lundi 23 juin 2014

Rien à signaler

Quelle est la différence entre rien et le rien? Le rien indique que la réalité qu'exprime rien se situe sur le même plan que la réalité que désigne le quelque chose. Il y a  : rien - comme il y a le quelque chose. Le quelque chose renvoie à l'être. Rien au non-être.
Rien signifie qu'il n'est pas de même nature que quelque chose. Quelque chose peut être déterminé, au sens où il est précédé d'un déterminant. Rien n'étant pas déterminable, il relève de ce qui n'est pas de l'être. Dès lors, comment parler de ce qui n'est pas depuis l'être? C'est la grande question des métaphysiciens depuis Descartes. Selon cette école qui remonte à Aristote, il n'y a rien à dire de rien.
N'y a-t-il rien à dire au sens où l'on ne peut parler de quelque chose qui existe pourtant à sa manière? Si existerait ce qui n'est pas, alors que pourrait-ce être (ce indéfini et vague = ce qui n'est pas)? Ce serait l'hypothèse 1; l'hypothèse 2 : on ne peut parler de quelque chose qui n'est pas. 
Peut-on introduire la distinction entre être et exister, selon laquelle l'existence pourrait être différent de l'être (ce qui pose le problème de la possibilité de parler de ce qui ne serait pas de l'être avec un vocabulaire ancré dans l'être et qui dit ce qui n'est pas à partir de l'être)? Dans ce cas, comment se fait-il que l'on puisse parler de ce qui n'est pas, si ce qui n'est pas n'existe pas? 
C'est l'objection que l'on peut adresser à la tradition cartésienne, qui a insisté sur ce point. Comment se fait-il que ce qui n'est pas puisse se dire (ce qui recoupe la tradition langagière selon laquelle ce qui n'est pas n'existerait pas du fait qu'il n'existerait que d'une manière seulement langagière)? Comment ce qui se dit se trouve dénué d'existence sous quelque forme que ce soit, y compris sous une autre forme que l'être?
L'axe retenu par cette tradition s'explique par le besoin de se débarrasser de l'élément importun, qui reconnaît que le système philosophique ne fonctionne pas sur les bases revendiquées, en particulier par la métaphysique. Comment le cartésianisme pourrait-il fonctionner sans la reconnaissance du néant, alors que Descartes le reconnaît au moins comme élément langagier?
Aristote débute sa pensée en expliquant qu'il n'y a rien à dire du non-être et qu'il va se concentrer sur l'explication de l'être. Selon cette lignée, la raison est l'instrument qui explique l'ensemble du réel. Il faudrait préciser : l'ensemble, certes, mais de - l'être. 
Mais cette approche de la philosophie n'est rationaliste et ne se fonde sur l'être que parce qu'elle commence par reconnaître le non-être. Ce rappel implique que le rationalisme philosophique en vogue ne se déploie qu'à partir de l'irrationalisme.
L'hypothèse selon laquelle rien est un élément de langage dénué d'existence est traité avec une désinvolture fort peu rationaliste dès Aristote. Dès lors, pourquoi la philosophie a-t-elle accordé tant d'importance à la démarche de connaissance métaphysique si celle-ci repose sur une telle faiblesse?
Pourquoi l'expression majoritaire en philosophie est-elle attachée à la métaphysique? Parce que ce que propose l'alternative n'est pas crédible. C'est la tradition ontologique lancée par Platon, qui corrige le manque de Parménide (son monisme). Platon a beau définir le non-être comme l'autre, il se trouve incapable de définir l'Etre comme fondement de l'être et de l'autre. Platon recule pour mieux sauter.
Son manque de définition initiale rend sa définition seconde elle aussi incertaine - adossée sur l'irrationalisme. S'il s'avère que l'irrationalisme métaphysique englobe le rationalisme, l'irrationalisme ontologique essaye de s'en dégager, et propose une porte de sortie douteuse, en réunifiant l'être et le non-être sous un élément commun, qu'il échoue à définir. 
A la différence de la métaphysique qui, sous le déni, induit l'antagonisme du réel en deux factions (l'être et le non-être), l'ontologie cherche une proposition qui affirme que le réel est unique : il existe une réalité qui englobe l'être et le non-être - l'Etre. Mais cette reconnaissance, aussi capitale qu’elle soit pour la connaissance du réel, est irrationnelle. Le changement entre ontologie et métaphysique est un progrès fragile, qui explique que la métaphysique ait primé sur l'ontologie en terme d’influence historique : les intellectuels ont privilégié la proie à l'ombre.
