dimanche 26 août 2018

L'histoire du Dieu caché

Le Dieu caché a déclenché des tonnes d'interprétations brillantes pour défendre l'idée de Dieu contre les arguments matérialistes, selon lesquels Dieu a besoin d'être caché parce qu'il n'existe pas. Autrement dit : tout ce qui est caché n'existe pas. Mais pour le croyant, la critique vaut a fortiori : comment expliquer que Dieu soit caché s'Il existe, vu sa perfection? Si c'est parce qu'il est au-dessus de nos capacités de perception et de compréhension, comment expliquer qu'Il n'en tienne pas compte, alors que c'est Lui qui nous a créés? Autrement dit : Dieu serait pris par un défaut d'incohérence selon les propres critères religieux qui en font l’Être parfait.
Dès lors, il semble que Dieu ne puisse pas être caché. L'argument pour explique que Dieu soit caché à l'homme est qu'il est infini. Mais cet argument n'est guère solide, car on voit mal pourquoi Dieu, qu'Il soit fini ou infini, s'Il peut tout, ne pourrait se montrer d'une manière ou d'une autre. On en revient alors à l'objection : Dieu n'est pas parfait, d'une manière ou d'une autre, et s'Il n'est pas parfait, alors c'est qu'Il n'existe pas, en tout cas comme tel, c'est-à-dire comme Dieu.  Nous affrontons le problème de l'ontologie, de la théologie, de la pensée au sens le plus large, que j'appelle le transcendantalisme : c'est qu'elle estime que le réel étant incomplet, l'être dont il est constitué doit être complété. Mais comment le compléter? Même la décision de le compléter ne va pas de soi, puisque certains estiment que tout est contenu ici et maintenant, comme les matérialistes. Les nihilistes, dans le sens que j'ai donné à ce terme, et non pas au sens des idéologues du 19ème siècle et plus largement de ceux qui pensent que l'être est une erreur et qu'il est urgent de retourner au néant, c'est-à-dire de mourir, pensent que ce qui complète l'être, c'est précisément le non-être.
Le transcendantaliste est celui qui prend la décision de compléter l'être par l’Être. Son raisonnement est le suivant : nous ne connaissons que de l'être, donc il n'y a que de l'être. Comme il n'y pas que de l’être, mais que le réel est incomplet, alors il faut que ce qui complète l'être soit l’Être. Le problème est qu'on ne parviendra jamais à le définir. On aboutit alors à notre problème du Dieu caché. Il est pourtant une hypothèse assez simple : si l’Être n'a jamais été trouvé, c'est qu'il n'existe pas. Or cette affirmation ne signifie nullement qu'il n'y ait rien d'autre que de l’être ou du réel. Elle signifie seulement que le complément n'est pas forcément de l’Être et qu'il ne l'est probablement pas, précisément parce qu'on ne l'a pas trouvé. 
C'est la thèse que j'aimerais défendre : il n'y a pas de Dieu caché, il y a seulement que ce qu'on nomme Dieu n'est pas de l’Être, mais de la malléabilité. Dans ce cas, nous ne pouvons pas apercevoir Dieu, puisque ce que nous nommons Dieu est différent de nous. Qu'entend-on alors par Dieu? Même s'il est lapidaire de répondre à une telle question en une phrase, je pense que Dieu est différent, et non caché, au sens où il est un projet en construction, qui a commencé par quelque chose de rudimentaire, qui se développe. En gros, Dieu, c'est l'impulsion qui ensuite laisse se développer la création qu'il a mise en branle. Mais ce n'est pas la perfection, dont on se demande bien pourquoi il ne se révèle pas dans toute sa splendeur à l'homme, d'autant qu'on pourrait se demander au préalable pourquoi même il a créée l'homme et la création en général, vu qu'il n'en a pas besoin et qu'elle exprime l'imperfection.
On obtient ainsi la réponse à notre question initiale : Dieu n'est pas caché, mais différent. Il est normal qu'on ne le voie pas. Sa particularité serait ainsi de s’enrichir de la création, auquel cas cette dernière a un sens. Ce qui signifie qu'après la mort, nous formons ce que nous nommons Dieu, nous ne disparaissons pas, mais pas au sens où nous rejoignons la perfection qui existe déjà, mais au sens où nous améliorons ce qui est un véritable work in progress.


