mercredi 15 mai 2013

L’insuffisance des complots

La raison pour laquelle les complots sont insuffisants et carencés, c'est-à-dire manquent en responsabilité et identité? Ils s'attachent aux individus, pas aux idées. Prenant au pied de la lettre la responsabilité comme règle (et non processus) d'individuation, ils pensent que le fondement du réel n'est pas l'idée, mais l'individu. Du coup, découvrir des individus responsables suffirait à identifier le complot. Si des individus sont insuffisants à expliquer le complot, c'est parce que le mécanisme du complot met en lumière l'importance de l'idée en tant que processus transindividuel : pour réussir à conférer la suffisance de responsabilité à l’histoire du complot, il faut l'appréhender en tant que processus.
Seule l'idée peut permettre de restituer le processus. L'individu le tronque et de ce fait se révèle carencé. L'interprétation a posteriori d'un complot révèle l'impossibilité à en identifier des responsables (ce qui ne veut pas dire que les complots n'existent pas ou qu'il n'existe pas de comploteurs a minima). C’est qu’il est impossible d'expliquer un complot par des hommes. Cette limite technique engendre le complotisme comme surinterprétation sous-interprétative du complot.
Surinterprétation : l'interprète complotiste accorde une importance grandiloquente aux comploteurs présumés;
sous-interprétative : la possibilité d'interprétation est bafouée dans le complot, puisqu'elle ne peut se développer et s'élaborer que dans la sphère pluriindividuelle, au profit d'une science des faits qui s'apparenterait à du néo-positivisme (l’obnubilation des faits chère aux enquêteurs complotistes).
Le processus de l'idée dans un complot n'est pas viable, mais traduit le délitement du processus en tant qu'il instaure la pérennité transindividuelle. On parle à ce propos de mentalité, parce que l'idée implique que ses éléments supérieurs, de nature créatrices, et qui favorisent la pérennité, soient absents, et qu’en lieu et place prolifère le mimétisme, engendrant l'impossibilité de l'interprétation au profit du factualisme (d'où le néo-positivisme). Le complot découle d'une mentalité, et non d’individus insuffisants, aussi coupables soient-ils, au sens où la mentalité est inférieure à l'idée. La mentalité est pauvre en idée, porteuse d'une idée médiocre, racornie, dévaluée.
Le mimétisme exprime la stagnation de l'homme dans une certaine conception, qui empêche de croître, et qui de ce fait rapporte l'idée à des individus insuffisants, tout en admettant que c'est elle qui est insuffisante : elle est insuffisante, en ce qu'elle exprime la sclérose et le rétrécissement de son domaine à la forme expurgée de la créativité, potentiellement croissante. Le domaine stable est pauvre en réel. Il s'autodétruit, parce qu'il génère la contradiction interne, qui dans le moment où elle autodétruit son domaine engendre par répercussion la croissance du réel.
Ce qui implique que le réel ne soit pas destructible, puisque pour détruire un domaine, il faut une force étrangère. Le propre du réel est d'être l'intégralité qui interdit l'extériorisation. Le réel est en ce sens une propriété couvrante - propriété qui consiste à ne pas se satisfaire du sensible, qui équivaudrait à un état comme la masse, mais à induire que le réel ne soit pas un état, plutôt un processus. Ce constat nous éloigne du complot, au sens où le complot est une dégénérescence politique de l'idée, qui surgit dans des périodes de crise - privées ou publiques. L'insuffisance du complot est une insuffisance idéelle qui rejaillit en insuffisance méthodologique.
La fixation (pathologique) sur l'identification d'individus ne peut suffire à identifier : l'identification pour opérer doit dépasser les cas individuels et opérer dans le transindividuel. Après, le mimétisme est du transindividualisme plus pauvre que le transindividualisme idéel. C'est un transindividuel fini, non dynamique, non extensible, qui est un intermédiaire entre l'individu et l'idée, entre le physique et le réel, dont la particularité est d'être extensible, malléable, s'opposant au donné et au physique compris selon cette acception.

