dimanche 13 février 2011

De la méontologie

Démocrite est réputé pour avoir été censuré depuis Platon - et par la longue tradition des monothéistes. Du coup, certains en profitent pour en faire une sorte d'emblème de la contre-philosophie actuellement en vogue depuis qu'on se targue en Occident d'avoir inventé une forme de culture qui soit supérieure au christianisme et qui se nomme laïcité libérale (libéralisme laïque). Malheureusement, pour les sophistes notamment, il faut dire la vérité. Et de même que les théories des sophistes sont monstrueuses, de même Démocrate professe un savoir aussi impressionnant que dangereux.
Raison pour laquelle Platon n'en parle pas explicitement, alors qu'il l'a connu et qu'il exigeait qu'on brûle ses livres. Raison aussi pour laquelle les Anciens ont perdu la trace de ses écrits. Le caractère légendaire de Démocrite d'Abdère est renforcé par l'identité mystérieuse de son maître Leucippe : sans doute veut-on indiquer par cette opacité identitaire que notre physicien émérite était le dépositaire d'une lignée qui n'est pas exclusive de ses travaux, ni de ceux de son maître supposé Leucippe. On parle d'un certain Mochos, phénicien de son état, mais il serait sans aucun doute abusif de faire remonter cette tradition de penseur dit atomiste à ce Mochos ou à ses successeurs de l'école d'Abdère.
Il est plus intéressant de mesurer que cette approche du monde de type atomiste est fort ancienne. Elle découle des colonies et de l'influence de l'Empire perse et remonte via les Empires babyloniens et mésopotamiens à des traditions hindoues, comme certaines écoles de gymnosophistes. Démocrite est réputé avoir été initié par les sages perses et mésopotamiens à l'astrologie et aux sciences.
Même s'il s'est rendu en Egypte, soit il s'est opposé à ses doctrines ancêtres de Pythagore et de Platon, soit il a suivi des enseignements antagonistes de ceux d'un Pythagore, car si la tradition atteste qu'il fut proche par certains aspects des pythagoriciens, force est de constater que sa théorie physique du réel est aux antipodes des principes ontologiques défendus par Pythagore - et dont il puisa directement son enseignement dans les traditions des prêtres égyptiens.
Abdère était à l'époque de Démocrite un haut lieu de la tradition perse en Grèce, notamment de la tradition intellectuelle, ce qui fait que Démocrite est l'incarnation d'une partie emblématique de cette tradition. Il vécut entre environ 460 et 370 av. J.-C. Il aurait été plus jeune que Socrate (470-399), de peu le précurseur de Platon (428-347), et plus jeune que le sophiste Gorgias (483-374) ou le sophiste lui aussi d'Abdère Protagoras (490-420). Concernant les liens entre Démocrite et le sophiste autoproclamé Protagoras, nous revendrons sur ce sujet. Démocrite est d'ailleurs comparé à une sorte d'anti-Platon. Contrairement à la créativité remarquable de Platon à partir de la tradition égyptienne, de Parménide ou de Pythagore, la doctrine de Démocrite semblerait plus une sorte de répétition sans guère d'innovation des théories dispensées par Leucippe, auquel il se trouve étroitement associé.
En étudiant Démocrite, les sophistes (dont Protagoras) et Aristote, on peut avoir une synthèses des différents courants du nihilisme antique, tel du moins qu'il nous est parvenu. Preuve que le nihilisme n'est pas une doctrine figée, mais qu'il ne cesse d'évoluer et de diverger suivant certains clivages, à la mesure des théories ontologiques proches du monothéisme. Démocrite figure sans doute l'état le plus pur qui nous soit parvenu du nihilisme, tel qu'il nous est transmis depuis les formes de polythéisme, avant qu'elles ne se trouvent ébranlées par l'avènement progressif du monothéisme.
Démocrite se situe à une époque d'immense transition, durant laquelle le polythéisme s'effondre et laisse la place progressive au monothéisme. A tel point qu'un philologue comme Nietzsche (brillant et fou) établit une correspondance entre Platon et le christianisme ultérieur. La tradition ontologique (transcendantaliste) parcourt l'Antiquité grecque de Platon à Parménide en passant par Pythagore. La figure marginale et sulfureuse de Démocrite se trouve aux antipodes de cette tradition, en compagnie des sophistes, avec notamment l'usage par Démocrite du néologisme de méontologie pour qualifier cette théorie.
Pierre-Marie Morel emploie le terme dans sa présentation et sa traduction (contenues dans l'anthologie du Néant, aux éditions PUF). Démocrite use lui-mêmee en grec ancien d'un néologisme pour qualifier l'être : le dev de meden : "Il en va comme si à partir du mot "néant, nous appelions l'être "ant", remarque Morel. A propos de cette question, Morel constate que l'horizon théorique des Abdéritains "est en réalité celui de la philosophie naturelle, l'étude des corps et l'explication de leurs mouvements. Leur thèse sur le non-être (mè on), la première "méontologie" positive, est donc, avant tout, une thèse physique."
Que l'ontologie nihiliste débouche sur une physique universelle par opposition à l'ontologie classique personnifiée par Platon est un fait d'autant plus intéressant que Démocrite passe pour un puits de science. La même réputation suit les sophistes, Gorgias ou Protagoras pour ne citer que les plus illustres (ceux dénoncés comme par hasard par Platon l'ontologue). Quant au propre élève de Platon, cet Aristote qui propose comme évolution plus pérenne du nihilisme des sophistes la métaphysique couplée à la physique, il constitue lui aussi l'incarnation de l'érudition de son temps (au point de prétendre clore le champ du savoir).
Aristote resta longtemps fameux pour sa physique et son inclination pour les sciences en général (notamment de la vie), à tel point qu'il sclérose la recherche scientifique médiévale pour produire la scolastique la plus fausse et pédante qui soit (à l'image de la plupart des historiens de la philosophie actuels, qui se réclament souvent d'Aristote, de Kant et de Hegel). Tous ces nihilistes présentent pour point commun d'en venir à un cadre théorique physique en rejetant l'ontologie. Tous prennent leur savoir nihiliste autour de la Mésopotamie et des traditions impérialistes afférentes. L'opposition ultime du cadre théorique physique et du cadre ontologique se cristallise dans le néologisme de méontologie (ou mésontologie) : car l'Etre est remplacé par le non-être, le néant ou le vide.
La réduction de l'ontologie à la méontologie, soit au physique ou au scientifique est des plus éloquentes. Démocrite explique les élans immanentistes ultérieurs et inquiétants comme le scientisme ou le positivisme (dont nous ne sommes pas sortis, quoique nous paradions avec emphase) : car quand on réduit le réel à l'opposition de l'être et du néant, on en vient à estimer que l'être est quelque chose de seulement (exclusivement) physique et que la dimension ontologique de type transcendantaliste de l'interrogation philosophique constitue une perte de temps (comme le clamaient les logiciens proches du cercle de Vienne).

