vendredi 30 décembre 2011

L'innovation : postcapitalisme


Une intuition qui s'ancre sur le terrain économique, mais qui tire ses racines du philosophique et dont l'expression est in fine politique : 

Le capitalisme propose un modèle d'organisation qui s'arrête à la sphère économique. Quelle est la limite de l'économie? Elle est une organisation finie et statique. Dans ce cadre, le capitalisme présente la forme la plus aboutie d'économie fixe - en attendant la prochaine forme qui lui soit supérieure. Cette forme ne sera pas définie de manière définitive, puisque le définitif fixe et fixe. Dans ce cadre, la faiblesse que l'on peut déceler et diagnostiquer dans le capitalisme résiderait dans son absence de reconnaissance pour la créativité. Cette critique du capitalisme peu créatif (voire acréatif) se trouve ébauchée chez l'économiste hétérodoxe aux normes libérales et autodidacte LaRouche (et son associé Cheminade en France dans son article sur la critique de la démarche de Marx) lorsqu'il opère la critique du marxisme en montrant que le marxisme critique d'autant plus les normes capitalistes qu'il reprend et valide pour s'y opposer les fondements de l'école libérale.
Quelle est cette créativité déniée par le capitalisme? S'il s'agissait d'un processus dont la dynamique serait infinie et absolue, on n'établirait aucune forme, on demeurerait dans l'indéfini, selon un informel accommodant qui détruirait la possibilité de changement par son expression : pratiquement, la créativité permet de passer de la forme de l'Etat-nation au planétarisme. L'Etat-nation est l'association politique qui s'avère la plus performante à l'intérieur de normes extérieures plus évasives et figées sur la limite de l'international (ou du mondial). La limite de l'Etat-nation recoupe son mode de fonctionnement capitaliste : l'absence de créativité dans le capitalisme fige la forme politique de l'Etat-nation à l'intérieur de la planète Terre.
Quel est ce changement de normes politiques (adossées à un changement de normes philosophiques) qui permet d'accéder à la forme supérieure du planétarisme? La créativité ici relevée désigne la forme permettant d'accéder au planétarisme depuis l'Etat-nation, ou de critiquer le capitalisme qui avait permis l'apport du capital dans l'édification de l'Etat-nation au-delà du tribalisme (y compris sous les formes sophistiquées de tribalisme).
On vante la rationalisation supérieure du capitalisme par rapport aux structures économiques précapitalistes du fait de l'apport ultime de fictif en forme de capital : mais cette rationalisation s'établit trop souvent comme définitive, comme si la découverte du capital comme structure économique permettant de développer et d'accroître l'économie était la fin de l'histoire au sens où un idéologue comme Fukuyama évoque cette hypothèse néo-hégélienne dans un sens déformé en faveur du libéralisme. La créativité dénote déjà le changement de paradigme : ce qui est créatif est ce qui change. Et ce qui accède au planétarisme découle d'un changement qui est accroissement politique.
Le changement de paradigme philosophique repose sur la créativité qui permet de développer et d'accroître le capitalisme - partant l'Etat-nation : cette créativité a besoin de se fixer en une forme qui soit à la fois concrète, politique, quoique reliée au théorique, philosophique, et qui en même temps ne demeure pas dans les limbes de l'informel. La forme théorique qui correspond au planétarisme, c'est dans la succession historique du capitalisme la condition qui va permettre à l'homme de l'Etat-nation, enfermé à l'intérieur de son mode mondialiste sclérosé, de sortir vers l'espace.
En ce sens, la créativité contacte l'informel qui donne la possibilité d'accroître la forme de l'être figée que l'on retrouve dans le capitalisme. L'informel n'est pas tant l'envers de la forme que la possibilité dans le réel de former l'être. Cette dimension se trouve absente du capitalisme et nécessite l'agrandissement de la forme capitaliste vers la valorisation de la créativité, soit de la faculté humaine à valoriser sa croissance au lieu d'en demeurer à une sphère relativement fixe, voire intangible. La créativité comprise dans l'organisation économique implique concrètement, dans l'entreprise, que l'on accélère le changement et que l'on accorde une valeur qui dans l'économique dépasse le capital.
La valeur suprême économique devient une valeur qui n'est plus seulement économique, au contraire du capital comme dans le capitalisme. La valeur suprême économique devient politique et permet à l'homme de se rendre dans l'espace. Les espèces (la valeur monétaire) se trouvent au service de l'espace. La créativité comme lieu informel contacte explicitement au nom de l'informel la valeur philosophique du reflet, mais en ajoutant à cette donnée du reflet son corollaire spécifique dans la sphère économique :  l'innovation. Et c'est ainsi que le capitalisme peut se réformer vers sa croissance spatiale, alors que sa sclérose inexorable sous sa forme figée le conduirait plutôt vers le spectre de la décroissance et l'appellation très impérialiste agonisant de développement durable.