mercredi 8 mai 2013

L'esprit du singulier

Plus l'esprit du nihilisme est virulent dans ses thèses, plus il insiste sur le singulier, en tant que l'uniforme/homogène est réduit au socle des corps. Rosset dans l'époque contemporaine a la lucidité d'accorder l'immanentisme philosophique avec le conservatisme politique, dans la lignée de Schopenhauer et Nietzsche, plus lointainement de Hegel. Les Deleuze, Foucault, Derrida et Cie., chacun dans leur différence postmoderne spécifique, participent d'une imposture consistant à déformer philosophiquement Nietzsche pour le faire correspondre avec leur propre conception idéologique de la gauche non marxisante.
Ils cherchaient à concilier l'immanentisme terminal avec une vision politique d'ensemble, une conception collective. Ils entendaient réconcilier Nietzsche et le collectivisme, plus que Marx. Marx n'est pas conciliable avec Nietzsche, parce que Marx le matérialiste collectiviste refuse le singulier, tandis que nos postmodernes marièrent le singulier irréductible (qui aboutit à l'artiste créateur de ses valeurs) et le socialisme, dont le marxisme constitue une application particulière.
Les postmodernes ont essayé de forger un immanentisme collectiviste, tout comme ils ont osé leur Nietzsche de gauche. Nietzsche était un individualiste forcené, un singulariste radical. Rosset n'a rien inventé : il n'a fait que rappeler dans une époque de postmodernisme marqué (terme qui ne voulant rien dire indique que l'on est dans une ère de changement indéfini) que Nietzsche entretenait  des thématiques conservatrices. Nietzsche était un anarchiste de droite, un ultraconservateur inclassable, dont les positions politiques sont sans importance, au sens où ce qui compte pour lui, c'est le philosophique, qu'il tient pour plus fondamental que le politique.
Le politique ne peut dans sa mentalité que réduire le philosophique. Les nietzschéens de droite, tout comme les ultraconservateurs, tiennent le politique pour la quantité superficielle du philosophique. Dans leur mentalité, le réel est formé en homothétie - le politique serait en langage administratif l'expression déconcentrée du philosophique. La conception politique n'a pas grand sens. Si Rosset est conservateur, qui pourrait même tendre vers l'anarchisme de droite, au sens d'un individualisme tendant vers le singulier irréconciliable et inconciliable avec quelque autre fondement que ce soit, c'est parce qu'il considère que le conservatisme témoigne du caractère intangible du réel, en particulier de l'être.
Quand Nietzsche explique avec mystère que la vie est une catégorie fort rare de mort, en lieu et place de la mort, il sous-tend le réel : l'être est de ce fait la catégorie fort rare de réel, perdu au milieu du chaos. Le chaos accouche de l'être, selon la doctrine que formule Héraclite : les contraires forment par leur opposition constante, négativement, la stabilité du monde. L'être est une catégorie aussi rare que nécessaire. Le changement dans le réel provient du chaos incessant entre être et chaos. Plus l'être cherche à se préserver du chaos, plus il crée des conditions de changement cataclysmiques, qu'a exprimées intuitivement de Caraco.
Le changement est dans cette optique une fonction superficielle du réel, il n'en affecte pas le fondement, qui repose sur le stable et qui explique l'inclination conservatrice en politique : si le réel est fondamentalement le même, comme l'exprime l'expérience à laquelle engage Nietzsche, de l'Eternel Retour du Même, le progressisme est d'autant plus une fumisterie qu'il ne prétend pas seulement travailler sur le changement superficiel, mais estime que le changement est l'élément fondamental du réel. Le progressisme politique se trompe, parce qu'il prête au politique l'aspect fondamental du réel et du coup opère une inversion dans le réel entre le fondamental et l'apparence, ainsi qu'en témoigne Marx dans les lignes introductrices au Capital.
Marx propose le reversement du système de Hegel comme postulat philosophique pour définir le réel : seul le sensible acquiert de la valeur. Marx ne considère comme réel que le sensible, ce qui constitue la radicalisation du système de Hegel, qui, opposé à l'ontologie dynamique de Platon, propose un système finaliste - au final figé (l'Etre est stable). Si Hegel s'est trompé en essayant de corriger les erreurs du kantisme, Marx, en réfutant le travail métaphysique de Hegel, propose un système qui prône l'activisme politique, l'engagement idéologique, parce que l'idéologie indique que l'on se situe à un niveau de réalité qui considère que seul existe des réalités comme le politico-économique.
Le seul moyen pour le philosophe d'exister est d'agir parce que l'action est le seul moyen de rendre la pensée conséquente dans un monde gouverné par le changement et dans lequel le progressisme est possible. Le progressisme est possible parce que le progrès superficiel est le réel. Le progrès superficiel correspond aux réalités économiques, à cette transformation du politique en normes économiques. Ce qui peut paraître surprenant dans l'histoire de la philosophie (la réduction de la pensée à l'action) n'est que la conséquence d'une conception dans laquelle le progrès est le réel. L'économique est l'expression du progressisme, sa conséquence cohérente.
L'erreur de l'application marxiste tous azimuts provient de l'erreur théorique selon laquelle le progrès est le réel. La difficulté inextricable à réfuter cette erreur provient moins de sa générosité que de son exigence de simplicité. Être simple c'est bien; le marxisme a confondu simplicité et simplisme. La simplicité consiste à montrer que le réel est uni. Le simplisme consiste à réduire l'unité en progrès. Le réel serait tellement simple à obtenir dans son universalité qu'il pourrait rapidement être amélioré jusqu'à la perfection.
Marx et tous les progressistes (Marx n'en est que l'idéologue le plus marquant) estiment que l'on peut clore le progrès et atteindre la perfection. C'est simple : il suffit de se rendre compte que le réel est l'économique et que l'économique est facilement divisible. L'économique est la correspondance du réel  : le réel est divisible de manière simple. Si l'on répartit la division, on peut atteindre la perfection qui est l'égalitarisme. L'égalitarisme est l'état atteint de la perfection. La singularité du réel s'oppose à l'égalitarisme au sens où le singulier ne peut se résoudre en divisibilité égalitariste.
Le singulier implique que l'identité prime sur l'égalité. L'identité est inégalitariste au sens où on rentre dans une logique d'accroissement de la puissance, de conatus, de liberté élitiste, tels que Spinoza les déploie et les définit dans l'époque moderne. Le singulier implique que le réel ne soit pas divisible, mais que ce qu'on nomme le réel butte sur de l'indivisible, le singulier. L'égalité implique que l'on puisse délimiter un domaine fini qui est le réel et dans lequel la division est possible. La singularité conçoit que le réel n'est pas formé d'un domaine divisible, mais que des monades irrationalistes (donc très différentes de la philosophie de Leibniz) forment un substrat incompressible.
Deleuze a écrit son dernier livre sur Leibniz, non pas pour restaurer la philosophie ontologique de Leibniz dans le prolongement de Platon et en opposition à Spinoza, mais pour essayer de subvertir Leibniz du côté de sa conception de l'immanentisme, Spinoza, Nietzsche, le gauchisme non marxiste. Leibniz essaye de trouver un fondement rationaliste au réel, les monades. La faiblesse de Leibniz est de ne pas parvenir à définir précisément quelles sont ces monades, et donc d'ouvrir la porte à la récupération antagoniste. L'immanentisme a intérêt à reprendre les catégories de l'ontologie pour les récupérer à son propre intérêt.
Si l'ontologie proposait un système qui était défini, l'immanentisme ne pourrait tenter d'opérer une récupération; tandis que l'immanentisme trouve un intérêt évident à récupérer les thèses de l'ontologie du fait de leur indéfnition et de leur imprécision. Deleuze reprend et subvertit clairement Leibniz avec son apologie de la monadologie : il place la monade au service du singulier et de l'irrationalisme. C'est cela, l'idéologie postmoderne : rendre conciliable Nietzsche et le marxisme avec le gauchisme non marxien, tout comme l'on rend conciliables Leibniz et l'immanentisme, ce qui est un comble quand on sait que l'immanentisme depuis Spinoza a dégénéré et que Leibniz était un ennemi philosophique de Spinoza.
Le propre du nihilisme est d'avancer biaisé : c'est seulement dans les temps de crise que surgissent des nihilistes à visages explicite, comme Démocrite ou Caraco. Le reste du temps, le nihilisme est une mentalité qui est utilisé par de penseurs comme une influence "naturelle" de la pensée - je veux dire que la pensée a rapidement tendance à s'orienter vers des thèses nihilistes, parce que le propre du nihilisme n'est pas de dire que rien n'existe, mais que le seul moyen d'isoler du réel est d'avancer que le morceau de réel identifié ne peut exister sans l'adjonction complémentaire et nécessaire du non-être.
C'est pour le nihilisme la nécessité exclusive que de pouvoir constituer du réel si et seulement si on l'entoure de non-être. Du coup, l'irrationalisme en est la loi cardinale. Personne ne peut expliquer le fondement pour le moins contestable et inexplicable du singulier. Mais si l'on tient le réel pour irrationaliste, alors l'arbitraire de ce fondement s'explique, car le propre de la philosophie n'est pas d'isoler le fondement rationaliste, mais le fondement irrationaliste. Identifier le fondement irrationaliste consiste à s'arrêter à ce qui constitue l'origine des choses. Autant dire : ce qui caractérise le désir complet, selon la doctrine de Spinoza.
Dans une émission radiodiffusée récente, Rosset est interviewée par une journaliste qui se pique de lui démontrer que sa philosophie est incoérente. Loin d'essayer de répondre, Rosset abonde : s'il ne se considère pas comme philosophe au sens strict, c'est précisément du fait qu'il penche vers l'irrationalisme - de même qu'il valide l'hypothèse de deux branches opposée dans la philosophie, la principale, qui court de Platon à Heidegger, et que Rosset réfute; la minoritaire, qui est marginale et souterraine, et qui devient visible de temps en temps, quand certains penseurs la soutiennent, comme Lucrèce, Spinoza ou Nietzsche.
Rosset n'en fait pas une contre-philosophie, comme l'infatué Onfray, qui censure ses contradicteurs, bons ou mauvais, selon la loi du dialogue selon les critères de l'hédonisme moral postmoderne, mais une philosophie affirmative, mais marginale, avec ce schéma du souterrain qui de temps en temps sort de son manque de visibilité le temps d'un Nietzsche. Quand un Onfray propose le modèle de la contre-philosophie, il estime à l'image de la contre-culture que la contre-philosophie peut exister contre la philosophie majoritiare. La contre-philosophie est ce curieux modèle qui peut être contre tout en étant pérenne.
Rosset est plus conséquent en ce qu'il considère que le modèle du contre n'est pas pérenne et est cet arbuste frêle et maladif qui a besoin d'un tuteur pour tenir et qui de toute façon n'aura qu'une existence éphémère et discontinue. Tandis que Rosset propose une explication à la marginalité et la discontinuité : le souterrain. De temps en temps, le souterrain devient émergé, mais il ne peut rester émergé, s'officialiser, accéder à la reconnaissance durable : la philosophie irrationaliste pressent que le réel est irrationaliste, alors que l'être est rationaliste. La philosophie irrationaliste ne peut qu'être souterraine : car elle n'est pas adaptée à l'être, mais au réel.
La prévalence de la philosophie rationaliste s'explique par le fait que la pensée s'applique dans l'être et que l'être est structuré sur le rationalisme. L'irrationalisme reconnaît à la fois que le réel n'est pas l'être et en même temps se trouvera toujours étranger à son existence, dans une position d'étrangeté et d'ambiguïté à soi-même, parce qu'il joue enter deux positions, l'être et le non--être, le rationalisme et l'irrationalisme, sans réussir à particulier ces deux notions.
La position rationalisme voudrait que l'irrationalisme explique le rationalisme, mais dans l'approche irrationaliste, l'irrationalisme est juste le majoritaire qui engendre l'accident miraculeux de l'être, selon l'explication de Nietzsche (la vie, variété for rare de la mort). Demander à un irrationaliste de justifier de son irrationalisme est contradictoire. Il s'agit d'une vision dans un sens anti-plotinien qui reprendrait la catégorie plotinienne pour la subvertir en irrationalisme (selon la remarque qu'en fait Rosset dans la Logie du pire) : elle saisit le tout du réel, et non le tout de l'être. Le rationalisme saisit l'ensemble de l'être, mais par vision.
L'approche rationaliste ne procède pas par vision intuitive et fulgurante, mais par déduction, comme l'enseigne Descartes avec ses chaînes de raisons. L'approche irrationaliste accède au réel plus large que l'être par la vision qui n'est pas rationaliste et qui au lieu de disséquer l'être va plus loin que l'être en procédant de manière générale : c'est la démarche intuitive au sens où l'intuition est irrationalisme. Le seul moyen pour l'irrationaliste d'aller au-delà du rationalisme consiste à privilégier l'irrationalisme. L'irrationaliste ne peut justifier l'irrationalisme, ni le définir, mais il peut seulement constater que, s'il veut aller plus loin que le rationalisme, il doit en passer par l'irrationalisme.
Mais il ne peut expliquer cette seule issue, il peut juste la constater et lancer une sorte de pari. La position de Rosset s'ancre dans la modernité sur l'attaque de Nietzsche contre Socrate, qui adoube Calliclès et qui réfute comme des ratiocinations la méthode maïeutique consistant à chercher dans le particulier de l'être la cohérence rationaliste. Le singulier n'explique pas pourquoi le réel est irrationaliste, mais le constate. L'irrationaliste objectera : comment expliquer l'inexplicable? Mais cette assertion comporte sa faiblesse : qu'est-ce que l'inexplicable? La contradiction décrète que l'on peut savoir sans expliquer le domaine intuitif et irrationaliste.

