaincantes; le discours des sociologues mandatés par l'Open Society se révèle non seulement faux, mais encore frauduleux : appuyé sur des prétentions au résultat scientifique qui n'existe manifestement pas.
A chaque fois que l'on a vu Soros surgir sous ses multiples associations philanthropiques destinées à promouvoir des causses nobles comme la démocratie (libérale, hein), notre gourou de la spéculation financière s'est montré actif sur le terrain de la déstabilisation de l'Etat. Ce fut le cas en Géorgie. Soros agit pour des intérêts favorables notamment (toujours au nom de la démocratie?) à la légalisation de l'argent de la drogue, afin bien entendu d'améliorer les économies, le niveau de vie des peuples et sans doute les affaires des financiers. La localisation du fond d'investissement désormais démantelé Quantum Fund (les îles hollandaises Curaçao ou les fameuses îles Caïman) indique que Soros opère pour de nombreux intérêts financiers de la City de Londres et qu'il cesse au moins partiellement et provisoirement ses activités de spéculation face au contexte désastreux de la terrible crise financière qui ne fait que commencer.
Soros n'en arrête pas moins ses actions philanthropiques désastreuses. Sous prétexte de promouvoir l'idéal démocratique libéral (avec lequel on est d'accord ou pas), Soros se révèle la figure tutélaire de ces intérêts financiers interlopes centrés autour de la City, qui encouragent la déstabilisation politique du pays; Pour le moment, la France demeure dans un état politique national suffisamment fort pour prévenir et empêcher ces déstabilisations démocratiques et libérales. Mais si la crise frappait plus violemment, on voit se profiler la stratégie perverse de ces philanthropes anglo-saxons vertueux ligueurs de la démocratie : jouer des divisions internes qui à l'intérieur d'un Etat-nation ne peuvent qu'exister, même quand elles sont contrôlées, et les aviver quand des crises surviennent.
C'est ce qui s'est produit au début des insurrections de Benghazi et de l'est de la Libye, où l'on joue sur des divisions historiques (qui peuvent être nées d'antécédents coloniaux, voire antérieurs encore) pour susciter des conflits qui même dans les pays musulmans jouent sur la corde sensible du choc religieux : en Libye, c'était Islam modéré de la Jamahiriya contre Islam islamiste radical de cercles affiliés à al Quaeda ou proches du wahhabisme le plus intransigeant et aveugle (vous savez les nouveaux alliés de l'OTAN). En France, on voit cette même théorie du choc religieux se réactiver d'autant plus que :
- les cercles financiers sont opposés à l'Etat-nation et se déclarent favorables au fédéralisme monétariste;
- les facteurs de division civile (voire de guerre civile, ce qui en serait le terme fratricide) se situent maintenant dans l'opposition entre des communautés musulmanes minoritaires et les autochtones majoritaires dont on s'échine à encourager l'islamophobie au moins latente.
Cette stratégie relève typiquement de la stratégie néo-conservatrice, dont pourtant Soros se prétend l'adversaire (il est vrai que son soutien à Obama est pour le moins trouble dans son intention progressiste et qu'il montre surtout que Soros veut d'un monétarisme progressiste, pas d'un progressisme authentique qui aurait pour premier résultat et première exigence d'éradiquer le monétarisme suicidaire et prédateur). Auparavant, Soros agissait dans des pays où l'Etat est faible (archaïque) et où les déstabilisations peuvent mener au plus haut niveau de l'Etat. Le cas géorgien est emblématique de cette possibilité sombre.
En Libye, le fédéralisme intertribaliste rendait plausible la possibilité de soulever des tribus les unes contre les autres (j'espère que les résistants libyens quoi qu'il en soit arriveront à rejeter l'entreprise impérialiste et mortifère de l'OTAN). Le cas français est plus inquiétant : à la faveur de la crise financière qui ne menace pas seulement la Grèce, mais l'ensemble de la zone euro (et l'ensemble de la zone transatlantique), Soros profite de cette configuration inédite pour accélérer le processus d'éradication des Etats-nations et s'attaquer directement aux Etats-nations, non seulement dans leur structure propre (les discours autour de la caducité des accords de Westphalie), mais au niveau des Etats-nations les plus forts, comme la France (qui plus est un des fondateurs de l'ordre de Westphalie).
L'attaque contre la France se fait au nom de la démocratie, comme en Afghanistan, comme en Irak, comme en Libye, comme en Syrie, comme en Géorgie. La nouveauté, c'est que les factions financières s'attaquent désormais aux plus importants Etats-nations : les Etats-Unis, la France, la Grande-Bretagne (piratée depuis sa création par les factions financières), voire l'Italie. Quand on se souvient de ce que ces factions financières sont capables de perpétrer comme destruction, notamment dans l'effroyable cas grec, le plus inquiétant est de constater la mutation de leur stratégie, qui passe en gros de la stratégie de la guerre contre le terrorisme, où le fédéralisme oligarchique occidental s'attaque eaux États archaïques, à la stratégie de la politique du chaos, où l'on détruit les Etats tribalistes comme la Libye ou la Syrie, mais aussi les Etats-nations les plus puissants.
C'est le signe de la crise qui frappe ces Etats-nations, également du péril majeur qui attend la France (notamment). Si l'on "laisse faire" les factions financières, loin de sortir la France du péril monétariste dans lequel elle a plongé, les factions financières se feront une joie de détruire l'Etat-nation français, la belle unité française, et ils agiront non pas au nom de leur stratégie du chaos, mais au nom du principe de la démocratie (l'arnaque est démasquée quand on s'avise qu'il spécifiquement s'agit d'ingérence démocratique, l'inverse de la démocratie). Quant à ceux qui en France ou en Occident ferment les yeux sur les massacres coloniaux qui se produisent en Libye, au nom de l'idéal démocratique que l'OTAN contribuerait à apporter au peuple libyen (qui n'a rien demandé, mais c'est une autre histoire), au nom surtout de leur petit confort familial et social, qu'ils ne viennent pas se plaindre quand la stratégie qu'ils ont aveuglément soutenue au loin, dans des contrées inconnues, reviendra chez eux semer la discorde, la zizanie et la guerre civile (comme aux temps des guerres de religion en Europe?). L'anecdote de l'islamophobie antidémocratique et antilibérale marseillaise, plus l'identité des bailleurs de fonds indiquent un horizon des plus sombres pour les peuples s'ils ne démantèlent pas les factions financières : nos pirates aristocrates continueront leur entreprise de piraterie à l'intérieur de fédérations oligarchiques, mais ces factions entendent démanteler dans la violence et le sang, tels des bouchers cruels et impavides, les structures des Etats-nations au nom de la démocratie libérale.