dimanche 19 août 2018

Le droit à la crédulité

La crédulité est connotée négativement, alors qu'elle est une très bonne chose : car elle sanctionne la limite de la croyance, celle de croire à quelque chose sans fondement solide (ou très léger). Qu'est-ce qu'un fondement solide? Ce n'est pas quand on peut justifier d'une croyance, sans quoi il n'existe pas de croyances solides, ni les croyances les plus évidentes et terre à terre, ni les croyances religieuses, qui désignent les croyances, alors qu'on tend à les prendre pour douteuses. En réalité, toute croyance est douteuse, car on peut douter de tout et on ne peut jamais se déprendre du doute, si l'on commence à examiner ce dont on ne peut douter. Le sceptique triomphe dans le moment même de son échec : car il a beau jeu d'affirmer qu'on ne peut le contredire, puisqu'il n'affirme rien.
Peut-on vivre sans oser dépasser le doute, ce qui par une image se retranscrirait par l'obligation que l'on a de faire un pas en avant si l'on veut marcher - et de se rendre compte que ce faisant, on n'a rencontré ni précipice, ni obstacle et qu'il n'est pas si difficile que cela de marcher? On répondra en examinant la manière qu'on a de vivre : ce qui est difficile étant, non pas d'agir, mais d'agir de manière homogène et appuyée. Dès lors, se montrer crédule au sens où il s'agit d'un reproche justifié ne signe pas le fait de croire sans fondement, puisque croire implique qu'on ne dispose jamais de certitude, que la certitude soit un mythe - ou alors la certitude désigne un accommodement langagier selon lequel est certain ce qui s'avère très probable. Se montrer crédule, c'est rétablir des attentes justificationnistes, alors même qu'on se tient dans des domaines qui ne réclament pas d'examen plus approfondi que le fait de suivre son intuition la plus immédiate et la plus évidente. Mais n'est-ce pas le propre de la croyance de s’appuyer sur le critère de l'évidence, selon lequel il n'est surtout pas besoin de justification pour bien croire - tout comme il n'est pas besoin de justification pour ne pas verser dans le scepticisme?
Dans ce cas, la crédulité est un mauvais usage de l'évidence, selon lequel notre faculté de discernement ou de jugement fonctionne mal. Mais il n'y a pas grand chose à faire, puisqu'il n'existe pas un critère a posteriori qui permette de distinguer le vrai du faux de manière certaine - il existe des critères de vérification qui peuvent assez bien fonctionner dans le domaine théorique, bien qu'ils ne nous prémunissent pas de l'erreur, mais ces critères fonctionnent assez mal dans l'instantanéité, à partir du moment où on ne peut demander un temps de recul pour agir en direct, de manière instantanée. La limite entre croyance bonne et crédulité, c'est un problème de fiabilité de notre faculté de jugement, et c'est la raison pour laquelle on a voulu compenser le scandale de notre faillibilité par des critères intellectuels, alors que le jugement n'est pas distinct de l'intelligence, mais constitue seulement une de ses applications (comme comprendre en est une autre, et les deux sont connexes et contigües).
Force est de nous rendre compte, et il est donc mieux de l’accepter, que notre structuration intellectuelle et identitaire ne dépend pas plus de nous que notre structuration corporelle. Quoi qu'il en soit de ce sujet épineux concernant la manière d'aborder la réalité, ce qu'il importe de constater ici est que nous ne pouvons améliorer l'erreur qu'en croyant. En particulier, parmi les modalités de l'erreur, la crédulité constitue une erreur qu'on ne peut éviter qu'en proposant des croyances élaborées et éprouvées. Qu'est-ce que la crédulité, si ce n'est de la naïveté et de l'absence de réflexion que l'on travestit en pureté et en candeur? Le crédule est bien puéril s'il se refait avoir une seconde fois. Guérir de sa crédulité ne consiste pas à changer ses croyances en certitudes, car cela n'est pas possible, l'erreur méthodologique de Descartes en témoigne. Il faut pour ce faire éprouver et approfondir ses croyances, de telle sorte qu'on ne se satisfait pas de croyances récentes, ni superficielles, mais qu'on les aguerrit.
La crédulité peut aussi signifier la forme transitoire, qui ne demande qu'à s'améliorer, la croyance jeune et sans expérience. C'est cette crédulité que je voudrais réhabiliter, car elle constitue le gage d'idées nouvelles. Ne croire que dans des croyances éprouvées pour se prémunir de l'erreur, c'est décrépir dans des formes de pensée éculées et stéréotypées. Chercher le moyen de ne pas se tromper est ainsi rarement bon signe, n'en déplaise à Descartes. Ce qui est bon signe, c'est de chercher le moyen d'éprouver sa crédulité, c'est-à-dire ses croyances nouvelles, dans des formes d'expérience. Mais ce n'est pas toujours possible. Ce qui est possible en science l'est beaucoup moins en philosophie, où les recherches par définition sont destinées à ne pas recevoir d'applications concrètes, sans quoi ce n'est plus de la philosophie, mais déjà de l'action. 
C'est quand on évite la crédulité qu'on sombre dans la verbosité et la préciosité rhétorique, en pensant qu'en ne maniant que des idées anciennes et reconnues, voire prestigieuses, on ne risque pas de se tromper. Quand on ne se trompe plus, c'est le signe qu'on a définitivement quitté le domaine de la vérité. Il faudrait ainsi distinguer entre la crédulité qui consiste à estimer que tout ce à quoi on croit est vrai et la crédulité qui rappelle que les croyances plus fécondes sont celles qui ne sont pas adoubées et devenues des objets d'adoration qu’on n'a plus le droit de contester.