jeudi 2 mai 2013

Ground -1

Celui qui écoute du rap, commercial ou underground, aboutit, sauf exception (l'exception confirme la règle), à montrer l'infériorité du savoir issu d'une contre-culture, savoir particulier et relatif, singulier au sens de son infériorité, par rapport au savoir issu de la culture, savoir supérieur et provisoire, tendu vers son évolution et qui ne constitue jamais un achèvement.
Le savoir rap/râpé aboutit à estimer que, surtout par temps de crise, l'élite est responsable, corrompue, et que les masses sont elles innocentes et bonnes. L'auditeur de rap, qui tire son contre-savoir des grands rappers contestataires se range dans cette catégorie offensée et s'autoproclamant bonne. Toute conclusion logique, découlant de la culture authentique, pas d’une contre-culture, aboutit au résultat contraire : par exemple en lisant le Discours sur la servitude volontaire, à estimer que les élites sont représentatives du peuple et que leur dissociation, pour rassurante qu'elle soit, est incohérente.
Je comprends pourquoi Cardet se définit comme un "baisé du rap". Il relève de générations infusées par le rap pour lesquelles, par effet de racisme retourné en apologie de la contre-culture ou de la pseudo culture populaire, les décideurs, pédagogistes dévoyés ou politiciens à la solde de l'idéologie ultralibérale, ont décidé qu'il convenait in petto de substituer au fastidieux savoir classique, qui requiert des efforts, voire de la sueur, le contre-savoir dévoyé et inférieur, dont le rap est un exemple affligeant (qui peut dégénérer jusqu’au sous-savoir). Ce pieux conseil aboutit à des équivalences comme Assassin (groupe de rap fondateur, passant pour diffuser chez l’auditeur rap aveuglé et crédule un savoir subversif et profond) = Platon.
Malheureusement, Platon est (très) supérieur à Assassin. La lecture du Gorgias explique pourquoi Platon est un des fondateurs de la culture classique, quand Assassin arrive déjà à expiration en quelques décennies et produit des simplismes comme l'explication complotiste par les Illuminatis (s'illustre dans cette vocation un des chanteurs d'Assassin, désormais pratiquant en solo et depuis le Brésil, le surcoté Rock’in Squat). Tandis que Platon apporte de l'esprit critique, du jugement, des références, en analysant les rouages du comportement, Assassin, dont Rock’in Squat, proposent l'illusion réconfortante selon laquelle on peut en cinq minutes chrono acquérir des notions identiques à celles nécessitant des heures de concentration.
C’est le fameux coup du complotisme tous azimuts, avec un paradigme unique, les Illuminatis par exemple, qui permettent de tout expliquer depuis l’époque moderne. Ce délire se présente comme d’autant plus contestataire qu’il s’avère en réalité au service des intérêts oligarchiques qu’il dénonce. Que proclame Rock’in Squat dans son inénarrable morceau X, qui entend dénoncer la mainmise de la secte cachée et toute-puissante des Illuminatis sur le cours de la société? : « Le cartel des banques ne contrôle pas mon rap ».
Pour que les oligarchies ne contrôlent pas le rap underground, encore faudrait-il qu’il ne recoure pas aux simplismes et qu’il fasse de la contestation une subversion au service de ceux qu’elle conteste. Quand on pense que des Rock’in Squat passent pour des contre-intellectuels du rap underground, on se rend compte du niveau inquiétant que véhicule le rap... L’underground est l’expression de consommation triste du rap (selon la théorie du producteur Rifkind), au sens où la consommation est contestataire de manière négative.
Pour que la contestation soit joyeuse, il faudrait qu’elle soit constructive, qu’elle propose des alternatives, pas qu’elle sombre dans le cas de Rock’in Squat dans la caricature qui mélange l’amalgame avec certaines affirmations pertinentes (le vrai et le faux). Dans l’exemple de ce morceau de Rock’in Squat, la contre-culture montre qu’elle ne peut offrir une alternative égale à la culture, mais qu’au contraire elle propose comme alternative à la nuance et à la finesse (l’intelligence) le simplisme et l’amalgame (la bêtise confusionnelle). La revendication à la culture populaire du rap relève de l’imposture.
Dans cette chanson, tout est négatif, complotiste, au sens où les responsables sont aussi cachés que tout-puissants, maléfiques. La négativité de la contestation a envahi le discours de Rock’in Squat, au point que son propos est dénué d’intérêt, de pertinence. Le rappeur intello prétend contester le réel alors qu’il ne le comprend pas, qu’il fonctionne pas amalgames grossiers et par dénonciations simplistes, qui impliquent que l’auditeur soit pris pour un imbécile, autant que le chanteur se révèle peu intelligent. Le discours complotiste est un discours vulgaire, destiné aux auditeurs des contre-cultures, dont on estime qu’ils ne sont pas capables de produire une critique intelligente, constructive.
En prime à la connaissance qu’il offrirait, qui se révèle fastidieuse d’ordinaire, le rap offrirait le plaisir de l'écoute - le bonus track? Pour l’auditeur d'underground, fier d’apprendre en deux morceaux de cinq minutes et avec le plaisir du rythme assourdissant, l'enseignement classique est d’un ennuyeux, d’un pénible, d’un fastidieux... Quand on voit les résultats, toute contre-culture aboutit à substituer à l'esprit critique le simplisme crédule et haineux. L'auditeur de rap véhicule un message dans lequel il identifie de manière facile et manichéenne les méchants, message qui s’ingère assez vite, comme un hamburger, le simplisme facilitant la haine et dérivant jusqu'au racisme inversé et légitimé et au communautarisme afrocentriste (pour le descendant d'immigrés africains peu au fait de l'histoire et ayant cessé d'étudier, colons = Blancs).
La décision brillante de laisser entendre, suggérer plus qu'imposer, l'équivalence rap/culture relève du racisme. Celui qui en pâtit n'est pas le fils du bourgeois, qui fera des études classiques, mais le fils d’immigrés sous perfusion contre-culturelle, qui lui n'a pas le plus souvent un accès familial à la culture et qui en plus se trouve "baisé" par l’illusion que sa contre-culture (comme le rap) = culture. Il recule quand il croit avancer. Le bourgeois adolescent écoutera le rap de sa génération, comme une mode. Ce sera transitoire.
Ce pourra même passer de l'attraction réactive à l'oubli, une fois que notre ado aura achevé ses études, pris sa place dans la société, et appartiendra aux élites de province. L'ado aura fini sa période rébellion et sera devenu un adulte au service de l'ordre bourgeois. L’ordre bourgeois est positif, la rébellion rap négative. Et le fils d'immigrés qui écoute lui du rap et n'a pas au accès à la culture? Lui n’a accès qu’au négatif.
Son brouet de rap en guise de culture ne lui servira qu'à passer pour un imbécile, tandis qu'il se croit nanti de savoir alternatif, d’autant plus prestigieux que non reconnu. C'est trop facile de faire semblant, rappelait un chanteur. Au final, le racisme de cette conception, parfois revendiquée par certains pédagogues, de moins en moins depuis que les résultats de leurs théories sont rendu publics (30% d'illettrisme en 6ème), aboutit à créer des hordes de décérébrés, que l'on pourra taxer à juste titre de sauvageons et de racailles, sauf que nos banlieusards, perfusés à la contre/sous-culture rap avaient plus le droit d’étudier Rousseau que les bourgeois promis aux classes prépas et aux grandes écoles de la République.
Seul l’accès intellectuel à la culture peuvent sortir le banlieusard et le défavorisé du piège contre-culturel. Si c'est mépriser les banlieusards d'origine africaine de considérer, comme le faisait un célèbre pédagogue dans les eighties, qu'il suffit de déchiffrer une notice technique pour savoir lire, il en va de même avec le contre-savoir, que le rap a contribué à diffuser : on ne voit pas pourquoi le banlieusard n'aurait pas plus le droit que le bourgeois à l'étude de Rousseau. Ce n'est pas la même chose d'écouter Assassin et de se pénétrer du Discours sur la servitude volontaire.
Pas le même niveau de pensée, de nuance, de critique, pas le même vocabulaire utilisé, puis maîtrisé. Celui qui bénéficie d'oeuvres classiques ne boxera pas dans la même catégorie que celui qui a baigné dans le rap de rue. L’un aura des armes à opposer aux mirages contre-culturels pour construire; quand l’autre deviendra aigri, en proie au ressentiment, suite à cette injection massive de négativisme et de pessimisme sans aucun idéal, ni fin.
Et je ne parle pas des effets du rap quand il produit de la bouillie sous-culturelle, du médiocre violent et communautariste, comme c'est le cas d'un Booba, qui commence par la contestation et dérive vers le racialisme. Tout ce qu’attendent les oligarchies contestées est soutenue par cette contestation stérile! Où l'on vérifie que Booba est nettement inférieur à Assassin, qui est inférieur de très loin à La Boétie...
Dans cette confusion, la victime est celui qui a enduré l'imposture : contre-savoir = savoir, contre-culture = culture. C'est aussi celui qui a tendance, au nom de la rébellion négative qu'il a subie, à contester, ce qui fait que personne n'a intérêt à changer le cours pervers des choses. La victime choisit les armes qui lui nuisent pour se "défendre" : le rebelle rappeur privilégiera la défense obstinée de ce qui lui nuit, comme s'il se réfugiait dans le recours obtus à ce qui le dessert. Le "baisé du rap" recourt d'autant plus au rap qu'il se voit contesté dans son usage du rap comme d'une contre-culture alternative et qu’il peine à prouver les effets néfastes de cette subversion pour le moins nocive (pour son intelligence).
Être baisé, c'est se faire arnaquer. Et si l'arnaqué est le premier à défendre l'arnaque, comme l'adolescent racketté s'entête à défendre et dédouaner ses rackettés, sous prétexte de ne pas passer pour une balance, de même l'arnaque implique une dépréciation qualitative. Souvent, la justification pour légitimer l'arnaque consiste à prétendre qu'elle ne tuerait pas (c'est ce qu'on entend ressasser comme défense pour les jeux vidéos violents, qui n'engendrent pas le passage à l'acte fréquent). Mais le vrai effet n'est pas le passage à l'acte littéraliste (il ne concerne que les plus déstructurés).
C'est l'effet contre-culturel, qui touche les auditeurs de rap fondus de leur contre-culture, que Cardet décrit comme des baisés (catégorie dans laquelle il s'incluait). Et cet effet contre-culturel se manifeste principalement par le clivage. La principale perversion de la contre-culture comme dépréciation de la culture n'est pas tant dans le message inférieur qu'elle propage, tant celui-ci peut se révéler provisoire, que dans le clivage de la réalité qu'elle instaure et que l'auditeur tend à reproduire servilement pour peu qu'il soit assidu et qu'il baigne dans un environnement frustre et peu cultivé.
Plus la victime s'avère peu cultivée, plus elle tend à reproduire le schéma qu'elle a ingérée à son insu et qui lui nuit au premier chef. Cette constante du clivage contre-culturel s'accompagne de la faculté à se classer du côté des bons, qui sont bons et baisés, tandis que les méchants sont gagnants. Le discours pessimiste est inchangeable : quand on est pauvre et qu’on écoute du rap, on est baisé. Le réel est maléfique.
La structure du clivage implique que le réel soit formé d’une structure sociale antagoniste, dont le propre est d’être inégalitariste. Le social est le fondement de l’antagonisme, et l’antagonisme se déploie dans un terrain instable, fini, dont la nature est d’aboutir à un rapport de forces oligarchique. C’est dans cette mentalité de clivage, qui est un marxisme du pauvre, non pas matériel, mais intellectuel, le pauvre d’esprit, que se déploie la mentalité irritante selon laquelle les élites sont maléfiques, quand les masses seraient exploitées, mais bonnes.
C’est une représentation qui découle du clivage au centre du raisonnement contre-culturel. Le résultat est consternant : l’individu qui pense selon les outils contre-culturels se situe à une niveau d’infériorité intellectuelle qui l’empêche de comprendre, non seulement le réel, mais cet ordre social qu’il prétend dénoncer sans jamais proposer quoi que ce soit pour le changer. 

