vendredi 9 septembre 2011

Volonté + Puissance = Volonté de puissance

"La vie c’est la volonté de puissance – vivre, c’est chercher à s’accroître."
Éric Blondel, commentaire sur Ecce Homo,
http://www.philopsis.fr/IMG/pdf_nietzsche_blondel_ecce_homo.pdf

La définition de la volonté de puissance, l'accroissement, recoupe de manière très proche la complétude du désir chère à Spinoza. Nietzsche se place dans un environnement fini : l'accroissement dont il se réclame ne peut être que de la domination. Tout comme pour Spinoza, on en reste à de la domination classique (chez Spinoza aussi, cette domination est reformulée et contextualisée au motif qu'il s'agirait d'un accroissement de la liberté ou de la puissance). La domination est un mythe au sens où elle débouche sur une situation non viable et non pérenne de destruction de l'environnement, puis du sujet. Mythe cruel, puisque pour fabriquer peu de désirs dominateurs, on est condamné à en détruire beaucoup - à détruire in fine le monde de l'homme. C'est à ce prix que se construit le mythe de la complétude, qui permet aux tenants du désir d'affirmer qu'ils ont enfin trouvé la clé de l'identité, de la joie et de l'être. Elle résiderait dans le désir complet.
Déjà, la puissance qu'invoque Spinoza pour produire une définition de la liberté soi-disant novatrice (la liberté est accroissement de la puissance du désir) recoupe de manière étymologique la domination, ce qui en dit long sur le véritable sens de l'accroissement de la puissance : c'est la règle de la domination. Nietzsche en ce sens semble ne pas avoir beaucoup innové avec sa peu définie volonté de puissance. Si l'on en croit son commentateur Blondel, l'un des commentateurs nietzschéens attitrés et brillants du moment, la volonté de puissance de Nietzsche serait la tentative d'accroissement de la vie, dont on voit mal en quoi elle différerait vraiment de l'accroissement de la puissance selon Spinoza.
Nietzsche semble avoir cherché un compromis entre la volonté et la puissance, soit entre Schopenhauer et Spinoza (ce qui en dit long sur sa conception de la création, qui consiste à reprendre les recettes du passé pour proposer en guise d'innovation un mixage fort peu inventif et assez tarabiscoté). Cette démarche n'est pas très originale pour un nihiliste puisque le nihilisme consiste à réfuter la création (selon Aristote). Mais la démarche créative de Nietzsche (au sens de l'artiste créateur de ses propres valeurs) aboutit à un résultat assez puéril : mixer Schopenhauer avec Spinoza, c'est prendre le risque de proposer un concept qui ne soit guère clair.
C'est ce qui se produit ici avec la volonté de puissance, qui ne se trouve jamais définie clairement - mais il est vrai que l'ensemble des thèmes positifs de Nietzsche sont du même tonneau, peu définis et passablement obscurs. Dès le départ, la volonté de puissance renvoie assez explicitement aux thématiques de l'immanentisme, entre Spinoza et Schopenhauer. C'est mauvais signe, car l'on ne fait pas du nouveau avec seulement de l'ancien. Il faut y ajouter de la créativité, soit transformer l'informer en une forme nouvelle. Dans cette formation originale, l'ancien a sa place, mais le nouveau est encore plus primordial.
L'approche nietzschéenne indique que Nietzsche en choisissant l'option créatrice du nihilisme se fourvoie gravement, car l'on ne peut créer dans le cadre du nihilisme. Aristote déjà avait façonné un compromis entre le nihilisme et l'ontologie avec sa métaphysique; de laquelle il ressortait que la création se trouvait abolie par le Premier Moteur et que dans l'ordre du réel fini et physique, il convenait de substituer à la création l'imitation. Selon cette conception, la création finie devient le réagencement original du donné préexistant, ce qui implique que forcément l'on parvienne à la fin de la philosophie, soit à trouver la solution finale (sans vilain jeu de mots). Tant Aristote que Nietzsche (mais aussi un Hegel dans la métaphysique moderne) estiment qu'ils incarnent la fin historique de la philosophie.
Nietzsche ne propose pas seulement sa correction philosophique pour achever la philosophie avec son propre projet. Il propose un projet qui abolit tant l'ontologie (son ennemi Platon) que la métaphysique. Nietzsche propose un nihilisme radical à coté du quel le nihilisme d'Aristote passerait pour de la petite bière (avec sa proposition de compromis afin d'installer le nihilisme dans la philosophie de manière pérenne). L'immanentisme réduit déjà le réel fini de la métaphysique à la complétude du désir. Puis Nietzsche corrige et réduit encore l'immanentisme avec son immanentisme tardif et dégénéré : il réduit le désir complet à la mutation ontologique par le truchement de la création.
Si Nietzsche diagnostique correctement la crise occidentale des valeurs et l'impéritie de l'immanentisme, il n'a jamais réussi à former de manière cohérente une véritable théorie de l'immanentisme succédant à l'immanentisme classique - raison pour laquelle j'appelle cet immanentisme tardif et dégénéré. Quand on remarque que Nietzsche peine à proposer une système cohérent, ce n'est pas contre la forme aphoristique qu'il faut s'élever, mais contre cette manière de ne rien proposer de positif qui ne soit passablement confus, voire inexistant - et de remplacer cette positivité absente par la polysémie contradictoire.