mercredi 28 décembre 2011

La vie professionnelle


D'où vient la rengaine du professionnel comme fin de l'existence? Sarkozy en France lui a conféré son slogan le plus en adéquation avec la mentalité ultralibérale : "Travailler plus gagner plus", ce qui accouche dans les faits d'un éloquent "travailler plus pour gagner moins" - et qui indique que l'ultralibéralisme ne fonctionne pas et ne peut assumer ses promesses. Cette prédominance cardinale accordée au professionnel et au travail rappelle avec inquiétude un signe : les fascistes ont mis en exergue l'importance du professionnel et du travail, eux qui commencèrent par s'implanter par le corporatisme. Les pétainistes revendiquaient cette importance du travail avec le slogan : "Travail, Famille, Patrie".
Cette récurrence du thème du travail se comprend dans le libéralisme, surtout dans ses formes les plus radicales, comme la mise en valeur de l'individuel pur, qui cherche à se couper de ses racines collectives. De ce point de vue, le fascisme exprime la crise libérale, avec la recherche désespérée d'un collectif qui soit en lien avec l'individu et qui se manifesterait grâce à la violence. Évidemment cette alternative ne peut fonctionner : on voit mal comment la violence restaurera le lien collectif, ni quoi que ce soit de pérenne.
L'immanentisme entend imposer l'individu complet en lieu et place du collectif. C'est le projet du libéralisme et à ce titre la promotion du professionnel est d'autant plus une expression libérale que le libéralisme promeut à tout crin le travail comme la résolution de l'accomplissement de l'individu. Le travail exprime l'épanouissement de l'individu, la quintessence de la valeur suprême de facture : "complet du complet". Le professionnel serait l'acmé et le couronnement de l'individu en tant qu'expression de la complétude. Quand Aristote recherche le couronnement de l'individu et qu'il propose (de manière prudente et relative) le plaisir individuel comme couronnement de l'activité individuelle, nous nous trouvons déjà dans une tentative de valorisation de l'individu et de l'action individuelle. Le libéralisme ne fait que prolonger et accroître cette velléité qui est inhérente au projet nihiliste dès les limbes antiques du nihilisme.
La revendication actuelle du professionnel s'intègre dans la mentalité libérale en tant qu'expression interne et de forme idéologique de l'immanentisme, tandis que le fascisme essaye de sortir de la revendication intenable d'individualisme pur en essayant de renouer avec le collectif. Mais sa tentative ne peut être qu'un échec tragico-pathétique, en s'appuyant sur la violence. Le fascisme est imbriqué dans le libéralisme, dont il constitue la phase terminale, bien qu'il prétende se montrer plus ou moins antilibéral et surtout anticapitaliste. En ce sens il n'est pas capable de sortir du libéralisme, tout au plus de proposer la violence comme modèle de reconstruction. Hélas, derrière la violence des fascistes, on tombe sur la mort, un peu comme avec le soldat de Rimbaud. Même attirance pour la guerre, même fascination pour la Nature solaire. J'ai bien peur que le destin des disciples de Carl Schmitt soit comparable à celui de ce jeune soldat paisible et quiet : au final, "il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine/Tranquille. Il a deux trous rouges au coté droit".