dimanche 28 avril 2013

Le principe d'irresponsabilité

Si l'on peine tant à trouver des responsables au complot, c'est parce qu'aucun comploteur qui participe au complot n'est au niveau du complot qu'il fomente. Il lui est inférieur : l'auteur est inférieur à l'événement qu'il provoque, presque étranger. Et même si on étend la responsabilité (judiciaire) à un groupe plus ou moins étendu, on arrive au constat étrange selon lequel le complot engendre l'abrogation du principe de responsabilité. Non qu'il n'existe aucun responsable, mais qu'aucun accusé, aussi sérieux soient les éléments de l'accusation, ne se trouve au niveau d'endosser la responsabilité directe de l'acte. Les responsables sont irresponsables : indirects et partiels.
Le complot aboutit à la dissémination du principe de responsabilité, dans lequel les responsables agissent pour des sous-motifs, sans posséder le motif d'ensemble, comme si la responsabilité se dissolvait. Raison pour laquelle aucun impliqué ne correspond au commanditaire authentifié, qui présente la pleine conscience de ses actes et qui ait ourdi le complot, en ayant conscience des enjeux et avec des motifs qui ont engendré l'effet. Le constat auquel on parvient quand on étudie des complots d'Etat, c'est que ceux qui complotent ne sont jamais au niveau de l'événement qu'ils déclenchent. Ils ont juste des intentions tronquées, qui les poussent à participer à l'événement, sans pouvoir être commanditaires au sens de responsables; de telle sorte que le complot, qui a bien eu lieu, se trouve à l'examen dépourvu de commanditaires et de responsables plein et entiers.
Ceux que l'on retrouve, outre qu'ils se sont cachés par faiblesse (manque de pouvoir et non toute-puissance comme l'estiment les complotistes), ne font jamais montre que d'éléments de préméditation, de telle sorte que l'accusation éprouve les pires difficultés à désigner des responsables et ne trouvent que des sous-fifres. Cette parcellarité allant de pair avec la partialité explique pourquoi le complotisme se répand quand les complots prolifèrent, pour les expliquer de manière déformée, en restaurant une cohérence tapie dans le mal, alors que s'ils surgissent en période de crise, c'est parce que les comploteurs, faibles, perdent leur pouvoir.
L'édification du complot ne dépend pas de la volonté de tel ou tel individu, voire de tel ou tel groupe. Il n'existe pas de responsables pleins et entiers, qui causalement puissent se trouver accusés. Au contraire, toute recherche sérieuse tombe sur des éléments épars et brisés. On désigne des responsables troubles, flous, cachés, approximatifs, parce qu'on veut restaurer le principe de responsabilité. Si l'on a autant de mal à proposer des accusés valables, c'est parce que ces derniers n'existent pas. Les temps de crise sont des temps de déresponsabilisation.
L'accusation est défaillante, parce que la vérité est défaillante. La responsabilité de ces accusés n'est pas forcément à remettre en question, mais est limitée et inférieure, au sens où l'accusé pour être le commanditaire devrait avoir un niveau de causalité suffisant pour ourdir le complot. La causalité se révèle au contraire inférieure : les comploteurs n'ont pas le niveau pour préparer et effectuer le complot, ou le faire effectuer, ils ne peuvent qu'y avoir participé, si bien qu'une enquête approfondie conclurait que les accusés retenus n'ont que des responsabilités partielles et que les soupçons initiaux leur accordent trop d'importance, que la conséquence est privée de cause directe et explicable.
Comment expliquer ce prodige? C'est comme si un livre se trouvait privé d'auteur, au sens où l'auteur désigne le garant. Les enquêteurs sont formels, sans pouvoir expliquer ce prodige : pas d'auteur au livre, seulement des collaborateurs qui ont collaboré à telle ou telle partie, qui ont permis telle tâche d'écriture, tel renseignement, sans qu'aucune enquête ne puisse déterminer un ou plusieurs auteurs au livre. Pourtant, le livre est édité. L'on peut témoigner de son existence, et il est impossible d'admettre qu'il se soit écrit tout seul ou par l'opération du miracle surnaturel. Mais pas d'auteur à la production.
Comment un effet peut-il se trouver dénué de cause? Ne serait-ce pas, contre la réponse kantienne, que la provocation humienne se trouve justifiée? Comment un événement peut-il se révéler dénué d'auteur, qui implique que tout effet découle d'une cause principale et justifiable? Déjà, le complot n'est pas une action supérieure, mais dénote l'infériorité d'une mentalité. C'est une mentalité qui conduit à l'éparpillement de l'action, soit à son amoindrissement. Le complot signale la dépréciation du milieu et ne surgit pas comme l'effet d'une cause caché (un groupe influent et stable), mais comme l'effet déprécié et éclaté (tel la myriade) d'une mentalité dont la propre est d'être dépourvu d'auteur autant que de causalité.
Quand l'observateur non complotiste essaye d'analyser un complot avéré, il est frappé par l'absence d'auteurs, et de compréhension de ce que les comploteurs perpètrent vraiment, derrière leurs intentions crapuleuses. Les comploteurs pensent être des gens puissants, qui agissent pour changer le cours des événements et conserver leur pouvoir. Ils agissent avec d'autant plus de précipitation qu'ils précipitent leur chute - et le changement de pouvoir. La mise en place d'un complot d'Etat révèle que les élites s'effondrent par leur faiblesse, qu'elles sont incapables d'organiser des événements dont elles sont les auteurs, autant qu'elles en gardent la maîtrise.
Éperdues, elles tentent de surseoir à leur effondrement et de prolonger leur domination dans la mesure où elles accélèrent plutôt le processus de leur effondrement et de leur disparition. Elles sont irresponsables, au sens où elles ne savent pas ce qu'elles font et aussi, indirectement, où elles n'agissent que pour des sous-but au résultat du complot. Si les complots manquent leur cible, c'est parce que les complots ne sont pas dirigés par des acteurs qui ont pleine conscience de leurs actes, mais découlent d'acteurs inférieurs et morcelés.
Si la cause doit être inférieure à l'effet pour être cause, l'objet doit avoir un lien uni et constant (en ce sens un avec l'effet, alors qu'en l'occurrence il s'avère morcelé. L'infériorité n'est pas la caractérisation pertinente, car toute cause est inférieure à son effet, dans un monde anti-entropique - étant précisé que seuls les effets majeurs te pérennes sont pris en compte. L'infériorité morcelée s'oppose à l'infériorité unie : l'infériorité morcelée produit des effets destructeurs, au sens où il n'existe pas de lien et où l'on observe le phénomène fascinant et déstabilisant de la déstructuration, dans laquelle un objet sans cause est observable; tandis que l'infériorité unie permet une croissance de l'effet relié à sa cause, parce que pour accomplir la croissance, l'on a besoin d'une union constante entre les parties, de telle sorte que le phénomène d'enversion soit efficient et relie l'initial au dernier terme, provisoire et non ultime.
La philosophie que défend Hume est empirique, au sens où il n'est pas possible dans cette configuration de réel d'accorder de sens au-delà des sens. Le sens : le réel est un et unifié; les sens : le réel est multiple. Dès lors, la multiplicité empêche d'aller au-delà de l'immédiat. Les agrégats hasardeux qui en résultent et qui forment par associations des éléments plus importants donnent l'illusion d'une certaine continuité. Mais cette continuité est hasardeuse : elle repose sur l'absence de cause. Hume retient l'hypothèse de l'infériorité morcelée. Ce qui fait que la philosophie de Hume ne peut expliquer la continuité du monde, cette pérennité qu'il attribue au hasard dans un réflexe paresseux.
L'absence de cause n'est conciliable qu'avec un réel chaotique, qui ne peut être théorisé de manière générale et universelle. On comprend que Hume passe pour le critique de la métaphysique cartésienne et que c'est contre Hume que Kant tentera de répondre (en vain, car le point de vue de Kant est enraciné dans la métaphysique et en épouse le principal vice : l'irrationalisme fondamental, allié avec le rationalisme délimité, étriqué). L'irrationalisme est l'acausalisme. La raison cherche à trouver des causes et, si elle patine dans ce maelström d'effets, au point de peiner à édicter le mécanisme de causalité, n'est-ce pas Kant, c'est du fait de cette confusion entretenue que la dégradation lente du rationalisme se poursuit, que l'irrationalisme gagne du terrain, et qu'au final on en vient à proposer des aberrations comme le complotisme.
Le complotisme exprime l'état terminal de la représentation, quand elle essaye de compenser l'irrationalisme triomphant, l'état chaotique d'oligarchie, par une volonté toute-puissante, dont on est obligé de compenser le caractère impossible (donc irrationnel) par le caché, qui est une variante de l'ailleurs cher à Derrida. Il ne s'agit pas d'un caché qui peut être rendu visible, comme c'est le cas avec les découvertes scientifiques; mais de caché introuvable et invisible, qui équivaut à l'ailleurs en plus oppressant. L'ailleurs évoque le long terme, quand le caché désigne l'ici et le maintenant contradictoire. La contradiction est impossible à éventer avec le lointain de l'ailleurs, ce qui explique que le projet de Derrida n'est ni réfutable, ni prouvable; tandis que le complotisme peut être réfuté parce que s'il est aisé de démonter que le caché existe au sein du réel, il est encore plus évident que ce caché ne saurait receler comme caractéristique continue l'indécouvrable.

mardi 23 avril 2013

Assassins de l'égalité

Le caché est l'illusoire.

