lundi 4 juin 2018

La conscientisation

Nous ne parvenons pas à nommer le comportement pourtant évident selon lequel nous ne sommes pas mus par la raison pour une bonne part de nos comportements. La psychanalyse prétend nommer sous le terme d’inconscient ce comportement. Mais elle en reste à du négatif (in-conscient), sans parvenir à nommer positivement ce que recouvre le terme d'inconscient. 
En outre, il ne connote pas une faculté, plutôt la description négative d'un état qui est la réunion de toutes les facultés s'opposant à la conscience. Ce que nous nommons raison est conscient. Descartes et à sa suite un Sartre décident que la raison peut s’emparer de n'importe quel sujet qui a affecté la conscience et le rendre conscient.
Pourtant, contre cet élan de rationalisme que nous aimerions être vrai, car il indiquerait que la raison est capable de gouverner la plupart de nos comportements, mais qui se montre faux, il faut bien admettre que la raison n'est capable de se montrer active que dans les cas qui sont considérés comme préalablement acceptables par nos émotions. Autrement dit, notre système affectif précède notre activité rationnelle, au point qu’elle l'influence, ce que Spinoza reconnaît, en décrétant que le désir précède la raison, mais Spinoza reste rationaliste en estimant que l'on peut rendre conscients la plupart de nos désirs, ou rationaliser nos désirs, en trouvant leurs causes fondamentales - au fond, Freud fait preuve du même optimisme métaphysique  par sa méthode psychanalytique en estimant que l'analyse est la bonne méthode pour parvenir à cet objectif. Comment faire pour que l'on ait conscience de la plupart de nos actions? A condition que cette exigence soit causaliste, c'est-à-dire qu'elle estime, ainsi que le font Descartes et Spinoza malgré leurs divergences par la suite, qu'il faut prendre connaissance de la cause pour se montrer conscient.
Or qu'est-ce qui indique qu'il faut être conscient de la cause pour être conscient? Imaginons par exemple que ce qui compte, ce n'est pas d'avoir connaissance de la cause, mais des effets. Dans ce cas, la connaissance de la cause importe seulement dans la mesure où elle peut permettre de produire une connaissance plus sûre, mais c'est une connaissance de type scientifique. Dès lors, ce constat portant sur le caractère arbitraire du causalisme indique que le causalisme se cantonne à des limites scientifiques. Donc il se montre limité, ce qui en dit long sur la nature du diagnostic qu'il porte sur l'inconscient, en l'ajustant seulement à ce que la raison peut en comprendre. 
Il convient de trouver une autre faculté que la raison si on veut échapper aux limites de l'inconscient et s'approprier notre conduite. Mais on ne pourra jamais s'approprier notre conduite au sens où cela impliquerait de tout connaître et de tout maîtriser, un fantasme rationaliste que même les rationalistes les plus fervents évitent de proférer. On sait que le mimétisme désigne cette faculté que l'on nomme l'inconscient, parce qu'elle n'est pas accessible à la raison, ce qu’on peut expliquer par le fait que la raison se déploie de manière individuelle, quand le mimétisme relève d'un fonctionnement découlant du réel, donc qui traverse les individus sans qu'ils s'en rendent compte - raison pour laquelle le mimétisme est réputé à juste titre comme inconscient. La seule chose qu'on peut proposer est que l'homme accroisse ses actions de créativité, de telle sorte qu’il puisse rendre conscient par la création dont il accouche le maximum de ce dont il est capable.  