dimanche 25 décembre 2011

Le déni


Le déni est un terme psychanalytique qui désigne le mécanisme du refoulement, voire de la forclusion. Il est voisin de la mauvaise foi sartrienne en philosophie. Le déni psychanalytique serait inconscient quand la mauvaise foi philosophique serait consciente. L'histoire du nihilisme repose sur l'inobservé, le caché - le déni. Le nihilisme n'est pas une démarche philosophique qui serait spécifique et indépendante de l'expression religieuse. Au contraire, le nihilisme en tant que forme d'expression religieuse antagoniste du transcendantalisme se sert du rationalisme philosophique comme d'un moyen spécifique de langage religieux.
Le déni exprime le refus du changement au sens où quand on refuse de considérer qu'une réalité est, on ne peut le faire qu'au service du faux, non de l'autre (selon les termes platonicien et aristotélicien). Si on le faisait au service de l'autre, plus on dénierait, plus on ferait advenir l'autre radical et étranger. Le déni réfute l'existence en général sous prétexte de dénier l'existence particulière pour imposer l'immobilisme. L'immobilisme découle du schéma antagoniste être fini/non-être, qui fixe la réalité d'une manière intangible et inchangée. Avec l'autre, l'erreur est au service du changement; tandis qu'avec le non-être, le faux est au service de l'immobilisme.
L'erreur consiste à accélérer le changement. La différence entre erreur et déni tient à l'occultation accrue du réel par le déni. Le déni avance que ce qui existe n'existe pas; quand l'erreur reconnaît l'existence de ce qui existe, mais lui prête une forme fausse et hallucinatoire. L'erreur fait plus le jeu de ce qui existe, quand le déni fait le jeu avancé de ce qui n'existe pas. Le déni est l'expression de la mentalité nihiliste qui instaure l'équilibre précaire entre ce qui existe et ce qui n'existe pas, avec une régénération violente et virulente de l'être au contact antagoniste de ce qui n'existe pas. Le déni sert cette rencontre explosive et destructrice (l'ordre par le chaos), dont l'autodestruction engendre le changement régénérateur.
Le faux aristotélicien est au service du changement. Ce n'est pas un hasard si Aristote s'oppose à l'autre de Platon par son faux : le faux en lieu et place de l'autre permet cette rencontre du changement par l'explosion, alors que dans le cadre de l'autre, le faux est compris dans le processus de l'autre et du coup tend à nier l'existence paradoxale de ce qui n'est pas. Le faux réhabilite le non-être dans l'être, car si le faux existe en tant que faux, le non-être existe en tant que non-être - tandis que le faux englobé et subsumé dans l'autre apparaît seulement comme la mauvaise image de ce qui est.

mercredi 21 décembre 2011

Le désir du même


Juste quelques bribes de réflexion à propos de l'homosexualité, non pour porter atteinte à l'homosexuel,, mais pour s'interroger sur le stéréotype (véhiculé par la psychanalyse) estimant que l'homosexualité masculine découlerait d'une mère castratrice et d'un univers familial trop féminisé; quand l'homosexualité féminine serait profanation perverse de la figure paternelle, voire du mâle. Je me demande si l'hypothèse inverse ne serait pas plus valide, tant cette interprétation à partir du parent de sexe opposé dissocie l'homosexualité masculine de l'homosexualité féminine, alors qu'elle s'appuie sur l'observation la moins scientifique (l'homosexuel féminisé est une constante qui ne représente pas la majorité des cas, de même que l'homosexuelle masculinisée n'est pas la lesbienne-type).
Deux questions dans ce cadre :
1) L'homosexualité masculine survient-elle quand le fils veut prendre la place du père qu'il considère comme déficient pour bonifier la relation avec la mère? L'homosexualité se déploierait parce que la relation sexuelle avec la mère est impossible (incestueuse). La structure familiale sexuée est archétypale de la structure sexuée de type social : elle y renvoie, d'où la primauté du sexuel sur le familial (et du social sur le familial). Mais le social est partie du politique, qui est partie du religieux. Du coup, il s'agit de réfuter le changement et de prôner à la place le même pur qui se trouve exprimé dans le préfixe d'homosexualité.
2) L'homosexualité féminine survient-elle quand la fille veut prendre la place de la mère qu'elle considère comme déficiente par rapport au père? L'homosexualité féminine ne renverrait plus au désir pervers de profaner le père, mais à la volonté de lui venir en aide.
D'une manière générale, les deux homosexualités consisteraient moins en une réaction contre les sexes opposés, notamment parentaux, qu'en une tentative d'aide envers le parent de sexe opposé considéré comme faible et démuni. Prendre la place du parent de même sexe aboutit à une contradiction, puisque l'instauration radicale de ce même expurgé de toute différence implique dans le même temps, de façon contradictoire, la différence induite dans l'acte de prendre la place de, de se substituer à. Cette aide sclérosante aboutit à l'impossibilité de la reproduction, car la reproduction sexuelle implique la rencontre extrafamiliale, tandis que l'homosexualité s'enferre dans le même pur et absolu et affirme l'impasse sexuelle adossée sur l'impasse ontologique. Cette conception de l'homosexualité, loin de dévaloriser les individus, insiste sur le caractère non pérenne de l'homosexualité - sexualité adossée au même pur en tant qu'approche ontologique autodestructrice.