A la suite de l'ouvrage de Cardet, qui donne à réfléchir sur la dérive, vérifiable désormais, et prévisible depuis ses limbes, du rap, en particulier sur le fait que le rap est vicié dès ses fondements et ne peut de ce fait que produire du mineur assez bien, jamais du bien (même mineur), le plus souvent un son (terme peu musical) oscillant entre médiocre et moyen : 
- non seulement ce reproche n'est pas propre au rap, mais concerne l'ensemble des contre-cultures plurielles, multiples, éclatées et antagonistes (la musique dite black en regorge, avec de multiples segments de marché qui sont adoubés par des fans, dont la première caractéristique est de ne pas s'en rendre compte, d'en être les victimes premières, naïves et souvent incultes);
- il faudrait s'attaquer au rap underground, non pour en faire une somme ne dépassant pas le médiocre, ce qui serait injuste, mais pour noter que le socle qui permet de continuer à défendre le rap de l'accusation de défectuosité est la caution underground, pas le rap commercial (rap game). Or la production underground se trouve viciée tout autant que le rap game et ne peut qu'endiguer le progrès musical, artistique, culturel et intellectuel de l'auditeur : la compréhension se trouve limitée (encadrée) aux bornes contre-culturelles et empêche l'auditeur formaté d'accéder au sens critique et au progrès comme continuité.
Non seulement le rap détruit la sensibilité musicale, mais encore le rap empêche le développement de l'esprit critique, en particulier chez l'adolescent, qui constitue le public privilégié du rap. L'impact des contre-cultures, dont le rap, sur leurs auditeurs relève de la conséquence majeure, surtout si l'on s'avise que le rap se veut une musique de contestation, destinée en premier lieu aux opprimés. Si on enlève aux opprimés leur esprit critique, il ne leur est plus loisible de l'exercer pour contester leur état. Le rap est ainsi au service des forces oligarchiques qu'il proclame combattre, en particulier le rap underground, qui se fait fort d'être plus radical par
Le rap soi-disant contestataire participe ainsi du conservatisme oligarchisant, tendant à empêcher les opprimés de se révolter au nom de la contestation. Dès lors, qu'il devient urgent de dénoncer l'imposture du rap, de la contestation frelatée qu'il charrie, plus largement des conséquences des contre-cultures sur des esprits jeunes ou viciés, qui ne peuvent accéder à la culture, et qui, pis encore, estiment que leur genre artistique constitue une forme de culture d'autant plus attirante qu'elle concilie le besoin culturel avec leurs désirs de contestation (adolescente).
Quand Cardet définit les férus de rap (fans, y compris au sens fanatique) comme des "baisés du rap", il rappelle que le rap est une contre-culture qui empêche d'accéder à la culture, simplificatrice au mieux, souvent simpliste (alors sous-culture), d'autant plus que le propre du rap est de se vendre comme produit de contestation anticapitaliste, ce qui contient une contradiction dans les termes : comment se vendre en tant que produit si l'on est anticapitaliste? Comment dépasser le stade de la contestation si l'on n'a aucune alternative à proposer en lieu et place? Enfin, peut-on produire des oeuvres d'art de qualité avec pour fin la contestation, qui est d'ordre social et/ou politique, mais qui ne peut atteindre à l'art, en particulier à la musicalité?
Ces questions montrent que le rap est une parmi tant d'autres des expressions de la black music (le terme plus lucide serait : la black pop music), qui ne sont qu'un segment de marché des contre-cultures mondialisées (pluriel plus adéquat que le singulier unifié de contre-culture), dont le propre est de tendre vers la multiplicité. Ces expressions ne sont pas toutes mauvaises; mais en relevant d'une contre-culture, elles ne peuvent tendre vers la culture, qui vise à l'unité, et dont la particularité est de permettre le progrès, tandis que les contre-cultures installent l'homme dans la facilité de la stabilité et engendrent la sclérose culturelle.
De même que le propre d'une contre-culture est de promouvoir l'arnaque de l'underground, de même, les contre-cultures tendant vers le commercial, leur paradoxe est d'y réserver leurs meilleures productions, contre la revendication de l'underground, selon laquelle le meilleur se trouverait caché, non commercialisé : le rap underground relève de l'hypocrisie contradictoire. Comme dans toutes les expressions artistiques, il existe une hiérarchie dans le rap, où certaines chansons sont meilleures que d'autres et certains artistes valent mieux que d'autres. Certains rappers développent des expressions originales et véhiculent des interprétations intéressantes (ainsi du spoken word).
Mais le meilleur du rap, comme de n'importe quelle autre contre-culture, cas du rock, ne peut, du fait de ses limites internes, atteindre la valeur majeure, que permet la culture. Sans doute de bonnes expressions contre-culturelles tendent vers des formes de culture mineures. Un bon rap ne vaudra jamais un morceau de musique reconnue a posteriori classique (terme qui finit par vouloir tout et rien dire). Pourquoi? La "bonne musique" ne serait alors que passée, ce qui relèverait de la considération réactionnaire. Le critère de la bonne musique : elle doit développer des techniques de composition nouvelles et viser à lancer des processus qui s'opposent à l'instantanéité contre-culturelle.
"Le rap underground ne peut être une musique majeure" signifie que la caution du rap s'effondrerait si son expression underground se trouvait démystifiée.
- L'argument technique (musicologique) porterait sur la saturation que contient le rap : les paroles poétiques se trouvent redoublées de manière artificielle et abusive d'une scansion de type syncopé (et samplée, donc dénuée d'originalité), qui ne peut que brimer le sens et révéler sa pauvreté répétitive. Limite poétique et pauvreté musicale engendrent la saturation et empêche le rap de prétendre à l'expression musicale majeure. C'est la limite esthétique du rap.
- L'underground évoque ce qui ne sort pas de terre et qui de ce fait ne peut que relever de l'instantané, ne peut prétendre au processus. Ce qui se destine à ne pas sortir de terre pourrit. Le même phénomène se produit en musique, où l'underground signale un type de refus d'accéder à l'art et au culturel. Refuser de sortir de terre ne signifie pas refuser le commercial, mais refuser le phénomène de la communication et de l'expression, ghettoïser le rap entre initiés, et proposer l'oxymore du rap anticommercial. Underground signifie que le rap enfanté comme commercial dérive vers le refus capitaliste (bien entendu, sans aucune proposition alternative)!
Les protestations ne changeront pas l'évidence. Qu'un Scott Heron ne soit pas assimilable à du Snoop Doggy Dogg (selon l'une de ses appellations) signifie que l'on peut proposer un niveau de qualité dans le rap, mais, rappel, mineur. L'attrait du rap s'effondrerait-il si l'on se rendait compte qu'il est vicié dès ses fondements, qu'il contient depuis lors la contradiction et qu'il ne peut échapper à son statut de contre-culture? Le plus pernicieux est qu'il laisse entendre, comme toute contre-culture, qu'il serait rebelle et pérenne, au sens où l'utilisateur pourrait en peu de temps acquérir un savoir alternatif, équivalent au savoir considéré comme rédhibitoire et classique, le savoir passé, celui des parents en termes adolescents.
Assassin = Platon. Cette assertion stupide se montrerait plus valable que Assassin = Mozart : le rap tend plus vers l'expression poétique saturée que la musicalité chantée en paroles. C'est une caractéristique de la contre-culture que d'osciller entre plusieurs formes, dans un genre hybride qui vire en sous-genre. Alors que l'auditeur tend à estimer le contraire, le problème se concentre davantage sur l'underground que le rap game. Le genre commercial revendique sa démarche et présente une certaine authenticité - dans son hétérodoxie mineure. Mieux vaut un rap formaté pour accepte son orientation commerciale que de l'underground qui refuse le commercial au nom de motifs moralistes et pesants.
L'underground vire alors, au choix, au moralisme éducatif, à la contestation négative (le ressentiment), au stéréotype exacerbé, dont le statut confidentiel s'explique par sa radicalité supérieure au hardcore officiel. Les thèmes abordés par l'underground ne peuvent être positifs : leur négativité renvoie à leur incomplétude, la moitié enterrée n'accédant pas à la visibilité. Ne reste que le négatif, ce qui correspond à ce que Rifkind le producteur à succès théorise comme de la consommation triste. Plus que jamais, il est temps de démystifier ce qui relève de l'underground : ce qui se présente tel pour camoufler son échec commercial; plus grave, ce qui se présente comme antithétique avec le commerce.
Le succès n'est bien entendu pas gage de qualité. Mais l'underground anticommercial signifierait que du commercial initial s'est mué en chemin (par quel miracle?) en anticommercial. Ce qui est anticommercial ne peut être que de la copie de commercial s'opposant sans rien proposer en échange. Le mythe de la perle inconnue n'est pas plus possible dans le rap que dans tout type de contre-culture.
Si la culture ne passe pas forcément par le commercial, plus l'inconnu l'est, plus il sera reconnu posthume, mais reconnu tôt ou tard, comme le rappelle depuis la Renaissance les inconnus (relatifs) de leur époque, dont Shakespeare offre le plus sûr exemple. La reconnaissance commerciale n'est pas le critère de la qualité artistique, tant s'en faut, mais l'on ne peut prôner l'underground contre le commerce sans établir la contradiction de deux formes complémentaires, antagonistes seulement si elles se tiennent sur le même plan et procèdent de la même matrice :
- si l'underground découle du mouvement commercial dès ses origines, cas du rap;
- si l'underground est considéré comme un état définitif, alors que la reconnaissance doit arriver tôt ou tard pour sanctionner la qualité, et que la reconnaissance posthume s'oppose à la stabilité underground, dénuée de toute possibilité de reconnaissance.
La véritable critique contre le rap ne porte pas contre le rap game, parce que ce type de rap, même majoritaire au sein du genre, est discrédité sur la durée d'un point de vue qualitatif. Le rap game est conçu comme un produit pour faire du fric, du business, et se trouve dès lors déconsidéré d'un point de vue artistique, en particulier si l'on considère sa pérennité. Mais si je devais identifier des formes de rap qui sont meilleures à d'autres, celles qui atteignent un niveau de mineur satisfaisant, je les chercherais dans le rap game, pas dans l'underground. Quand Rifkind explique que l'underground ressortit de la  consommation triste, il exprime depuis le point de vue du producteur que l'underground est le véritable problème du rap.
Le problème artistique et culturel. Une contre-culture se légitime par sa face underground, qui affirme, contre la logique, que le meilleur est le caché, quand le visible serait le moins bon. Ce raisonnement légitime l'idée selon laquelle la qualité ne peut sortir de sa confidentialité. Mais : comment certains font-ils pour connaître l'inconnaissable? Mieux vaudrait préciser : l'invérifiable. L'underground crée une certitude inexpugnable, selon laquelle le caché se révèle d'autant plus intéressant qu'il demeurera clôt et enfoui.
Seul l'habitué a le privilège de connaître cet intéressant inaccessible à la masse moutonnière. Il s'en félicite, s'en délecte et tient le reste pour inintéressant. C'est un initié à des mystères dont la caractéristique est de ne pouvoir être communiqués. L'habitué underground adhère à l'invérifiable. Ce qui lui importe n'est pas tant que ce à quoi il croit soit de qualité que ce produit demeure caché, connu de quelques initiés, happy few, marginaux. L'underground se moque de la reconnaissance et de la vérification par le temps. Ce qui lui importe est de humer le parfum du secret, de l'initiation pour les rares à être au courant. La reconnaissance tendrait presque à faire disparaître le charme de l'underground et à lui conférer une visibilité suffocante.
L'habitué se montre snob, élitiste, dans le moment où il prétend se tenir à l'écoute de ce qui peut rester à la fois non reconnu et de qualité. L'habitué se prétend progressiste et avant-gardiste, quand il recoupe un sentiment de réaction et de sélectivité. Mais de sélectivité faussée : la sélectivité basée sur la visibilité est fausse en ce qu'elle croit dans la domination. Au moins adhère-t-elle au visible. La sélectivité cachée passe un degré dans la fausseté : tout aussi sélective, elle est en outre cachée.
L'underground est le vice névralgique de toute contre-culture. Laissant entendre qu'il peut être de qualité, il donne une légitimité aux contre-cultures. Si une contre-culture passait pour un amusement, un passe-temps éphémère, il n'y aurait pas de problème. Cas du disco, qui se danse sans autre prétention. Mais la légitimation du rap comme art conciliant l'underground et la qualité rend possible que l'expression poétique passe par sa confidentialité, non provisoire, mais définitive - d'autant plus de qualité qu'elle est définitive. Si les fans peuvent expliquer avec contre-snobisme qu'il existe du bon rap, c'est grâce à la caution underground.
Sans elle, le rap désignerait une ribambelle de chansons oscillant entre fête et contestation. Mais la contestation accède pour une génération (seuulement) à la possibilité de signifier la rébellion subversive et de qualité grâce à la caution underground. Véritable label du phénomène contre-culturel, l'underground laisse croire que la contradiction n'est pas impossible, invivable, mais porteuse d'un message qui n'apporte aucune solution, ni espoir, mais qui comporte pourtant la qualité populaire. En ce sens, l'underground est marqué du sceau de la différence : la différence sert de paravent à la légitimation de la médiocrité et à son recyclage au service de la cause des opprimés.
La culture est perçue par les adeptes d'une contre-culture comme élitiste et institutionnelle, tandis que la contre-culture serait elle - populaire. Problème : outre que beaucoup d'aspects culturels sont populaires et rencontrent un écho populaire, une contre-culture est un phénomène de mode, qui ne dure jamais. La catégorie du populaire éphémère dessert le populaire. Le rap dure certes depuis quarante ans, mais change suivant les générations, avec des artistes à la longévité réduite - quelques années. Il est amusant d'entendre des adolescents d'aujourd'hui considérer que les idoles de leurs grands-frères sont des has been et des lourdingues. Le but d'une contre-culture est de suivre la versatilité de la mode, pas d'apporter la durée.
L'underground est le moyen relevant d'une contre-culture pour faire passer pour de l'art et de la qualité l'éphémère et le mineur - le plus souvent, ce mineur se révèle à l'examen médiocre, voire nul. En ce cas, on peut parler de sous-culture. La plupart des productions rap sont des produits sous-culturels, nuls en paroles, violents dans les sons, qu'ils font passer pour de la musique de qualité. Le sous-culturel est plutôt l'apanage de l'underground que du commercial, avec une propension à se montrer plus virulent, plus radical, plus authentique que le commercial.
L'imposture de l'underground prétend instaurer du caché pérenne, sans rappeler que la reconnaissance peut être tardive (exemple de Schopenhauer), voire posthume (quasi exemple de Nietzsche). Les arguments musicologiques viennent confirmer cette thèse : l'underground est bien plus prétentieux que le commercial. Le commercial se donne pour ce qu'il est; l'underground se fait au surplus passer pour ce qu'il n'est pas. De ce fait, la prétention de l'underground à la qualité est prétentieuse. Il est la caution artistique et qualitative de toute contre-culture, autant dire le toc travesti en strass.
Dans le cas du rap, la contre-culture laisse croire à l'auditeur lucide, et donc critique (dans un sens sévère), qu'il est passé à côté du rap de qualité, à condition que ce fameux rap existe d'autant plus qu'il ne lui est pas connaissable et ne peut être connu que de quelques initiés, doublement privilégiés : ils font partie des rares à connaître le mystère; leur initiation restera toujours confidentielle - attente qui témoigne de l'adolescence et qui classe la contre-culture comme une transition vers la culture. Quand elle s'installe, elle dégénère en revendication ridicule.