mercredi 15 août 2018

La différence et la représentation

Toute l'histoire de la philosophie tient dans un effort, qui constitue l'effort emblématique de la rationalité : trouver un point extérieur à partir duquel seulement il peut juger du réel. La plupart des rationalistes ont jugé que cette opération était possible, tandis qu'un petit nombre jugeait qu'il était possible de juger sans point de vue extérieur. Ces gens pensaient que la représentation humaine correspondait naturellement et parfaitement avec l'agencement du réel. Les autres pensèrent que les choses étaient un peu plus compliquées et que s'il fallait trouver un point de vue extérieur, c'est parce que, en gros, la représentation ne pouvait concorder d'elle-même avec le réel. Par contre, il était possible qu'elle concorde, à condition qu’elle n'en reste pas à son point de vue initial, qui est le point de vue interne. Il fallait donc qu'elle trouve un point pour sortir de son point de vue initial, un point qui soit extérieur. Ce point, elle estime l'avoir trouvé avec l’Être. En jugeant à partir de l’Être, elle pense pouvoir évaluer et critiquer l'être, c'est-à-dire le réel ou ce que Heidegger nomme le domaine des étants. 
Le problème est qu'on peut se demander si cette démarche, qui est la démarche ultra majoritaire de la philosophie et de la pensée en général, incluant la théologie, est valable. On peut se le demander en constatant qu'elle n'a jamais proposé de réponse qui soit seulement recevable. Beaucoup d'érudition et de brillant conceptuel; mais pas de réponse. La critique qu'on pourrait adresser à cette démarche, dont la légitimité fonctionne sur la popularité, est qu'il est loin d'être évident qu'elle ait vraiment isolé un point de vue extérieur. En d'autres termes, en promulguant l’Être comme le point de vue extérieur de l'être, la philosophie a sans doute fait fausse route. Car elle n'a fait qu’hypostasier l'être, c'est-à-dire en rester au même. Il faudrait préciser que la leçon de cette démarche, c'est que, pour trouver un point de vue qui soit vraiment extérieur, on ne peut en rester au même. Il faut trouver un point qui soit différent. Ainsi, l’Être ne peut correspond au point extérieur de l'être. 
Il faut trouver un point véritablement extérieur. La philosophie ne l'a jamais fait, car en s'en tenant à l’Être ou à l'un de ses synonymes, elle en restait à sa zone de confort, une zone parfaitement maîtrisée par la raison, sans se demander si tous les efforts conceptuels pour trouver ce qu'est l’Être n'ont pas abouti à créer des illusions. Dans ce cas, cela signifie que nous nous mouvons dans un univers où l'on peut avoir le sentiment qu'on a trouvé quelque chose, alors que ce qu'on a trouvé est bien quelque chose, mais aussi quelque chose de faux. Cas avec la découverte de l’Être, qui correspond bien à quelque chose, à un besoin, au besoin d’extériorité, mais qui constitue une mauvaise formulation de ce besoin bien réel. L'erreur ne signifie donc pas ce qui n’existe pas, mais ce qui existe et qui est mal formulé. L'hypothèse de l’Être signifierait ainsi qu’à partir d'un besoin réel, d’extériorité, on en est venu à une mauvaise formulation, l’Être.
Il faudrait ainsi revoir la formulation, sans jamais basculer dans la tentation selon laquelle représentation = réel. C'est pour cette raison que j'ai proposé que l'on remplace l’Être par la malléabilité - mais c'est une autre affaire. On basculerait ainsi dans une autre manière de considérer la réalité qui nous entoure. Le principal changement serait que nous ne serions plus obligés de recourir à des raisons douteuses et contestables pour expliquer que ce qui est l’Être a besoin de l'être; nous pourrions expliquer de manière satisfaisante que la malléabilité coexiste avec l'être, alors que Platon, quand il affirmait que l’Être englobe l'être, exactement l’essence des formes et le sensible, devait imposer cette coexistence qu'il ne pouvait expliquer. On notera en particulier que la coexistence que propose Platon est une forme forte de coexistence, de l'englobement, ce qui signifie que l’être est une partie de l’Être.