dimanche 18 décembre 2011

Foi de folie

Que penser d'une personne soumise à des accès de délire qui présente pour particularité théorique (et clinique) de mal reconnaître la différence entre fiction et réel (une bonne définition de la folie)? Je me fais cette réflexion plus générale à propos de la folie : une femme d'âge mûr propose la caractéristique remarquable d'avoir dépassé les quarante années, accumulé les coups durs, subi les épisodes psychopathologiques les plus pénibles, les déceptions sentimentales dépréciantes, j'en passe et des pires - et malgré ces coups qui devraient logiquement (du moins rationnellement) l'inciter à la remise en question et la retenue, voire le détachement, notre quadragénaire adulescente (version périmée), toujours puérile - au sens où elle prend tout au premier degré au point de ne pas apprendre de l'existence, de se trouver dépourvue de jugement mémoriel, ose encore se comporter avec la candeur de la virulence, comme si elle n'avait pas pris acte de ses délires cliniquement traités.
Le propre de la folie conduirait à ne jamais se remettre en question malgré l'évidence? Comment expliquer qu'une hystérique aigrie estime qu'en agressant et en calomniant, elle se retrouverait dans la position inversée de l'agressée qui se défend? Sentiment de toute-puissance bien connu et qui caractérise la perversion, mais - à quoi renvoie cette toute-puissance perverse, où le fou se prend pour le Dieu et décrète son pouvoir absolu (et fantasmatique) sur les autres, surtout quand ceux-ci sont lointains et ne lui ont rien demandé? La toute-puissance renvoie à la complétude. On est tout-puissant quand on maîtrise l'intégralité du réel. La folie tournerait autour de la complétude du désir - la folie étant le désir qui se prétend d'autant plus complet qu'il souffre de déficiences profondes et pathétiques.
Mais si la folie émane d'un désir faussement complet, force est de constater que le programme des immanentistes posé par un Spinoza débouche sur la folie. Pourtant, Spinoza n'était pas fou, quoique Nietzsche ait fini fou, qu'Heidegger ait adhéré un temps au nazisme (perversion du jugement oligarchisé et nihilisé), que Deleuze se soit défenestré dans un acte de souffrance ou que Rosset soit un dépressif chronique. La perversité qui voisinerait de la folie s'approcherait de la complétude du désir - ce qui indique que le programme immanentiste est plus dangereux que faux. Que manque-t-il à la complétude du désir perverse pour renvoyer à la folie?
La différence entre l'immanentisme fondateur et la phase gradatoire interne de l'immanentisme tardif et dégénéré, c'est l'irrationalisme accru, soit la réduction accrue (alors que l'immanentisme constitue une réduction par rapport au nihilisme dès son expression initiale). La folie renverrait à l'alliance de la complétude avec la fixité arbitraire, d'où le décalage croissant et tragique entre ce qui est (le mouvant et le changeant) et le point de vue fou, complet et fixe. La perversion serait adaptée au réel parce qu'elle respecte des conditions précaires, partielles, quoique fondamentales du changeant, tout en réclamant la seule complétude; quand la folie ajouterait à la complétude la fixité, au sens où elle ne retient du réel que le fixe. D'où la paranoïa, moyen de se méfier du changement et d'aduler ce qui est passé et qui est mort; d'où l'hystérie, scandale virulent et incontrôlable face à ce qui change; d'où la projection, qui habille le changeant de tous les maux pour blanchir définitivement le fixe.