vendredi 19 avril 2013

Le chanteur qui en savait trop

Il est deux manières d'être méconnu : soit d'annoncer des idées si nouvelles qu'elles sont incomprises, presque inaudibles à l'heure de leur émission (souvent du vivant de leur émetteur); soit de proposer un compromis entre des éléments qui existent déjà, auquel cas, plus le compromis est brillant, adéquat, plus il est promis à l'autodestruction rapide. C'est l'enseignement du double : le réel est singulier au sens où il n'accepte pas la pure répétition - des différences mineures, à la rigueur.
Si la singularité se trouvait doublée, il faudrait que le plagiaire soit condamné, comme dans l'histoire du droit d'auteur, qui recoupe le principe de réalité. Si un objet singulier trouvait son double, l'un des deux devra disparaître. Le clonage de ce point de vue n'est pas une atteinte à la singularité, en ce que le cloné conserve sa singularité par-delà le doublage contenu dans l'action de cloner : la singularité affecte un coefficient de réalité supérieur à la dimension physique, nous en trouvons ici une preuve - singulière.
Le documentaire Sugar man sorti en 2012 raconte l'histoire incroyable d'un chanteur de talent, totalement méconnu aux Etats-Unis, alors qu'il vit à Détroit, et devenu une star d'autant plus glorifiée en Afrique du Sud qu'il est nimbé de son aura d'inconnu mystérieux. L'Afrique du Sud vit alors en période d'apartheid terminal. Sixto Rodriguez devint d'autant plus fameux dans ce pays coupé du monde qu'il était cet inconnu mystérieux.
Le pays coupé du monde adule le chanteur coupé de le reconnaissance. Nous tenons là une étrange histoire de recoupement identificatoire, dans laquelle le pays rejeté adule le chanteur rejeté. Le succès signe la reconnaissance, sociale, mais aussi émanant du réel : en reconnaissant le chanteur mystérieux, le peuple d'Afrique du sud semble signifier qu'il existe bien, malgré son rejet politique. Bien sûr, on pourrait relever que la jeunesse sud-africaine a identifié en Sixto Rodriguez le symbole de l'attitude à tenir en cas de rejet : continuer à être, et pour ce faire, être différent de ce qu'on (le public) attendait.
On pourrait également noter que ce n'est pas tout à fait un hasard si le métisse complexe et timide Rodriguez n'a pas été reconnu dans son pays et en Europe, là où il visait le succès, parce que son identité sociale évoque plutôt l'échec, le déclassement des Latinos et de tant d'immigrés; tandis qu'en Afrique du sud, il symbolise ce à quoi aspire l'Afrique du sud pour sortir de la réaction apartheid et revenir à la normalité majoritaire.
Recouvrer la normalité : c'est ce que m'évoque l'existence singulière de Sixto, qui aurait dû être selon ses producteurs une star dans son pays et qui ne l'est pas devenue; et qui a eu le génie intuitif de sentir, plus que comprendre, que c'était son destin que de ne pas être une star, de vivre la vie d'un maçon besogneux, fier de son labeur, trouvant l'énergie d'accomplir des études de philosophie, de se lancer dans la politique locale ou de proposer à ses enfants une éducation ambitieuse, fondée sur l'admiration esthétique des tableaux de peinture ou la visite des musées.
Sixto a-t-il flairé qu'il valait mieux mener une vie normale que la vie de Bob Dylan? Est-il celui qui a compris que le chanteur à succès vit un enfer personnel, tandis qu'il se trouve porté au pinacle en tant que personnage médiatisé, starisé, bientôt sorti de la normalité pour accéder à la vie éthérée et réputée extraordinaire dans la mesure où elle est surtout un enfer pavé de contraintes menant à l'absence de réalisation, un peu comme si on attendait du chanteur à succès qu'il se comporte comme un animal empaillé ou une poupée de cire et qu'il attende patiemment la dévotion de ses fans sans rien faire d'autre - surtout en n'existant pas?
Quand on voit ce que fut la vie de Bob Dylan, qu'un Rodriguez pourrait évoquer, on ne peut s'empêcher de se poser la question : Rodriguez fut un homme accompli, tandis que Dylan fut une star, survivant grâce aux drogues et trouvant dans ces compensations hallucinatoires le refuge au fait de ne pouvoir exister. Cette hypothèse mériterait d'être prolongée du fait de deux remarques connexes :

1) Sixto n'a jamais essayé de devenir une star en Afrique du sud après sa tournée triomphale dans ce pays, en 1998, qui traduit pourtant son identification invraisemblable, et non sa starification. Rodriguez est bien célébré comme le mort qui renaît de ses cendres, Phénix de la chanson, dont on sent bien qu'il évoque pour les Sud-Africains plus qu'un simple chanteur, le symbole du rejet lié à l'apartheid. Rodriguez y compte plus qu'un mythe comme Elvis Presley, comme si on apprenait finalement qu'il ne serait pas mort, et qu'il réapparaîtrait - d'où la bombe médiatique qui s'en suivrait. Ce n'est pas non plus le Christ qui accède à la résurrection, au sens où l'attente du peuple d'Afrique du sud n'est pas dans l'avènement terrestre du divin, mais dans la reconnaissance identitaire, plus encore que politique, d'ordre humain.
Quand Sixto revient en 1998, il traduit la fin de l'apartheid, aboli en 1991, et le fait que ce pays a retrouvé une identité normale, de même que les citoyens ont recouvré leur individualité singulière. Si Rodriguez ne cherche pas la célébrité, si même il assure une certaine prospérité à ses proches tout en reprenant sa vie anonyme et laborieuse à Détroit après sa tournée de 1998, n'est-ce pas parce qu'il ne veut pas vivre l'expérience du chanteur starisé, surtout après être revenu d'entre les morts, et qu'il préfère la richesse de la normalité à la pauvreté de la célébrité (ainsi que le montra à rebours le triste vie de Mickael Jackson)?
(Cette question se trouve renforcée par le fait que, dans la bibliographie fournie par Wikipédia, il est fait mention d'une tournée réalisée par Sixto en Australie et Nouvelle-Zélande avec le groupe de rock Midnight Oil en 1979 et 1981, un fait prégnant dont le documentaire ne parle pas, sans doute parce que le symbole Rodriguez adulé en Afrique du sud est plus éclatant; mais qui montre que la reconnaissance périphérique et marginale de Rodriguez n'est pas circonscrite au problème si particulier de l'Afrique du sud, et que des pays anglophones colonisés par l'Empire britannique et connaissant des problèmes liés à la reconnaissance malaisée, voire déniée, des peuples aborigènes, reconnaissent Sixto comme le symbole de ce refus d'identification, ce qui renforce à la fois la dimension identitaire de Sixto, tout en accentuant l'évidence de son refus de la contre-existence de star).

2) Sixto n'a jamais essayé d'enregistrer plus de trois albums, deux qui sont sortis, publiés par la maison d'édition Sussex, et qui n'ont jamais rencontré le succès, et un projet qui, sans doute de ce fait, ne dépassa pas le stade embryonnaire de la maquette. Même après ses deux tournées en Australie en Nouvelle-Zélande, Sixto n'a essayé d'enregistrer de nouvel album. Peut-être qu'il aurait eu du mal à retrouver un autre label américain pour le promouvoir, mais ses droits avaient été rachetés par le label australien Blue Goose Music peu avant la tournée australienne, et Sixto aurait pu profiter de ce succès pour percer sur le marché australien, néo-zélandais, sud-africain, voire, pourquoi pas, rencontrer enfin le succès en Occident. En tant que chanteur métissé, Sixto aurait pu trouver une identification planétaire, un peu comme ce fut le cas avec Marley, malgré son sectarisme rastafarien et sa courte vie rongée par le cancer. Pourquoi Sixto n'a-t-il pas surfé sur l'occasion, au lieu de privilégier le retour à l'anonymat, comme si ce qui l'intéressait dans l'existence n'était pas la reconnaissance, mais l'expérience ardue? 
Comme si Sixto nous enseignait, en guise de philosophie, que l'expérience véritable ne peut se révéler singulière que si elle est anonyme. Si elle est reconnue par les foules, elles perd sa singularité et acquiert valeur de mort existentielle. Et que l'on ne vienne pas insinuer, comme le documentaire le fait, à juste titre, que Sixto a été arnaqué par certains labels et qu'il n'a pas vu la couleur de son argent de ce fait : justement, le documentaire ne fait pas mention de cette tournée australienne, elle aussi couronnée de succès, alors que ce rappel démontre que Sixto a eu vent de sa reconnaissance à l'autre bout du monde plus de quinze ans avant la tournée triomphale en Afrique du sud, reconnaissance marginale d'un point de vue géographique pour un Américain de Détroit, surtout s'il est un peu isolationniste, et qu'il n'a pas donné suite à cette tournée, pourtant couronnée de succès. Sixto aurait pu de suite percer dans l'hémisphère sud, et pas seulement en Afrique du sud. Il a préféré revenir à sa vie bizarre, entre philosophie et maçonnerie, comme si pour lui il était plus dur d'être star qu'ouvrier. Et si Sixto, plus sage que chanteur, avait raison?