mardi 31 juillet 2018

Penser la simultanéité

On estime souvent que la cause est supérieure à l'effet, étant précisé que l'on entend ici la cause métaphysique, et non la cause au sens scientifique. Dans son sens scientifique, la cause est définie par Descartes, grand causaliste et grand internaliste devant l’Éternel (les deux sont liés), comme au moins égale à l'effet. Mais Descartes lui-même indique que la cause métaphysique est forcément supérieure, puisque Dieu est la cause et que Dieu est parfait. Si l'on se rend compte que la cause n'est que le début du processus, nécessairement inférieure à la construction de ses effets successifs, on est finaliste, au sens où l'on estime que la fin importe plus que la cause, mais on tomberait dans la même erreur d'illusion si on estimait qu'il existe une fin ultime, comme il existe une cause ultime. Dans les deux cas, on se montrerait ultimiste. Or l'ultimisme est l'illusion générale, commune au causalisme comme au finalisme, selon laquelle on ne saurait sortir de notre expérience courante et ordinaire de l'être. Autrement dit, l'être étant ordinaire, il est indépassable quand on veut penser à ce qui est (ce qu'on est comme ce qui est extérieur à ce qu'on est).
Cela implique que le réel soit formé d'une manière homogène, seulement avec de l'être, ce qui ne va pas de soi, et qui pose des problèmes plus nombreux, voire insurmontables, que si on part de l'hypothèse tout aussi intuitiviste, mais opposée, selon laquelle le réel est fondamentalement constitué de différence et de simultanéité. Mais comme on n'interroge que rarement les choses les plus importantes, on se rend compte que les philosophies déroulent des arguments d'une logique impeccable, à partir de fondements le plus souvent impensés et dont les problèmes se révèlent, si on prend la peine de les examiner, cachés avec une grande ingéniosité et une parfaite mauvaise foi. Si l'on congédie le causalisme comme le finalisme, que reste-t-il? Les philosophes seront nombreux dans la tradition à répondre qu'il ne reste rien et que c'est pour cette raison qu'il convient d'embrasser l'une deux deux hypothèses - le causalisme présentant l’avantage non négligeable de correspondre à la forme logique du raisonnement humain, quand le finalisme semble parfois séduisant sur le plan métaphysique, mais impraticable le plus souvent dans nos expériences de pensée.
Reste une dernière alternative : quand on dit qu'il ne reste rien, il reste précisément quelque chose : à interroger ce qu'on entend par rien. Donc à constater que ce qu'on appelle rien ne l'est pas, rien. Il est quelque chose. C'est en ce sens qu'on peut défendre une autre option, jamais envisagée : la simultanéité. C'est-à-dire qu'il existe autre chose que de l'être; ce qu'on nomme le rien. Et si l'on admet cette hypothèse hardie, il faut bien qualifier le différent de l’être. Autrement dit, renommer le rien. Mais ce rien ne peut exister avant ou après, comme cause première ou comme fin ultime. Il