vendredi 16 décembre 2011

Rebelote


Pourquoi la métaphysique via ses innombrables avatars scoliastes, comme le mouvement des péripatéticiens, a-t-elle connu un tel succès dans le christianisme? Pourquoi les auteurs nihilistes de l'Antiquité ont-ils disparu dans une forme de censure qui résulte de la vengeance des copistes à l'esprit monothéiste? Démocrite, Gorgias, Protagoras, Epicure... Si Aristote est le seul à être demeuré lisible parmi les écrivains de tradition nihiliste, quoique en partie perdu pour certains écrits comme ses dialogues, c'est qu'il a proposé une compatibilité entre l'ontologie et le nihilisme. L'ontologie est en philosophie antique l'expression compatible avec le monothéisme naissant, dont le christianisme sera longtemps le porte-flambeau, avant d'être accompagné par le prolongement islamique.
La tradition islamique montre aussi une grande révérence pour l'aristotélisme, avec une constante : trouver un compromis entre le monothéisme et l'aristotélisme, parce que le mérite de l'aristotélisme consiste à proposer une méthodologie réaliste dans le fini, qui si elle devenait compatible avec la spéculation monothéiste concernant l'ensemble du réel couronnerait la pensée, l'achèvement des problèmes spéculatifs. Ce compromis ne peut fonctionner parce que le réel  dense et défini d'Aristote étant fini, il se trouve environné par le non-être. Le non-être est incompatible avec le monothéisme; l'idée selon laquelle le monothéisme peut se perfectionner avec la métaphysique repose sur l'illusion selon laquelle on forge l'être en l'entremêlant avec le non-être.
La fin de l'aristotélisme sous sa forme terminale de scolastique était prévisible puisque sa théorie sous prétexte d'achèvement est sclérosante. Mais la méthode de l'aristotélisme va se trouver renouvelée et régénérée par l'intervention du cartésianisme postscolastique. On présente Descartes comme le rénovateur de la philosophie qui romprait avec l'obscurantisme de la scolastique - alors qu'il a rompu avec la scolastique pour préserver la métaphysique et la prolonger en la renouvelant. Descartes est le rénovateur de la métaphysique qui détruit de l'intérieur l'obsolescence de la scolastique. La scolastique exprime la métaphysique originaire (aristotélicienne et associés) poussée dans ses ultimes retranchements, moquée par ses Aristoteles dixit depuis les satiristes de la Renaissance, tandis qu'à l'opposé Descartes, loin de symboliser la rénovation de la métaphysique, lance au contraire la métaphysique seconde, pas comme il l'annonce la rupture avec la scolastique pour proposer un mouvement qui serait la Renaissance de la philosophie. 
La Renaissance a soit proposé le prolongement de l'ontologie - soit a versé dans une contre-révolution idéelle avec d'un côté le cartésianisme qui prolonge la tradition métaphysique en changeant ses aspects obsolètes (scolastiques); de l'autre, la radicalisation immanentiste impulsée par Spinoza de l'intérieur de l'optique métaphysique contre le cartésianisme (comme un Malebranche par exemple). C'est dans cette tradition immanentiste qu'il faut ranger les idéologies dont le nom émane des idéologues, mais dont les productions les plus remarquables sont le libéralisme conservateur issu de la Compagnie des Indes - et l'idéologie progressiste marxienne avec ses applications communistes, dont il convient de noter qu'elle se veut progrès à partir du libéralisme et non contre lui, alors qu'elle entend proposer le couronnement dialectique fini du capitalisme (en ce sens, l'erreur du marxisme est théoriquement fondamentale).
L'immanentisme constitue l'opposition interne à la métaphysique cartésienne (postscolastique), mais les deux, l'immanentisme et le cartésianisme sont la poursuite du nihilisme antique. Quand le monothéisme entend opérer une jonction avec la métaphysique pour parvenir à son achèvement, c'est parce que le nihilisme dispose comme atout considérable de réussir à isoler (au sens chimique) du réel dense et sensible (fini), alors que la métaphysique échoue à réunir sa spéculation sur le divin avec l'existence la plus concrète (même problème non résolu que ce qu'Aristote reprochait au platonisme). L'intervention de Descartes suite à la faillite de la scolastique reconnaît cette faillite définitive de l'association oxymorique entre métaphysique et christianisme. Descartes reste dans le standard de la métaphysique aristotélicienne originelle qui a accouché de la scolastique. Il ne cherche pas à réformer le standard du réel fini énoncé par Aristote comme naissance de la métaphysique et couronnement du nihilisme antique, il lui ajoute une évolution qu'il prend pour la réforme enfin viable de la métaphysique, alors que la métaphysique ne peut être réformée, puisque le ver est dans le fruit : l'être fini d'Aristote était expliqué par le non-être inexplicable (dont on voit mal comment il se concilierait avec le Premier Moteur, qui est un anti-principe irrationnel et anti-divin, abolissant le principe créatif et la possibilité de compréhension).
Descartes réforme en profondeur le non-être d'Aristote en le transformant en divin miraculeux. L'irrationnel intrinsèque au non-être devient le divin miraculeux, ce qui fait que l'approche de la métaphysique cartésienne par rapport à la métaphysique originelle n'a guère changé : si Dieu est reconnu dans son existence par Descartes autrement que sous le terme antidivin de Premier Moteur, ce Dieu miraculeux ne peut intervenir et changer le fini que d'une manière miraculeuse, qui échappe à la raison mécaniste et qui du coup rejoint la faiblesse de la métaphysique originelle et chrétienne par son caractère d'inexplicabilité. La traçabilité (terme peu élégant) de Descartes par rapport à son héritage scolastique l'inscrit dans une rénovation de la métaphysique, et pas dans une stratégie de rupture avec la métaphysique. Contre l'annonce ultérieure de Pascal, Descartes prétend réformer ses connaissances passées, apprises au lycée La Flèche des bons pères jésuites. En fait, sa réforme le pousse non pas à changer de paradigme épistémologique, mais à conserver le même paradigme, en gros métaphysique, pour ensuite révoquer en doute les connaissances métaphysiques passées aux fins de fonder de nouvelles et plus valables connaissances, tout aussi métaphysiques.