Le thème du double, qu'illustre la double vie de Sixto, signifie-t-il que pour éviter la mort, Sixto a dû sacrifier sa singularité de chanteur à sa singularité d'homme? Sans me perdre dans des considérations mystico-fumeuses, qui feraient intervenir des éléments d'ordre irrationnel, le manque de succès de Sixto s'explique aussi par sa proximité musicale avec Bob Dylan. D'ailleurs, un de ses producteurs américains explique que Sixto selon lui était meilleur que Dylan. Les mélodies de Sixto évoquent le folk mâtiné de certaines influences afro, comme la soul, voire la funk. Sixto n'a pas réussi, parce qu'il a été perçu comme un double de Dylan, qui faisait bien certes, mais toujours moins bien que le maître - aussi. La dimension métissée de la musique de Sixto, tout comme du personnage, dans une expression où la personnalité du chanteur est primordiale, n'a fait qu'empirer le phénomène de distanciation du public à l'égard de ce chanteur doué et anonyme : Sixto propose le compromis entre des formes qui existent déjà, compromis de qualité, mais compromis qui reconnaît que préexiste à sa propre manifestation un donné.
Si je suis bien en peine de savoir si les chansons envoutantes et de grande qualité de Sixto sont moins bonnes que la discographie de Dylan à cette époque, il faudrait invoquer la précellence qualitative de l'antériorité chronologique pour expliquer que le donné prévaut sur son compromis, au sens où le compromis ne fait que répéter ce qui existe en reliant des formes jusqu'alors pas encore rapprochées. C'est ce que fait l'universitaire historien de la philosophie. Il n'invente pas de philosophie. Il opère des assemblage préexistants. Quand on écoute Sixto, s'il se montre moins original que Dylan dans le style ou les thèmes, surtout, il n'appartient pas à une école de folk qui permette au public de l'identifier. sixto est un électron libre, un OVNI dans ce qu'il relève du non identifié : un maçon de Détroit, qui considère le travail comme oeuvre de rédemption, qui aime la philosophie et les expositions de peinture et qui est doué d'un talent de songwriter éminent.
Sixto a moins pâti d'une infériorité musicale par rapport à Dylan que d'un manque d'originalité chronologique par rapport à cette figure de proue. Il n'a pas été entendu, parce qu'il faisait bien ce que d'autres avaient déjà fait - certains peut-être mieux que lui, mais je ne suis pas tout à fait certain de ce fait quand j'entends ses chansons. Le style de Sixto est tout aussi bon que celui des meilleurs chanteurs du genre folk, ce qui lui manquerait plutôt, c'est le manque d'originalité, la quantité et la précellence chronologique, trois apanages dont peut se targuer Dylan à l'heure des comptes. Arrivé trop tard par rapport au genre folk, Sixto est aussi trop poète et tourmenté, presque profond, pour les attendus de la soul, voire de la funk. Le double semble mal supporter les critères du compromis, au sens où l'identité s'établit par rapport à des déterminations radicales, en créant l'originalité à partir du refus du compromis.
La mort de l'artiste Sixto était inévitable, en ce qu'il est tombé sous le coup de la redoutable loi du double. Quand on considère tel artiste mineur par rapport au maître reconnu, c'est moins qu'il répète purement et simplement - que les modifications qu'il apporte se révèlent moins originales et importantes. Sa différence est mineure au sens où l'originalité manque. Celui qui reste est ainsi le plus original dans sa singularité, tandis que les autres expressions avoisinantes sont moins originales, bien qu'un peu différentes tout de même. Il est mineur d'être moins original.
Sixto relève d'une catégorie plus rare que la différence mineure : il désignerait le double voué à l'autodestruction et au manque de reconnaissance en ce qu'il relève de l'art du compromis. Sa reconnaissance marginale dans les terres australes plaide en faveur de cette thèse. Si Sixto était simplement un chanteur mineur, pourquoi les classe moyennes nées dans l'apartheid et marginalisées par l'apartheid, ou plus généralement vivant sur une île et cantonnées à leur position insulaire, auraient-ils été touchés par deux albums de chansons? C'est précisément de compromis et de retour à l'identité normale qu'avaient besoin ces populations. Rappelons que Sixto fait une tournée triomphale en Afrique du sud après l'apartheid, qui sanctionne ce retour à la normale. En ce sens, le compromis, c'est l'exigence de retour à la normale. Tout se passe comme si Sixto avait senti, de manière intuitive, qu'il valait mieux pour lui développer les expériences de son existence que les oeuvres de son art de chansonnier, parce que le chanteur aurait produit un art du double qui aurait été toxique et mortifère.
Sixto serait alors mort, peut-être d'overdose, ou de suicide, parce qu'on peut être mineur dans la différence, mais pas identique au sens de double parfait, symétrique, comme l'on parle de vrais jumeaux. La gémellité physique est possible, quoiqu'elle est souvent accompagnée de troubles identitaires, mais la gémellité identitaire n'est pas possible. Elle génère la disparition. Après sa reconnaissance australe, on pourrait estimer, nonobstant cette théorie du double autodestructeur, que Sixto va enfin briser le signe indien et entamer une carrière de star, tardive, mais méritée. Or, par trois fois, en 1979, 1981 et 1998, Sixto connaît une reconnaissance certaine, mais ponctuelle. A chaque fois, il s'empresse de retrouver sa vie laborieuse et ingrate, comme s'il prévoyait la malédiction qui s'abattrait sur son existence s'il se lançait dans la vie de star et les paillettes.
La reconnaissance pour Sixto équivaudrait à la violation du droit du double, et de la jurisprudence existentielle qui l'accompagne avec cruauté. Mais depuis la reconnaissance récente de fans lancés à la recherche du phénomène introuvable et quelques tournées européennes suivant son retour vers 2008, Sixto n'aurait-il pas réussi à devenir une star, ce qui contredirait ma tentative d'analyse critique? La sortie en 2012 du documentaire suédois Sugar Man a accru encore cette popularité étrange, qui est mineure sans être posthume, et qui semble ne pas rencontrer chez son bénéficiaire un écho positif.
Sixto semble timoré, méfiant, mitigé à l'égard de cette reconnaissance inespérée et tardive. Il veut bien donner quelques concerts, mais il n'est pas ravi et se méfie du succès, comme s'il murmurait : je veux retrouver ma vie, mes habitudes, la normalité, la difficulté - pour vérifier ce qu'est l'existence, en quoi elle réside. La distance méfiante que manifeste Sixto diffère du sourire de l'Aurige, qui évoque la sérénité, et se distingue du triomphe, qui est une duperie. Sixto n'est pas serein, il sait que la gloire brûle comme le feu, alors que la difficulté normalisante et singularisante le régénère.
Il serait intéressant de préciser que cette reconnaissance paradoxale de Sixto s'opère via l'émergence d'Internet. La reconnaissance Internet redistribue les cartes de la reconnaissance et de l'identification : alors que le droit d'auteur connexe à l'édition de type Gutenberg reliait l'identité artistique à son auteur, au point de privilégier de manière élitiste et injuste les plus originaux ou les pionniers (Dylan plutôt que Sixto), Internet améliore ces dispositions arbitraires à l'expression en accordant la primauté de la reconnaissance à l'idée plutôt qu'à l'auteur (tout en modifiant la structure de l'idée, mais c'est un autre sujet). Du coup, la seconde vie de Sixto lui vient du fait qu'il a été rejeté du cadre de la reconnaissance Gutenberg, mais qu'il entre des les nouveaux canons de la reconnaissance Internet.
La reconnaissance Internet de Sixto ne contredit pas la loi du double, mais en change les modalités d'application en profondeur, pour permettre aux idées de se propager sans les rattacher à des personnalités marquantes. Sixto avait privilégié son existence à sa gloire? C'est exactement le profil que l'innovation Internet attend des artistes : ils sont des passeurs au sens où l'idée qu'ils portent, ils la transmettent sans en constituer la fin faussée et angoissée, souvent incapables de porter un fardeau si lourd. Ce qui importe, c'est l'idée - pas l'existence, ce qui fait que l'intuition de Sixto durant sa vie d'artiste célébré loin de chez lui a trouvé sa reconnaissance avec Internet.
Sixto ne sera pas davantage reconnu en tant qu'individu-artiste-chanteur, mais ses chansons peuvent être écoutées via les serveurs Internet, qui ont révolutionné la possibilité d'accéder gratuitement aux musiques que l'on veut (plus qu'aux musiciens), avec une démultiplication presque indéfinie du choix potentiel d'écoute. La dissociation de l'idée et de l'existence réhabilite le compromis, au sens où dans un processus le compromis est envisageable, tandis qu'au niveau de l'incarnation physique et singulière de la personne, il devenait mortifère et criminel. Sixto participera quoi qu'il arrive à certaines idées et dépassera peut-être les barrières entre la chanson populaire, la philosophie et la politique, alors que je persuadé qu'il doit sa réputation australe à cette personnalité métissée, autant que c'est elle qui l'a desservie auprès du public américain - et occidental.
Un proverbe dit : nul n'est prophète en son pays. Sixto est plus un sage qu'un chanteur. Il présente d'ailleurs un look de chaman proto-indien, avec ses cheveux longs et lisses, ses racines de Mexicain et son parcours atypique. Raison pour laquelle autant de spectateurs jugent le documentaire consacré au chanteur disparu, puis retrouvé - émouvant? Sixto émeut, non seulement parce qu'il a privilégié l'expérience singulière et normale à la déformation de l'identité qu'induit la célébrité; mais aussi parce qu'il annonce indirectement et sans le savoir le changement de paradigme d'Internet. Depuis Internet, Sixto est une star paisible et normale; alors que depuis les seventies, il vivait en marge de la gloire et n'était reconnu avec ce statut que dans des pays eux-mêmes marginalisés, ou ressentant ce sentiment d'étrangeté à soi.