faut donc qu'il existe en même temps, sinon il retombe sous les mêmes critiques. Même si le nihilisme se rapproche du transcendantalisme sur le point capital de ne considérer comme pensable que l'être, en revanche, il présente la différence et la vertu de prôner la simultanéité. Le nihilisme proposait certes le mode de vie de la destruction généralisée, ce qui explique qu'il ait été oublié et que le transcendantalisme n'ait eu aucune peine à le dominer d'une manière quasi unanime (au point que, de nos jours, on tient le nihilisme comme marginal). Mais pas seulement.
C'est ainsi que, sur la simultanéité, Démocrite et ses successeurs de l'atomisme expliquent bien que le vide coexiste avec l'être. Selon eux, on ne peut penser le réel sans le penser de manière simultanée. Et sur ce point, ils ont vu juste. Comme ils ont raison sur l'idée de différence, et non d'homogénéité, qui caractérise le réel. Le nihilisme n'est ainsi pas qu'un mouvement dangereux et à oublier. Il part aussi d'intuitions justes, à condition de préciser qu'elles mènent ensuite vers la destruction. La simultanéité nihiliste ne permet ainsi pas de donner voix à une idée nouvelle, originale et viable, car elle amène l'idée selon laquelle la destruction est nécessaire et de ce fait souhaitable pour la valider. Raison pour laquelle on a oublié cette thèse, en l'assimilant (hâtivement) au nihilisme. La simultanéité ne sera viable que si elle réussit à échapper à la destruction. Qu'est-ce que la destruction? C'est la mauvaise représentation. Disparaît par exemple le sujet qui se trompe totalement (ou grandement). 
La simultanéité nihiliste signifie que tout est ici et maintenant. Sous-entendu : ici et maintenant dans l'être. Mais, justement, dans l'être. Quand le nihilisme dit, autre intuition profonde, qu'il n'y a que de l'être, il ne développe pas cette intuition que pour y ajouter le non-être. Or le non-être n'étant pas défini, il bascule dans l'irrationalisme. Dès lors, le nihilisme rejoint le transcendantalisme sur la question de l'identité du réel avec l'être : pour lui aussi, il n'y a que de l'être, à partir du moment où l'alternative du non-être ne se pense pas. La simultanéité nihiliste se montre ainsi destructrice. Mais la simultanéité telle que je l'entends s'ancre sur une conception du réel qui considère qu'il n'y a pas que de l'être, mais que le non-être n'est pas du rien et du non définissable, mais quelque chose qui n'est pas de l'être et qui se trouve être de la malléabilité. 
Dans ce cas, la simultanéité signifie qu'il y a quelque chose d'autre dans l'ici et le maintenant que de l'être. La simultanéité ne se limite pas à ce que l'être présente et propose. La simultanéité signifie que l'être est en même temps autre chose que de l'être, ce qu'il ne perçoit pas. C'est cette question qu'il importe de considérer et d'opposer au causalisme et au finalisme quand on estime que la conception homogène du réel ne vaut pas.

lundi 16 juillet 2018

Qu'est-ce que la vérité?