mardi 13 décembre 2011

L'antifiction


J'entends Nabe parler de son nouveau chef-d'oeuvre impérissable et usant de la projection narcissique comme moyen privilégié de représentation, L'Enculé. Nabe considère qu'aller à la télé (comme aller aux putes) est un signe de qualité, tout comme vendre des livres. Il a déclaré que la vraie littérature oscille entre mille et deux mille exemplaires : maintenant qu'il se vante d'en vendre environ le triple ou le quadruple, il ferait bien de se remettre en cause : arrêter d'écrire ses nullités littéralement anti-littéraires. Un autre excité qui écrit encore plus mal et qui vend beaucoup plus, l'alternationaliste Soral, qui se veut autant politologue que romancier et sociologue (et qui n'est aucun des trois lièvres qu'il entend lever), s'est engueulé avec Nabe parce que (vraie raison) nos impétrants sont deux mauvais écrivains de quelque catégorie que ce soit. Tous deux voudraient vivre en marginaux à condition que ce soit dans la sphère people, tous deux sont accusés d'antisémitisme (terme inexact, peu importe), tous deux pensent qu'on peut écrire la haine au front. 
Écrire oui, mais durer? Question que l'on peut poser pour un Houellebecq (quoique je ne sois plus persuadé de sa postérité d'écrivain), mais qui est drolatique concernant nos deux histrions de la littérature française. Soral plus lucide en critique de bistrot qu'en écrivain idéologue avait défini Nabe comme un maniériste obsédé par son style, creux quant au fond qu'il méprise :  que cet anarcho-nombriliste ait un bon style, c'est certain, qu'il écrive divinement bien comme il osa en toute démesure se qualifier une fois (encore à la télé) relève de la plaisanterie. Si Soral produit de la mauvaise fiction influencée par l'autofiction, Nabe reprend l'autofiction en intégralité - ou peu s'en faut. Un sous-genre de l'autobiographie qui fut théorisé à son faîte (relatif) par Doubrovsky et qui connaît son heure de gloire actuellement, bien que le projet très rapidement révèle ses limites : il s'agit de proposer un récit fictif de sa propre vie, prétexte qui justifie d'écrire sur soi dans les moindres détails, sans besoin sélectif d'avoir vécu des événements notables, pour le moins historiques.
Cette mode a produit les pires débordements, car elle remplace l'historique par l'exhibition graveleuse, souvent sexuelle. Elle consiste fondamentalement à promouvoir le narcissisme du désir complet cher à Spinoza et à ses disciples en immanentisme de plus en plus dégradé. Le culte du désir - voix du désir - aboutit à la monstruosité égotiste et égocentrique. Une kyrielle de jeunes femmes prétendent tenir la chronique de leur vie aussi creuse que sexualisée, dont Angot pour la mauvaise littérature commerciale ou Annie Ernaux pour la médiocre littérature chic. Quelques pervers comme Matzneff qui quand il ne racontait pas dans ses journaux intimes ses journées constellées de jeunes femmes dresse carrément l'apologie de la pédophilie. Eh oui, le culte du désir triomphant et l'accroissement de sa puissance désirante n'inclinent guère à la pondération (c'est l'écrivain X qui énonçait joliment que chez Matzneff on trouve plus de femmes que de littérature).