L’équilibre idéel, si l’on accorde à l’idée plus d’importance qu’au concept, s’est façonné sur un équilibre de médiation entre l’ontologie et la métaphysique. L’ontologie assurait la prise en compte de l’infini. La métaphysique permettait l’analyse du fini. Les deux se retrouvaient sur le fait que leur point fort respectif était assis sur l’irrationalisme. L’irrationalisme signifie que la question a été mal envisagée et que la définition apportée est trouble.
L’ontologie envisage l’infini de manière explicite et exigeante, comme l’indique les dialogues de Platon. Elle ne se contente pas de pirouettes comme Descartes, qui décrète que l’infini ne saurait être compris, que Dieu n’est pas compréhensible de l’entendement humain, et qu’il vaut mieux substituer à infini le terme plus fini (en ce sens rationnel) d’indéfini. Mais l’ontologie ne parvient pas à définir l’Etre, parce qu’elle envisage l’être et l’Etre en termes d’homogénéité. La métaphysique ne peut davantage y parvenir, car, outre qu’elle rejette l’infini, elle commence par opposer l’être au non-être.
L’équilibre précaire entre ces deux forces indique qu’elles reposent sur un problème commun, qui ne peut s’expliquer que par le mythe conjoint auquel elles souscrivent : le réel est de tessiture homogène, ce qui implique que l’unité existe sous la forme du donné. L’unité décline l’idée selon laquelle existerait un modèle qui devrait être retrouvé et qui reste inconnu. C’est cette idée qu’exploitent de manière différente, quoique complémentaire, les deux approches.
L’unité ainsi envisagée implique un modèle à retrouver, autant qu’une méthode pour le retrouver. Que ce modèle soit à retrouver n’étonne pas, alors que c’est là l’étonnant par excellence. Pourquoi pourrait-on connaître ce qui se trouve mal connu? Pourquoi la métaphysique rendrait-elle valide le raisonnement selon lequel l’existence de ce qui est s’explique par l’antériorité? Ce qui est n’est parfait que parce que la perfection signifie l’antériorité du modèle, qu’on peut retrouver à condition de trouver la bonne méthode.
Ces deux modèles ont volé en éclat le jour où l’homme a pris la mesure de la Terre. Tant que l’homme est composé de plusieurs sociétés sur Terre et qu’il n’a pas accompli la réunification, il peut croire à l’homogénéité comme à la fin à laquelle il vise. Il ne se rend pas compte qu’il manque la question du réel, parce qu’il confond le réel avec son monde centré autour de la Terre. Avec l’avènement de cette réunification, l’homogénéité a volé en éclat, comme la métaphysique en même temps que sa soeur rivale quoique inséparable l’ontologie.
Nous en sommes au point où la réalité ne peut plus être décomposée entre l’être (de notre monde) et l’Etre (qui engloberait le réel). Cet Etre ne peut pas davantage être le non-être, car ce dernier ne définit pas la différence (capitale) qu’il décèle. C’est pourtant vers cette intuition qu’il faut commencer par se diriger pour comprendre que l’ensemble de la réalité ne saurait être caractérisée par l’homogénéité de l’être. 
En rejetant le non-être comme réponse à l’intuition selon laquelle le réel n’est pas homogène, nous nous trouvons contraints de définir ce qui a été mal défini : le non-être (ou néant). Nous nous trouvons à un stade où nous reconnaissons que nous avons du mal à parler de ce qui n'est pas avec les termes de l'être. Il ne s’agit pas de fonder un nouveau langage (ce ne serait plus le langage de l'être, mais celui du modèle), mais de se demander dans quelle mesure le langage peut rendre compte depuis le terrain de l’être de ce qui est étranger à l’être.
Ce qui n'est pas étant autre, quel est cet autre? Est-ce l’autre de l’Etre, auquel cas, même si on ignore ce qu’est cet Etre, il reste qu’il retombe dans l’illusion de l’homogénéité? Le progrès qu'accomplit Platon est d'unifier la réalité, en reconnaissant que l'être ne suffit pas à définir le réel. Hypostasier l'être (en Etre) constitue une fausse solution, qui estime que si l'être est insuffisant, l'Etre le complète et suffit en ce sens. 