On comprend que l'évaluation soit au centre de la philosophie quand on se rend compte que la principale erreur de la quête de l'origine comme vérité consiste à croire que la vérité existe de manière donnée, stable, immuable - qu'on peut donc la retrouver, comme la quête du temps perdu qu'entreprend Proust dans sa grande œuvre.
Si au contraire, on comprend l'alternative à l’Être, la malléabilité, comme ce qui n'est pas de l'être, mais du mouvant par excellence, alors l'évaluation reprend tout son sens : elle n'est pas une fonction de jugement approximative, secondaire par rapport au véritable jugement, qui est stabilité, mais le jugement même (le jugement donné et stabilisé étant au contraire ce qui est secondaire autant que provisoire).
Ne vaut que ce qui est évaluatif, ce qui explique le peu de valeur de mouvements comme le positivisme - ou tout moment qui pense que la vérité est donnée et atteignable (comme le matérialisme). Dans ce cas, ce qui est à évaluer, ce n'est pas la malléabilité, qui comme propriété d'ensemble ne peut être évalué de l’intérieur, mais le fait que l'être change, et qu'il change suffisamment pour qu'il ne soit pas le même.
En fait, quand on avance qu'un grand penseur a vu quelque chose de nouveau que les autres n'ont pas vus, on estime qu'il a plus vu la vérité que les autres, vérité qui existe déjà; alors que si la vérité est évaluation, elle est toujours à faire et celui qui a vu du nouveau est celui qui l'a produit.

vendredi 29 juin 2018

L'hyperbole complotiste

Le complotisme exagère la portée du complot, fût-il important, par exemple s'il se trouve d'ordre collectif, au sens où il utilise des institutions. Il estime en effet qu'un complot peut régir la totalité de la société, non seulement dans la suite immédiate de son effectuation, mais aussi de manière prolongée. Plus le complotisme est prononcé, plus il estime cette possibilité plausible, voire certaine, au point que certains deviennent des généalogistes snobs, sauf qu'au lieu de dresser la généalogie des familles aristocratiques les plus chic, ils dressent la généalogie des familles qu'ils estiment les plus diaboliques, parce que leur diabolisme explique leur longévité et constitue le fonctionnement attitré pour l'homme.
En réalité, le complot ne fonctionne pas. C'est dire que sa longévité est quasi nulle. Il donne l'illusion de fonctionner dans les premiers instants, mais il exprime une tentative désespérée d'élites en décrépitude pour conserver leur pouvoir et rendre le changement de fond favorable.
Bien entendu, c'est impossible, car le pouvoir de quelques hommes ne peut contrecarrer une tendance de fond qui est bien entendu personnifiée par des hommes, mais qui vient de plus loin, qui exprime un changement d'ordre réel. Les hommes ne contrôlent pas tout le réel, c'est une évidence, mais sont dépendants de données extérieures qui les dépassent, au point que le plus souvent ils ne les identifient pas. D'autre part, les actions collectives humaines obéissent souvent à une dépersonnalisation, au sens où ce sont des mouvements de fond au sein de la société qui prédominent et que les individus qui les réalisent n'en ont que partiellement conscience (de telle sorte qu'ils ne peuvent véritablement comploter, raison pour laquelle le complot rate le plus souvent).
Mais la tentation d'interprétation complotiste surgit sans doute comme le désir pour l’homme de contrôler son univers, ce qui ne sera possible que s'il accroît ses connaissances, et les capacités techniques qui s'en suivent. C'est sans doute la véritable question : pourquoi le désir complotiste surgit-il, notamment aux périodes de crise? Parce que l'homme aimerait bien tout contrôler. Mais si c'est une hypothèse envisageable dans un avenir lointaine, par contre, ce ne pourra se faire de la manière dont le complotisme l'envisage, c'est-à-dire par la seule volonté.