samedi 26 mai 2018

Etre ou ne pas être

L’erreur est la réduction du réel à sa partie la plus visible. La partie est un ensemble stable, l'être. Par la suite, l'erreur se dédouble en deux hypothèses divergentes : 
1) soit l'on décide qu'il n'y a que de l'être, mais alors il faut admettre l'hypothèse connexe du non-être comme complément à l'être, puisque l'être est incomplet.
2) Si l'on ne se satisfait pas de cette hypothèse pour le moins contestable, dont le mérite est de permettre un définition claire, sur laquelle on peut se baser pour connaître, la deuxième est la principale : c'est la technique du prolongement, selon laquelle l’Être vient compléter l'être que l'on constate. 
Mais ce raisonnement est fragile : car rien ne prouve que la conjecture soit bonne, exceptée qu'elle est bien pratique, parce qu'elle est la plus simple. Or ce critère n'est pas une preuve, n'en déplaise à Ockham. Son succès dans l'histoire de la pensée vient ainsi et seulement du fait que sa simplicité constitue un critère satisfaisant et le plus accessible parmi les alternatives qui viennent compléter l'être fini.
Mais rien n'indique que ce soit la vérité, en témoignent les difficultés logiques qui se présentent et expliquent que l'hypothèse 1 n'ait pas disparu, dont la principale est sans doute que le raisonnement par prolongement, qu'on pourrait aussi appeler par adéquation, n'a jamais permis de découvrir qui était Dieu ou l’Être. En témoignent, pour prendre deux exemples disparates et éloignés historiquement, la Bible (je suis qui je suis, une tautologie) ou Heidegger (l’Être n'est pas l'étant).
On peut même estimer que ces techniques qui sont prises de manière assez pragmatiques et approximatives ne fonctionnent pas, puisque les résultats qu'elles donnent sont assez faméliques. Si on n'en a pas changé, c'est parce qu'on ne dispose pas d'autre alternative. L'hypothèse de la malléabilité peut fournir cette piste nouvelle, même si elle ne peut se prouver totalement, ce qui est impossible pour toute entreprise issue de la raison. Elle peut se targuer d'expliquer plus de problèmes que les deux hypothèses précédentes. Mais elle ne peut faire plus, car le secret de la raison, c'est qu'elle ne peut atteindre la vérité autrement que par tâtonnements et de manière provisoire.
Quant à la démarche religieuse, elle reste quoi qu'il arrive inféodée à un postulat : elle reprend le transcendantalisme, c'est-à-dire la méthode par prolongement, mais elle y ajoute l'idée selon laquelle c'est de l'extérieur que vient la vérité, non de l'intérieur.

mardi 22 mai 2018

Philosophie et religion

Répondre à cette question induit qu'on n'en reste pas à des réponses à vide, mais que, ce faisant, on participe à la tentative de sortir la religiosité de la crise qui se manifeste tout particulièrement en terre occidentale (et qui touche le restant du monde, à partir du moment où l'Occident domine le monde).
De plus, si le but de la philosophie consiste à mieux comprendre le phénomène étudié pour qu'il atteigne sa plénitude d'action, alors, en éclaircissant l'objet qu'elle étudie, la philosophie encourage sa pratique. Ainsi, l'explication qu'elle apporte à tel problème religieux rend sa pratique plus claire, donc plus légitime, sinon plus évidente.
Après tout, un tel point de vue recoupe une position bien connue en religion : l'idée selon laquelle la raison est nécessaire à la pratique religieuse, car on ne peut pratiquer correctement sans comprendre avec cohérence (position de saint Augustin). 
Ce faisant, n'est-il pas prévisible que les objets se trouvent philosophisés, au sens où la philosophie agit sur son champ de réflexion dans le moment où elle s'attache à le comprendre? J'ai l'intuition que nous vivons une période de mutation des formes religieuses et que leur renouvellement passe par l'obligation de mieux comprendre ce qu'est la religion.