Comme il n’existe pas de différence entre l'être et l’Etre, le problème qui se pose à Platon (l’autre) n’est pas résolu. Le monothéisme n’a fait qu’englober cette insuffisance et l’opposition métaphysique/ontologie en se bornant dans son influence de type augustinienne à constater seulement que l’homme peut connaître les oeuvres de Dieu par sa raison ne permet pas de dépasser ce cap; tandis que les difficultés que soulève cette explication sont rejetées comme étant incomprises par les faibles lumières de l’homme (c’est la position de Descartes). 
Concentrons-nous sur l’Etre, à partir de la question que pose la différence : ce qui est réel est-il différent de l’être? Cette différence n'étant ni Etre, ni non-être, qu'est-elle? Comment expliquer que ce qui est différent de l'être recoupe ce qui englobe tant l'être que l’autre? L'autre peut-il englober l'être? Quelle différence entre autre et Etre?
Si l'autre ne précède pas l’être, que désigne cette réalité étrange qui n’est pas de l’être et qui se tient entre les êtres? Réalité dont la propriété révèle qu’elle ne ressortit pas de la définition de l’être, mais qu’elle n’en demeure pas mois du réel. Si Platon l’inféode à l’Etre, comme il ne parvient pas à définir l’Etre, on peut en inférer qu’il en revient à l’autre comme à cette dimension de réel qui existe entre les êtres, mais n’est pas de l’être.
Quand Aristote définit le non-être, on peut se demander s’il ne cherche pas la même réalité que l’autre, sauf qu’il ne la définirait pas, l’estimant indéfinissable. En admettant que le non-être n'existe pas comme tel et soit mal posé, comment cet entre-deux peut-il être l'un qui unifie les multiples? Et que serait l'un sans Etre et sans homogénéité?
Réponse : seulement si le non-être relève d'un type de réel qui pour différent qu'il soit de l'être n'en demeure pas moins relié à l'être. Comment dès lors le définir sachant que la différence interdit l'homogénéité, mais que sa définition n'est pas valable - elle est indéfinie, sauf sur le point qu'elle serait étrangère au domaine de l'être (présentée comme antagoniste)? Comment ce qui est étranger pourrait coexister avec lui?
L'hypothèse du non-être est alternative à celle de l'autre, plutôt que de l'être. C'est l'autre qui se trouve expliqué par l'inexpliqué Etre chez Platon. C'est cette indéfinition qui a contaminé la source et la suite de la philosophie. La métaphysique n'a pu surgir que parce que cette erreur s'est glissée chez Platon.

Le nihilisme estime bien avant Platon (depuis l'homme, dont l'origine est inconnue) que l'infini n'existe pas et que seul ce qui est fini peut être pris en compte. Seul l'être peut être pris en compte, et encore, certains estimant, comme Gorgias, que seul les être peuvent être pris en compte, seul le multiple existant.
Le non-être n'est ni du fini, ni de l'infini. C'est un repoussoir, quelque chose dont on arrive à dire qu'il n'est pas du réel, parce qu'il n'est pas pensable en termes d'être. Tout ce qui n'est pas de l'être se trouve ainsi dans ce fourre-tout du non-être.
La catégorie du non-être n'est pas définie nettement. L'être est ce qui importe seul. Si le nihilisme reconnaît qu'il existe une catégorie de réel qui est différente de l'être, il s'arrête aux portes de la question de savoir ce qu'est cette catégorie.
Le nihilisme sert de repoussoir à la connaissance de la question la plus difficile qui soit. L'ontologie essaye de comprendre cette question, mais la solution qu'elle propose ne peut correspondre : il prétend que l'autre dépend de l'Etre. Autant dire qu'il bloque la connaissance juste après le nihilisme. Aujourd'hui que la physique essaye d'aborder l'explication du réel, le problème qui va se poser est que l'explication du fini ne peut suffire à expliquer le réel.
Le sujet est passionnant : si on dit l'être pour signaler que tout ce qui relève du fini est singulier, alors on peut recourir à la science actuelle qui en se perfectionnant sera capable d'expliquer toujours mieux, de mieux en mieux, l'être. Mais pourquoi ne parvient-elle pas à expliquer le fini, si justement le fini est tel? Parce que le fini n'est pas borné au fini, mais que l'être, qui ne peut qu'être fini, est associé à une autre matière, une matière différente, qui résiste à l'investigation scientifique et qui y résisterait toujours si l'on s'avisait d'y recourir dans cette optique.
