lundi 22 mars 2010

Idénix

Le déni se produit par rapport à un objet ou un être aimé. Trop aimé pour être remarqué. Encore plus par rapport à un être qu'à un objet. Le déni consiste à finitudiser de toute force et sans recours le réel, en lui ôtant sa partie infinie. Du coup, l'être - dynamique - devient plus inacceptable encore que l'objet - stable. C'est ce qui se produit avec Œdipe qui ne peut accepter que sa reine soit sa mère et que Laïos soit son père. Œdipe ne se crève pas les yeux pour ne plus voir ou n'avoir pas vu. Il se crève les yeux pour enfin voir. Voir suppose qu'on ne voie pas. Du moins : qu'on ne voie pas avec le sens. Qu'on voie trop avec les sens. La vue sensible trouble la vision effective, en prise avec la réduction du réel au sensible.
L'un des cas les plus drolatiques de la littérature cite l'expérience du cocu, tel que l'exprime le dramaturge Courteline je crois et que le rapporte le philosophe Rosset : de mémoire, Boubouroche aime éperdument une jeune maîtresse, qu'il entretient avec la possessivité de tout passionné dans une chambre de bonne. Catastrophe! Un voisin l'avertit que l'entretenue entretient un autre amant que le payeur. Boubouroche vérifie à l'improviste. Il trouve un jeune homme nu dans le placard! Certitude, il va corriger le rival et chasser l'infidèle.
Loin de lui cette idée sagace : optant pour la fuite en avant, il s'en prend violemment au voisin, dont le vérisme suspect et peut-être sadique se trouve récompensé par la figure du bouc émissaire - en pleine tronche. Le déni de Boubouroche (ne pas voir l'amant dans le placard) recoupe le déni d'Œdipe (tuer son père et coucher avec sa mère) : on réduit la réalité à son désir. C'est la faux plus que la faute de l'Hyperréel. Le déni signale qu'on voit le plus visible et qu'on considère le plus évident.
Boubouroche voit l'amant dans le placard. Œdipe voit l'identité de sa femme. Le dénieur nie le réel qu'il voit, pas parce qu'il est de mauvaise foi - parce qu'il ne possède pas les instruments adéquats pour déchiffrer la partition qui lui est soumise. C'est un ordinateur qui ne parvient pas à déchiffrer un logiciel trop avancé pour son fonctionnement. C'est un alphabet inconnu du lecteur. C'est un trousseau de clés inadaptées à la serrure. A la différence de l'incompréhension totale, le déni se manifeste malgré la possibilité de compréhension.
Où certains éléments ne peuvent être décodés par l'intelligence humaine (à tel point qu'on peut se demander si certains éléments de notre paysage ne nous sont pas inaperçus alors qu'ils existent bel et bien et nous voient peut-être), le déni se produit par rapport à certains éléments du réel que le dénieur peut voir mais qu'il ne voit pas. Le dénieur voit. On avance que le déni s'attache à dénier une réalité trop douloureuse pour être remarquée. En réalité, ne serait-ce pas plutôt une réalité trop - aimée.
Ou encore : trop réduite? Cette réduction de la réalité aux bornes du désir se manifeste tout à fait dans des périodes de grande douleur, soit de grande contraction. Contraction qui n'est pas loin de la contradiction. Contraction ontologique. C'est dans les périodes de réduction que le sens disparaît et qu'il est remplacé par des normes si réduites du réel qu'elles en viennent débilitantes. Des modèles de réel réduit. On ne dénie pas de refuser de voir; on dénie d'aimer trop voir.
Face à un dénieur, ne proposez pas un remède agréable pour les sens, mais un puissant électrochoc intellectuel. Raison pour laquelle Œdipe se crève les yeux. Il a besoin de se priver de sensations agréables pour enfin voir. Une époque de déni est une époque de déclin, dans laquelle les normes se réduisent comme peau de chagrin. On sait ce qui se produit pour la peau de chagrin : sa réduction accompagne le déclin, puis la mort de son propriétaire diabolisé.
Il en va de même pour une époque de déni : elle réduit les facultés de représentation collective et normative, au point que la fin de la représentation désigne de plus en plus des valeurs réduites proches des sens humains. Pas du sens. Le sens de l'essence contre l'essence des sens. Quand surgissent des normes des sens, des normes hédonistes, c'est le signe que nous sommes proches d'une grave crise du sens. C'est alors que le déni passe d'un statut de manifestation partielle et parcellaire à une présence de plus en plus imposante.
Le dénieur dénie d'être rivé à son rocher de plaisirs et de sensations agréables, soit à un horizon réel qui se borne aux impressions sensibles. Le réel ne se résume pas à cette réduction. Le réel commence seulement à partir de cette somme de sensations. Si on s'y arrête, on nage dans le déni. Quand on sombre dans cette réduction, on plonge - dans le déni. Il est possible facilement de quitter les miasmes du déni : c'est de quitter la fin du plaisir comme fin. Vivre selon son plaisir, c'est suivre la version animale de l'homme. C'est pencher pour la pente du diable. C'est dans univers glauque et stagnant, comme l'atmosphère pestilentielle des marais, que s'ébat et prospère le déni.
Dès qu'on pose comme fin des objectifs qui sortent du cadre hédoniste et réducteur, le défi s'avère insurmontable pour le déni. Le déni découle du complot en ce que la fin du complot devient réductrice quand elle se pose comme fin ultime de la représentation. La fin du déni est tout aussi réductrice. Refuser de voir des complots est encore plus réducteur que de voir des complots partout et d'expliquer tout par des complots. Le demi habile qui croit échapper au complotisme en déniant le complot sombre dans le déni encore plus que le complotiste qui est un parangon de déni et qui pour expliquer dénie.
C'est cela le déni : expliquer l'inexplicable par un trop explicable. Cette explication simpliste et facile se situe dans le recours aux oraisons hédonistes. Si vous voulez échapper à l'hédonisme, rien de plus facile : quittez la réduction de la finitude pure. Confrontez-vous à l'infini. Qu'est-ce que l'infini? C'est la question qui tue le déni. Après cette question, on ne peut plus s'en désintéresser, vivre dans les bluettes consuméristes et consumantes de l'individualisme, de l'hédonisme, du cynisme et du nihilisme.

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