samedi 12 mai 2018

Le coup de Descartes

Je pense que le problème central de Descartes tient à sa conception du langage. Plus exactement, il estime que ce dernier détient le pouvoir de décider de ce qui est réel ou n'est pas. C'est ainsi que Descartes peut estimer que le défaut ou le manque existent seulement dans le langage, sans exister dans le réel. Cette affirmation stupéfiante ne serait pas possible si Descartes pensait que le langage s'appuie sur le réel et ne peut s'en passer. Mais on comprend qu'il affirme cela si l'on s'avise que pour lui, le langage est le véritable terrain du réel et que ce que le langage peut inventer a plus de valeur que ce que le réel propose. C'est ainsi que Descartes peut déclarer sans trembler que le néant existe dans le langage sans exister dans le réel. C'est ainsi qu'il peut se tromper complètement sur la méthode scientifique, parce qu'il est un métaphysicien et qu'il veut perpétrer la tradition philosophique qui prévaut dans l'Antiquité, selon laquelle ce qu'on découvre par le raisonnement est le réel, tandis que ce qui est réel est bien moins vrai, en ce sens bien moins réel. 
Dès lors, on comprend pourquoi Descartes accorde tant de valeur au doute. Le doute est une valeur propre au langage. On peut dès lors douter comme on peut concevoir une licorne. C'est ici que le néant reparaît comme la valeur dont on comprend que Descartes l'enferme dans le langage. Car le danger de la méthode métaphysique consiste, non pas à faire confiance au principe de logique interne, mais à oublier que ce principe contient le meilleur de l'homme, sa capacité de créativité, comme le pire, c'est-à-dire sa capacité à oublier que le principe de créativité peut accoucher du rien. Raison pour laquelle les religions prennent tant soin de préciser, en préambule à toute démarche de foi, que l'homme se meut dans un environnement qui a été inventé par Dieu. C'est pour se prémunir de la principale menace qui guette l'homme, l’attrait du néant, dont on retrouve une retranscription exacte, quoique indirecte, avec le mythe de Narcisse.
Narcisse tombe à l'eau à force de se contempler. Il ne fait que scruter son propre reflet. Autant dire qu'il ne découvre rien de plus que sa propre image, soit ce qu'il connaît déjà, et intégralement. L'avertissement est clair : le rien signifie l'autodestruction finale, et souvent avant, ce qui n'est pas le cas avec Narcisse, la destruction de l’environnement (comme on le voit avec ce qui arrive à Jean-Claude Romand dans le roman de Carrère L'Adversaire, lui qui tue femme et enfants plutôt que d’accepter son mensonge). Le mensonge, c'est le néant. En langage religieux, le néant, c'est le diable. Descartes a pensé qu'en enfermant le néant dans le langage, il pouvait développer une métaphysique pleine d'être et garantie par sa plénitude. C'est l'inverse qui s'est produit.
En enfermant le néant dans le langage, il l'a contaminé. Toute son opération de doute, qui est censée lancer la connaissance certaine, constitue ainsi l'expression de cette contamination. Le doute consiste à penser qu'on va déterminer ce qu'est l'être en le passant au crible du néant. D'un point de vue logique, cette opération est contestable, puisqu'elle consiste à estimer que l'on peut trouver le vrai à partir du faux, c'est-à-dire à partir de son inverse. Mais la logique fait comme si le doute était une opération qui possédait de l'être. Or il n'en possède pas. Il est au mieux un doute partiel, auquel cas il est bel et bien quelque chose et se trouve utilisé très fréquemment. Mais il ne saurait être un doute total, comme c'est le cas chez Descartes, auquel cas il relève de ce que Descartes appelle lui-même le malin génie, c'est-à-dire que Descartes reconnaît lui-même la filiation de son doute total avec le diable, c'est-à-dire le néant en langage ontologique.

mardi 8 mai 2018

La fin de la psychologie?