L'on ne peut trouver si l'on ne cherche pas du bon côté. Ni la science, ni la philosophie d'hier à aujourd'hui ne cherchent du côté du malléable. Il faudra donc forger un outil qui ne soit pas la science et qui permette de mener des investigations du côté du malléable. Le jour adviendra où cette conception sera évidente. Pour le moment, elle ne l'est pas.
L'abolition de la philosophie n'est pas à l'ordre du jour. Au contraire, la philosophie deviendra l'outil qui permet de comprendre le malléable. Aucune science forgée sur le modèle de l'être ne peut aborder ce sujet, pourtant décisif. Cette question reste invisible aux outils mal ajustés.
C'est ici qu'il faut commencer avec les mots et c'est peut-être ici que les mots ne seront pas dépassés : comment aborder le terrain du malléable avec la science, de quelque nature qu'elle soit? Il faudra trouver des moyens d'y parvenir, sans quoi l'homme disparaîtra. Le rien n'existe pas. Rien existe : l'intuition du nihilisme est valable. Mais après, cette intuition s'est dévoyée en incompréhension et en lâcheté. Elle s'est étiolée.
Le nihilisme n'est pas capable d'affronter la différence, seule l'intéresse la connaissance de l'être. Pour lui, la différence mène à l'irrationnel. C'est ici qu'il faut se placer dans les pas de l'ontologie en termes d'histoire de la philosophie - du transcendantalisme en termes religieux, ce qui se révèle bien plus vaste.
Et c'est ici que le pouvoir véritable de la philosophie apparaît. Non pas d'être la béquille ou le complément (savant) des révélations transcendantalistes, mais d'incarner la suite du religieux. Le nihilisme en tant que religieux rationaliste est dépassé; le transcendantalisme est dépassé, car il ne peut affronter la question centrale : le malléable.
La philosophie acquiert après 2500 ans son rôle véritable : incarner l'expression du religieux. Pas un verbiage souvent incompréhensible, parfois passionnant, parfois lourdaud; mais affronter la question du malléable, face à laquelle les autres questions qui nous semblent les plus importantes dans l'époque moderne nous sembleront bien simplistes ou obscures - quand elles n'apparaîtront pas comme des orientations pour le moins dépassées.
Cette science ne peut pas apparaître comme une science complémentaire de la science qui s'intéresserait au fini. Déjà, on peut constater que la science ne pouvait réussir à expliquer le réel, puisque la seule explication à laquelle elle peut parvenir (l'explication de l'être morcelé) est aussi une explication fragmentaire. Que la raison s'applique philosophiquement à comprendre le réel constitue dans le même temps une hérésie.
Car la raison n'est pas la faculté indiquée pour philosopher, non qu'il ne faille s'en servir pour philosopher ou, pis, qu'il faille verser dans l'irrationalisme, mais que la raison n'est qu'une faculté intermédiaire, pas la faculté finale. Du coup, l'art de philosopher n'est pas un art particulier qui serait parallèle à l'art scientifique (la recherche de l'Etre en complément de la recherche de l'être). Pas davantage qu'il n'est un art indépendant, qui étudierait le malléable tandis qu'il conviendrait à la science d'étudier, de manière morcelée, l'être.
L'être et le malléable sont liés, imbriqués. Pas d'être sans malléable. Il n'existe pas d'être indépendamment de l'être. Mais l'on ne peut comprendre l'être si l'on se prive de l'observation de sa propriété essentielle. Si l'on définit le malléable comme la propriété différente de l'être qui pourrait correspondre au faire, le malléable correspond à la créativité comme faculté qui n'est jamais donnée, mais dont le propre est de permettre à du nouveau donné d'advenir.
C'est cela, rien - et non le rien. Le rien implique déjà la donation d'un domaine singulier; tandis que rien, en ôtant l'article, implique que la constitution corresponde plutôt à ce qui en grammaire relève du partitif. Rien est malléable et existe à l'état de faculté qui n'est pas donnée. C'est à cela que doit s'attacher la philosophie : comprendre cette faculté qui n'est pas de l'être; et définir les liens entre ce qui permet de faire et ce qui est (sachant que ce qu'on nomme l'être est secondaire, puisqu'il est fini).


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