P.S. : Roland Jaccard, qui m'avait conseillé de voir le documentaire, m'adresse une objection : "Les échecs de SR dans la politique municipale de Detroit (et là il voulait s'y impliquer) ne témoigneraient-ils pas plutôt d'une marginalité existentielle irréductible et indépendante de sa volonté?".
A mon avis, Sixto n'agit pas de manière délibérée, préméditée et consciente. Pour Schopenhauer, la volonté est absurde (Schopenhauer en fait le fondement du réel, plus largement encore que de l'homme). Mais je pense que la "marginalité existentielle irréductible et indépendante" recoupe justement le refus de la célébrité, la quête d'anonymat, l'envie d'expériences normalisatrices (de ce fait laborieuses). Ce que Sixto a recherché par son engagement politique, ce n'est pas l'élection : Sixto ne veut surtout pas être un élu, tout comme une star (les deux idées se rapprochent au fond). Sixto voulait se réaliser en tant que citoyen normal, ordinaire, et son échec lui a montré que l'on ne pouvait faire de politique dans le système de la démocratie représentative libérale qu'en étant un élu - tout comme l'on ne peut éditer de chansons qu'en étant un chanteur à succès.
Sixto refuse le principe de l'élection, tant politique qu'artistique, au sens où il aimerait que n'importe quel individu soit artiste, homme politique... Sixto veut réconcilier le principe élitiste de l'inspiration avec la normalité anonyme de l'individu ordinaire. Peut-être conviendrait-il d'introduire l'idée de privé pour comprendre que Sixto veut réconcilier le public et le privé, en particulier en politique. On retrouve d'ailleurs l'idée de compromis chez Sixto entre les éléments antagonistes ou contradictoires qui existent déjà. Et peut-être que le renoncement politique de Sixto va de pair avec son refus de la starisation, malgré des tournées triomphales et des ventes exceptionnelles en terres australes. Sixto aurait voulu que tout homme normal puisse être maçon, père de famille, chanteur de qualité, homme politique intègre au plan local (le niveau local désigne l'endroit pas excellence de la rencontre entre le privé et le public).
Ce compromis tant voulu par son auteur relève soit de l'absurde, soit implique que la volonté découle d'une cause supérieure, qui, si elle n'est pas cet absurde synonyme de nécessité, implique que la volonté soit comprise dans l'intelligence et que du coup l'intelligence ne soit pas voulue, mais fonctionne selon des modalités qui se révèlent soit guidées par la nécessité, soit guidées par ce que Platon aurait nommées idée et qui acquiert du coup une transpersonnalité. Dans le cas de Sixto, cette transpersonnalité explique son goût pour le retour de l'individu à l'aspiration de normalité, voire de marginalité laborieuse. Sixto refuse d'autant plus l'élection qu'elle implique une enflure outrée de l'individualité, jusqu'à la caricature de la superstar, du style de Michael Jackson. Quand Sixto se contente de peu, ce n'est pas par un goût pour la marginalité assez inexplicable et ténébreux, c'est parce qu'il pressent que l'idée englobe l'individu et que de ce fait, aucun individu, fût-il créateur, ne mérite d'être célébré en tant qu'il est auteur. Du coup, Sixto est intelligent, au sens où l'intelligence est transpersonnelle. Il n'agit pas de manière volontaire, mais au service de l'idée transpersonnelle. La volonté est une interprétation erronée au sens où elle circonscrit l'action de l'individu à ses limites intellectuelles et corporelles. Mais on éprouve des difficultés à interpréter le comportement d'un individu, surtout quand il échappe à tout rationalisme d'ordre individuel, parce qu'on le pense en termes individuels, donc par la volonté.

mercredi 17 avril 2013

Echec sur toute la ligne

Le complotisme, à distinguer du complot, supposerait la machination hyperconsciente, ou surconsciente, de ses commanditaires ultimes. Or il n'en est rien : le complot présente une structure de mimétisme, qui détruit la possibilité de commanditaires, parce que la volonté, comme Schopenhauer l'enseigne, est absurde. Pas davantage que la volonté, l'intelligence n'a le pouvoir d'ourdir de manière efficace des complots. L'intelligence ne peut commanditer des complots. Elle se tient dans le schéma de Schopenhauer au service de la volonté, dont Schopenhauer note qu'elle est absurde.
Raison pour laquelle des complots sont intentés par des gens intelligents, alors qu'ils manquent leurs intentions : si l'intelligence prédominait sur la volonté, jamais des intelligents n'intenteraient de complots. Mais ce n'est pas par intelligence que l'on fomente des complots, qu'on prend des risques à participer à des actions inavouables : c'est parce qu'on est contraint de le faire, le pied au mur. Le mythe de la volonté absurde ne tient pas : l'avantage principal consiste à reconnaître que l'irrationnel ne peut expliquer le réel, qu'il est contraint de recourir à l'absurde, un synonyme du hasard.
Ce n'est pas parce que la volonté est absurde, ce qui relève de l'anti-explication, que les comploteurs participent au complot. Par contre, c'est la volonté absurde qui engendre le complotisme comme tentative d'explication des complots - et du réel. Du coup, on mesure le caractère bancal des explications tournant autour de l'immanentisme (la volonté absurde se révèle proche du désir spinoziste).
Reprenons :
- les comploteurs agissent par utilitarisme, non volontarisme, ce qui revient à se déposséder de la liberté qu'ils détiennent sur leurs actions. L'utilité se distingue de la volonté en ce que la volonté implique la primauté du sujet actif, quand l'utilité implique une existence extérieure et objective, ce qui reviendra à réifier la volonté et à la déposséder de la personnalisation prêtée au complot, intenté par des commanditaires soi-disant suffisants. De ce fait, la grille d'interprétation immanentiste, ou associée (le désir ou la volonté), ne parvient pas à expliquer le complot en accordant à la volonté une place trop importante;
- les complotistes surinterprètent l'immanentisme. Le complotisme va plus loin que l'immanentisme terminal, au sens où il en constitue la dégénérescence florissante et intenable. Là où l'immanentisme ne s'embarrasse pas d'explication, passant de l'absurde revendiqué à son rejet indifférent pour cause d'inintérêt (ce qui compte, c'est le désir), le complotisme substitue à l'absurde le caché. Mais le caché va au-delà de l'absurde, au sens où il constitue une désignation emplie de contadiction. L'absurde cantonnait à l'interne le sens et le repoussait; le caché le détruit. Raison pour laquelle le complotisme recherche d'autant plus le sens qu'il échoue à proposer quelque hypothèse alternative que ce soit : son but est de monter que le sens étant caché, il ne peut être montré, subsumé, dévoilé, mis en lumière.
L'effet d'annonce grandiloquent du complotisme (je vais vous montrer ce qui étant caché n'a jamais été montré par personne d'autre) se révèle déceptif : le complot n'a rien à montrer (exhiber?) d'autre que l'autodestruction du milieu qui y recourt, plus le spectacle de la machinisation des comploteurs, qui entraînent dans leur chute leurs voisins - sans injustice, puisque c'est par acceptation veule que dans un système oligarchique, les dominés délèguent au petit groupe des dominateurs. Le mimétisme du comploteur survient quand le processus mimétique arrive au bout de son plan (l'autodestruction) et que le mimétisme en vient, au désespoir, à sauver le donné.
La mentalité qui meut le complot ne relève ni de l'intelligence, ni de la volonté, même si elle en est proche. Plutôt que la volonté absurde (que Schopenhauer a analysée), c'est le mimétisme autodestructeur qui lance le complot - la mentalité de la contradiction. C'est quand on adhère à la contradiction que l'on estime le caché lieu du contradictoire - vivable. Le contradictoire visible aboutit à l'autodestruction, ce qui correspond à l'effectivité du complot, à son officialisation; le caché rendrait possible le visible, à condition qu'il demeure caché - à jamais, ce qui n'est pas possible. Comment même connaître le caché perpétuel, alors que ce qui est caché ne serait pas connaissable?
Ce n'est qu'une des contradictions du raisonnement complotiste, selon lequel le fonctionnement du réel impliquerait la paranoïa : la paranoïa s'appuie sur l'intuition selon laquelle le réel possède en son coeur un noyau d'autant plus explicatif qu'il est caché. L'explication existe, elle est simple - mais cachée. Pourquoi ce caché? L'explication ne peut relever de l'officiel, tant elle est manquante. Pour être complet, il convient de fonctionner selon le modèle antagoniste visible/caché. Le modèle paranoïaque diffère du nihilisme en ce qu'il n'oppose pas l'être au ténébreux non-être, mais qu'il réunit le visible et le caché sous la bannière de l'être.
Le caché joue le rôle de l'Etre, qui explique le visible déficient (l'être sensible). Il ne peut prospérer qu'en différant de l'Etre, qui implique le transcendantalisme; quand le complotisme prétend réconcilier l'immanentisme et le transcendantalisme en faisant du caché inexpliqué un immanentisme qui fonctionne sur le mode caché. Le caché serait l'Etre immanentiste. Le complotisme manifeste, son succès en témoigne sur Internet, l'ambition de jouer le rôle explicatif du réel : le complot serait le mode d'action privilégié qui révélerait l'existence toute-explicative du caché.
La dégénérescence de l'explication se manifeste avec le complotisme, qui exprime l'indigence théorique. Le complotiste utilise l'innovation Internet pour substituer au labeur académique de la lecture et de l'information l'illusion alternative que l'on peut obtenir un résultat identique en quelques clics et quelques heures de glanage plus ou moins zappé. Du coup, le lecteur complotiste adhère à une grille de lecture simplificatrice du réel, qui aboutit au simplisme théorique : quelques familles de banquiers, aimablement rebaptisés sous le vocable ludique de bankster pour que notre chercheur new wave retrouve le parfum fun des jeux vidéos, conservent leur mainmise à travers les siècles grâce à la prédominance contradictoire du caché.
Ou encore : les Illuminatis, qui ont existé en tant que secte infime au XVIIIème siècle et qui depuis sont invisibles, permettent de tout expliquer : les grands banquiers internationaux sont responsables de la crise, qu'ils ont prévue depuis plus d'un siècle; les réseaux maçonniques sont infiltrés aux plus hauts niveaux de manière infaillible; dans le show-business, les stars les plus renommées du rap/R&B sont des Illuminatis, ce qui explique que les postes en vue de la sphère médiatique se trouvent là encore infiltrés par leur pouvoir tout-puissant et diabolique.
La toute-explication complotiste est symptomatique d'une paresse intellectuelle, qui permet de tout expliquer sans rien n'expliquer. Les Illuminatis ne sont maléfiques et tout-puissants qu'à condition qu'ils soient dans le même moment inexistants et illusoires. Seul l'illusoire est tout-puissant, au sens où il ne se trouve pas affecté par les règles usuelles du réel, selon lequel pour exister, il convient de rencontrer de la résistance, ce qui signifie : le réel s'élabore par l'action de surmonter le donné - d'où l'illusion de la complétude.
L'explication simplificatrice et simpliste biffe la résistance et se meut dans un réel débarrassé de son progrès, engoncé dans le figé. Le caché ne peut intervenir que dans une configuration où il domine un ensemble stable, prévisible, inerte et soumis. Le complotisme se déploie comme la dégénérescence de l'immanentisme, où, suite à l'échec de la complétude du désir, qui permettait de se désintéresser du restant du réel, désigné non sans désinvolture comme l'incréé, on remplace cette conception par un domaine caché, qui remplace la complétude par la toute-puissance.
De telle sorte que le réel oscille désormais entre la part dominante de sa manifestation, qui est inerte, promise à la domination, et le caché ultraminoritaire et ultradominateur. Le caractère incohérent de la domination ressortit dans cette configuration, où la domination n'est plus dépendante de la complétude du désir, c'est-à-dire intégrée dans un système qui l'explique et lui donne une utilité sympathique (nécessité), mais devient un pur système de destruction, dont on voit mal comment il continue à fonctionner sans aucun intérêt pour la majorité - comment la majorité l'accepterait, à moins qu'il ne soit désossé, comme c'est le cas avec l'hypothèse du complotisme.