L'étymologie de règle indique que la domination (ou la puissance) se veut la règle du réel. La domination acquiert une signification philosophique en ce qu'elle serait la règle du nihilisme. Le problème, c'est que la structure du réel est antithétique de la domination en tant qu'explication philosophique. Dans un réel configuré comme fini, la domination est inéluctable, puisqu'il faut bien que parmi les éléments finis, il y en ait un qui finisse par triompher. Mais dans une configuration infinie, la domination est une velléité de théorisation aberrante puisque la domination ne peut que se développer dans un contexte fini.
L'infini présente ceci de particulier qu'il réfute la domination philosophique au motif qu'elle ne peut s'épanouir que dans un environnement fini. La liberté comme puissance chez Spinoza s'explique bien par le sens de puissance en tant que domination : la liberté ne consiste plus à s'épanouir dans l'infini, mais dans le fini. Dans l'infini, l'épanouissement consiste à croître par paliers; dans le fini, ce même épanouissement consisterait à dominer. La domination constitue une réduction et une déformation destructrice de la croissance.
Dans une structure infinie, la domination se révèle inadaptée en ce qu'on ne peut dominer une infinité d'éléments. La domination est une conception inopérante et dépassée - comme du reste le nihilisme tel qu'il nous est présenté dans l'Antiquité. La domination dans l'infini équivaudrait à l'autodestruction de l'élément qui se conduit de la sorte; de telle sorte que la domination consiste à isoler un certain pan de réel et à décréter que ce pan fini est le réel - à occulter le restant du réel, soit le caractère infini du réel dans cet ordonnancement.
La volonté de puissance agit comme un redoutable pléonasme qui consisterait à accumuler deux fondements de finitude : la puissance selon Spinoza, le fondateur de l'immanentisme classique; et la volonté selon Schopenhauer, qui précède de peu Nietzsche, qui est le maître éducateur en philosophie de Nietzsche et qui vient proposer l'absurde et la résignation comme remèdes blancs à la crise et la faillite de l'immanentisme. Comme zéro plus zéro ne feront jamais un, la méthode de Nietzsche revient à doubler la méthode inadaptée pour la rendre enfin pérenne.
Bien entendu, cette démarche aboutit à rater sa cible. La cible de Nietzsche consiste non pas à proposer une nouvelle philosophie parmi d'autres, critiquable et imparfaite, mais le système qui parachevant l'immanentisme parachève du même coup la philosophie. L'approche de Nietzsche étant elle-même revendiquée comme nihiliste, il ne nous est pas difficile en tant que lecteur un peu plus critique et un peu moins dithyrambique que les commentateurs actuels, aussi brillants qu'aveugles, de rappeler que le propre du nihilisme est de considérer que la philosophie n'est pas une manière de penser rationnelle et humaine, mais la forme religieuse concurrente de la forme majoritaire - transcendantaliste.
Nietzsche a vraiment cherché à détrôner le Christ, qui devient le symbole du christianisme lui-même, la forme de pointe du monothéisme - donc le transcendantalisme dans ce qu'il comporte de plus puissant et de plus moderne. C'est ce qu'il claironne avec une emphase pathologique à la fin de sa vie consciente, quand il oppose Dionysos au Crucifié, Dionysos étant le masque principal de sa propre philosophie. La volonté de puissance ne fait que rappeler ce que Nietzsche lui-même avoue dans ses notes encore conscientes : qu'il ne parvient pas à fonder un nihilisme positif, soit à résoudre de manière supérieure la contradiction qu'il ne cesse de louer et d'utiliser dans ses textes essentiellement tournés contre la destruction des anciennes valeurs (les idoles morales) et emblématiques de la négativité propre au nihilisme.
La volonté de puissance n'est pas seulement un concept bancal de fin de vie consciente, que Nietzsche n'aurait pas eu le temps de développer pleinement et qui serait resté au stade embryonnaire (ce qui est vrai pour une part); c'est aussi un concept qui ne pouvait être développé parce qu'il ne repose pas sur une innovation non développée mais potentiellement riche en développements, mais sur une absence d'innovation stérile et définitive. Le désespoir final (conscient) de Nietzsche vient du fait qu'il ne parvient à trouver un sens supérieur et positif au nihilisme (sans doute une bonne explication de sa folie en tant qu'effondrement soi-disant mystérieux, voire à tout jamais) et que cet échec philosophique (pas seulement philosophique au sens classique, mais aussi religieux dans son sens nihiliste propre) signe  l'échec du programme de Nietzsche dont l'usage taraudé et embryonnaire de la volonté de puissance montre la limité : si la volonté de puissance n'a pas été développée, c'est sans doute et avant tout parce qu'elle ne peut pas vraiment être développée.

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