Je fais juste une hypothèse : que ce qu'on nomme psychologie et psychiatrie au sens large ne soit qu'une branche de la neurologie. L'essor de la neurologie et des sciences cognitives indique ainsi que bien des problèmes vont être expliqués par le fonctionnement mécanique du cerveau (ce qui n'implique pas qu'il faille adouber le matérialisme, mais c'est un autre sujet, connexe). Du coup, la psychologie n'est que l'expression rationnelle dans le langage d'un problème qui n'est pas propre au langage, de la même manière qu'il n'existe pas de monde du langage indépendant du réel (ce qui invalide tant Freud et sa démarche psychanalytique que Descartes et sa rénovation de la métaphysique).
D'une manière générale, le fait de ne pas croire au pouvoir propre du langage, de ne lui prêter comme faculté que la fascinante aptitude à donner sens au réel, implique qu'il existe un fonctionnement extérieur au réel et que ce que nous nommons la conscience voit son propre fonctionnement se greffer sur quelque chose d'extérieur et de réel. De ce fait, l'intériorité est un mythe si l'on croit à son indépendance. La conscience a le pouvoir de susciter le langage, mais elle dépend étroitement de l'extérieur dans son fonctionnement même. L'externalisme signifie que tout objet n'est jamais souverain, indépendant, mais que la totalité qu'il crée, comme n'importe quel cors, est étroitement lié à un extérieur.
Dans le cadre de la psychologie, elle croit au fait qu'il existe un monde psychologique, alors que ce monde lui-même est tissé de part en part d'éléments réels, qu'il ne maîtrise donc pas. Les problèmes que l'on nomme physiques sont des maladies. Eh bien, abordons le monde de la psychologie de la même manière. Nous pouvons alors gager, de manière grossière et spéculative, que les problèmes psychologiques sont des maladies. Il doit même y avoir plus de maladies affectant le cerveau, du fait de sa complexité et de sa faculté à créer des distinctions et des nuances singulières, que de pathologies physiques.
On voit notamment le problème s'esquisser dans la découverte de plus en plus fréquente de maladies que l'on corrèle encore à des problèmes psychologiques, du fait d'anciennes habitudes consistant précisément à décrire le fonctionnement psychologique comme différent du fonctionnement physique, du fait de son indépendance (le fait qu'il existe un monde psychologique différent du monde physique et indépendant). Ainsi avec la sclérose en plaques, dont les problèmes pathologiques sont corrélées à des problèmes psychologiques, comme la dépression, fréquente. Ainsi des dégénérescences front-temporales, que l'on associe sans ciller à des délires comme la paranoïa.

mercredi 25 avril 2018

Le sens de la nécessité

Qu'est-ce que la nécessité? La liberté est ce qui suit la nécessité. qu'est-ce que la nécessité? Elle exprime l'idée selon laquelle il ne peut y avoir de non-être. Autrement dit, le réel est fait de telle texture qu'il est incompressible. Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien? Parce qu'il n'est pas possible que la structure du réel disparaisse. Si on la recompose, elle est constituée de malléable. Or le malléable peut aller du minimum au maximum, se tendre ou se distendre, mais il ne peut se réduire à néant, car le minimum reste quelque chose qui au lieu de poursuivre dans la décroissance vers le rien rebondit vers du plus, comme un ressort. Il faudrait estimer que si un tel état advenait, ce qui ressortit de la reconstitution, il faudrait parler de contradiction. La contradiction s'avère indestructible, car incompressible. C'est dire que la contradiction signifie que l'on se situe dans l'impossible, c'est-à-dire la pensée de la destruction du réel.

dimanche 22 avril 2018

Le ressentiment du nietzschéen

Si vous critiquez un nietzschéen, il vous accuse de ressentiment, ce qui est très drôle, parce qu'il se réclame de la lucidité et du réalisme au sens premier du terme et qu'il se moque des marxistes qui considéraient qu'ils exprimaient l'objectivité scientifique, tandis que ceux qui n'étaient pas de leur bord exprimaient quant à eux l'erreur. Eh bien, le nietzschéen fait pareil, mais sans s'en rendre compte manifestement. Pour lui, tout individu qui le critique se roule dans la fange du ressentiment et du moralisme. Dans les deux cas, la critique n'est plus possible, parce que nos énergumènes pensent avoir atteint la vérité. Chez le marxiste, la vérité est historique, donc palpable (ce qui explique son échec assez rapide, les gens se rendant compte qu'il se trompe tout simplement). Chez le nietzschéenne, le mal est plus profond. Car il nie l'existence de la vérité au sens absolu. Il pense donc être dispensé de tous soupçons à ce sujet. Mais c'est l'inverse qui est vrai. Ce n'est pas parce qu'il pense que la vérité idéale et objective n'existe pas qu'il ne pense pas avoir raison. Dès lors, son mal est plus profond. Ne pouvant être contredit, il a toujours raison. Il suffit qu'il pense avoir raison pour avoir raison.