(suite à propos de Démocrite au prochain épisode)

6 commentaires:

samuel a dit…

Merci pour ton travail, toujours excellent dans ton petit coin lumineux du web que j'espère voir s'agrandir (même si je suis pas du tout d'accord avec toi sur le cas Nabe, mais c'est 'un détail', si on peut dire).

Je me permettrais au passage de te donner le lien de la dernière conférence au Doux Raisin de Laurent James, orateur maladroit et parfois imprécis, mais selon moi déterminant aujourd'hui, si déterminant (ses références sont de plus en plus partagées, ses auteurs de prédilection redécouverts (Abellio, Massignon, Guénon, Evola, toute la clique). Il fait très très souvent référence à Platon dans une lutte qui devrait te parler car elle correspond à ta lutte contre les immanentistes (qu'il appelle tour à tour agent du non-être (comme Parvulesco), lucifériens, etc.

Je te suggère cela pour une raison égoiste (qui est celle d'espérer te voir pondre un petit texte concernant cette mouvance), et aussi afin de peut-être t'apporter des perceptions différentes de quelques notions (comme la notion ambigue et discutable du polythéisme, notamment).

Laurent James est doublement intéressant, d'une part parce qu'il a des attitudes de prophètes (déclamations hilarantes dans la rue, etc), et d'autre part parce qu'il est de formation scientifiques et fait de la recherche (ce qui le rend, par exemple, réceptif à la 'voie de la découverte spatiale habitée' mais d'une manière toute particulière (puisque c'est un traditionnalite). Il ne parle pas de ce dernier point dans cette conférence. Mais je te suggère de t'informer car si on entendra peut-être plus parler de lui, on entendre 'ses disciples' inévitablement (héritiers de Guénon).



Et sinon, un conseil tout à fait personnel de lecture (mais je pense que tu en as suffisamment à lire) d'un livre de 1950 de Raymond Abellio, passionnant de bout en bout (et clairement prophétique rétrospectivement): Vers un Nouveau Prophétisme.

Voilà, bon courage, ton travail est précieux.