lundi 4 juin 2018

La conscientisation

Nous ne parvenons pas à nommer le comportement pourtant évident selon lequel nous ne sommes pas mus par la raison pour une bonne part de nos comportements. La psychanalyse prétend nommer sous le terme d’inconscient ce comportement. Mais elle en reste à du négatif (in-conscient), sans parvenir à nommer positivement ce que recouvre le terme d'inconscient. 
En outre, il ne connote pas une faculté, plutôt la description négative d'un état qui est la réunion de toutes les facultés s'opposant à la conscience. Ce que nous nommons raison est conscient. Descartes et à sa suite un Sartre décident que la raison peut s’emparer de n'importe quel sujet qui a affecté la conscience et le rendre conscient.
Pourtant, contre cet élan de rationalisme que nous aimerions être vrai, car il indiquerait que la raison est capable de gouverner la plupart de nos comportements, mais qui se montre faux, il faut bien admettre que la raison n'est capable de se montrer active que dans les cas qui sont considérés comme préalablement acceptables par nos émotions. Autrement dit, notre système affectif précède notre activité rationnelle, au point qu’elle l'influence, ce que Spinoza reconnaît, en décrétant que le désir précède la raison, mais Spinoza reste rationaliste en estimant que l'on peut rendre conscients la plupart de nos désirs, ou rationaliser nos désirs, en trouvant leurs causes fondamentales - au fond, Freud fait preuve du même optimisme métaphysique  par sa méthode psychanalytique en estimant que l'analyse est la bonne méthode pour parvenir à cet objectif. Comment faire pour que l'on ait conscience de la plupart de nos actions? A condition que cette exigence soit causaliste, c'est-à-dire qu'elle estime, ainsi que le font Descartes et Spinoza malgré leurs divergences par la suite, qu'il faut prendre connaissance de la cause pour se montrer conscient.
Or qu'est-ce qui indique qu'il faut être conscient de la cause pour être conscient? Imaginons par exemple que ce qui compte, ce n'est pas d'avoir connaissance de la cause, mais des effets. Dans ce cas, la connaissance de la cause importe seulement dans la mesure où elle peut permettre de produire une connaissance plus sûre, mais c'est une connaissance de type scientifique. Dès lors, ce constat portant sur le caractère arbitraire du causalisme indique que le causalisme se cantonne à des limites scientifiques. Donc il se montre limité, ce qui en dit long sur la nature du diagnostic qu'il porte sur l'inconscient, en l'ajustant seulement à ce que la raison peut en comprendre. 
Il convient de trouver une autre faculté que la raison si on veut échapper aux limites de l'inconscient et s'approprier notre conduite. Mais on ne pourra jamais s'approprier notre conduite au sens où cela impliquerait de tout connaître et de tout maîtriser, un fantasme rationaliste que même les rationalistes les plus fervents évitent de proférer. On sait que le mimétisme désigne cette faculté que l'on nomme l'inconscient, parce qu'elle n'est pas accessible à la raison, ce qu’on peut expliquer par le fait que la raison se déploie de manière individuelle, quand le mimétisme relève d'un fonctionnement découlant du réel, donc qui traverse les individus sans qu'ils s'en rendent compte - raison pour laquelle le mimétisme est réputé à juste titre comme inconscient. La seule chose qu'on peut proposer est que l'homme accroisse ses actions de créativité, de telle sorte qu’il puisse rendre conscient par la création dont il accouche le maximum de ce dont il est capable.