Samuel

samuel a dit…

Oups, j'en oublie le lien.

http://parousia-parousia.blogspot.com/2011/02/conference-au-doux-raisin-le-14-octobre.html

samuel

Koffi Cadjehoun a dit…

Merci pour le lien, je connais très mal cette tradition - un peu Guénon (grâce à u ami), les autres pas du tout. Je lui reproche une forme de réaction philosophique, selon laquelle "c'était mieux avant". Merci pour les conseils de lecture. A bientôt.

samuel a dit…

Alors je t'encourage, peut-être davantage encore que Guénon pour qui rien n'est recevable en termes d'intellectualité depuis la fin des Templiers (!), et pour qui même la philosophie grecque constitue 'une montagne qui accouche d'une souris', je t'encourage donc à lui préférer Abellio, traditionaliste également (mais d'abord scientifique, sorti de polytechnique et pas avare en représentations géométriques (cf La Structure Absolue)) qui, dans son livre inachevé (mais plus achevé que tout ce qu'on peut lire de philosophique depuis 50 ans d'après moi) 'Manifeste de la Nouvelle Gnose', essai flamboyant qui vise à l'assomption des hommes de sciences (le transcendant même et surtout pour les chercheurs de l'atome), la fin de la prise d'otage de la philosophie par les littéraires (neo-sophistes parmi lesquels il range Derrida bien sûr, mais aussi Heidegger, démonstrations à l'appui). Bref, Raymond Abellio est sans doute le plus grand penseur de la deuxième moitié du XXe, ses livres sont angulaires et il seront nécessairement redécouverts puisqu'immortels. Voilà, je te propose cette lecture parce que je trouve qu'elle concorde particulièrement avec ton travail qui consiste lui aussi à réhabiliter la science véritable comme un front puissant contre les immanentistes et autres décroissants plus ou moins amateurs de concepts. Nul doute que tu trouveras de nouveaux outils 'meta-conceptuels' précieux. (car il est maintenant trop tard d'opposer l'Être au Non-Être, c'est l'Au-Delà de l'Être seul à même d'y faire front, autrement dit d'une certaine manière, la fin du débat que suggérait déjà Parménide et l'organisation, la rencontre des 'transcendés' connaissant, soit l'Ordre voulu par Abellio dans son livre Vers un Nouveau Prophétisme)

L'avantage avec Abellio, c'est que contrairement à Guénon pour qui l'Occident ne peut être sauvé de l'Immanence et des sciences profanes, que par l'Orient (ce qui est maintenant inexact mais n'empêche pas de faire de Guénon le penseur le plus important du siècle passé), pour Abellio au contraire, tout se jouera en France, tant l'avant-garde 'luciférienne' ou sophistique, tant la véritable initiation qui doit passer par celle des scientifiques. Il rejoint donc Parvulesco qui, d'une manière plus géo-politique et mystique, en arrivait à la même conclusion concernant la France. Car, si n'est pas rendu aux scientifiques la voie transcendante, alors nous seront écrasés par les phénomènes comme tout ce qui est de l'ordre de la métapsychée ou des neo-marxismes comme la Biologie Totale (qui, quand elle guérira le cancer, ce qu'elle ne manquera pas de faire, aura les coudées franches pour infiltrer toutes les idéologies)

Voilà, fin des conseils, merci encore pour ton travail si précieux.

sam

samuel a dit…

Aussi, peut-être que Raymond Abellio te permettra de réhabiliter un peu Nietzsche et de le ranger à sa place, c'est à dire à côté de Céline car il ne faut pas confondre le prophétisme avec la philosophie (et Nietzsche n'est pas un philosophe, mais un écrivain avant tout). Et surtout ne pas tomber dans le piège d'un clacissisme (aussi dynamique soit-il), certes utile, mais qui mène sous ses formes extrêmes à des aberrations (voir ce qu'écrit Cheminade sur Céline, d'une bêtise inouïe, ce qui n'a pas manqué de me surprendre). Celui qui ne voit pas chez Céline un Constructeur idéel dont les apparences volontiers mortifères n'en fait pas moins un constructeur, mais un constructeur 'plutonien', soit ceux qui nous seront les plus précieux en fin de cycle. Faut pas se tromper de sophistes. Pour résumer, Nietzsche ce n'est pas les nietzschéens, et Céline ce n'est pas les céliniens. Ces prophètes ne peuvent constituer des écoles ni être intégrés aux débats d'idées. C'est davantage une affaire d'avertissement, de mise en garde et de souffle (souffle que le style à lui-seul permet de diriger vers l'assomption plutôt que vers le tellurisme). C'est l'équivalent des 'intouchables', les hors castes de l'Inde (d'avant le repli sclérosant) que seule la métaphysique authentique (la Religion ou la Tradition) permet d'intégrer et de mesurer l'importance.

Samuel

Koffi a dit…

Je vais donc lire Abellio et je te recontacterai ici (à moins que tu ne me donnes une adresse mail).
Céline est peut-petre un grand écrivain (Cheminade a le droit de se tromper), mais il est très dangereux, tout comme Nietzsche, qui n'est pas si éloigné de lui que cela.
A bientôt.