On voit que le désir complet s'exprime par la peinture de la pornographie et qu'on peut même soupçonné qu'en guise d'autofiction, nos auteurs recourent à des fictions fort complaisantes sur les agissements de leurs désirs. Doubrovsky est certes un bien meilleur écrivain, mais force est de constater qu'il est seul en son genre à pouvoir prétendre à une posture non pas médiocre, mais mineure - et que la lecture de ses livres laisse transparaître leur récurrent défaut : le caractère morne de leur répétition. Par ailleurs, Doubrovsky relate ses expériences sexuelles, amoureuses en confondant les deux réalités, à ceci près qu'il ne les enjolive pas et qu'au contraire il tend à leur conférer au final une interprétation pessimiste : il y a une sorte de désabusement et de fatuité quand Doubrovsky se retourne sur son passé et qu'il se souvient de ce qui constitue le sel de sa vie privée.
La loi du désir veut que les productions désirantes soient soumises au principe de leur contingence et de leur caractéristique éphémère et vaine (la vanité est vaine). Le désir enferme le réel dans son immédiateté la plus périssable. La preuve avec la dérive pseudo-littéraire de l'autofiction, qui finit immanquablement aux portes de la pornographie, soit qu'elle y laisse implicitement, soit qu'elle s'y vautre explicitement. La caractéristique narrative de l'autoficton, faire de la fiction à partir du réel le plus privé, voire impudique, consiste à renverser la démarche classique imaginant un réel fictif qui permette au réel existant de se développer. Au contraire, la fiction si peu fictive de l'autofiction refuse l'imagination spéculative et lui oppose de piocher dans ce qui est déjà connu pour imaginer. On passe d'une fiction qui accroît à une fiction qui bientôt décroît si l'on s'avise que la fin de la littérature se trouve inversée par l'autofiction.
Mais cette inversion procède directement de la loi du désir, selon laquelle le débat du désir existe seulement dans le réel, en précisant que le réel en question est le donné qui existe déjà et qui ne change pas. La voix du désir promeut cette conception et attribue à la littérature le rôle de fixer le réel à son donné comme une mouche à son vinaigre. Mais ce désir diffère de l'expression pornographique en ce que l'action pornographique se trouve dénuée d'intelligence, ou alors réduite à son minimalisme exacerbé, quand l'autofiction entend opérer une marque de distanciation par rapport au désir grâce à l'intelligence. On dispose ainsi d'un désir stupide et d'un désir intelligent, en précisant que l'intelligence se trouve au service du désir.
Il n'est pas étonnant que les écrivains promus par l'autofiction se montrent aussi élitistes et snobs que Matzneff, qui se serait mal remis de son passé de Russe blanc et de son adoration quasi génétique pour l'oligarchie et l'impérialisme : cette posture déformée et grotesque (caricaturale) est prévisible dans l'optique de l'intelligence au service du désir. Il s'agit bien d'accroître sa puissance. Ce qui induit que l'intelligence se trouve glorifiée, non comme fin, mais comme moyen capital rendant le désir efficient et dominateur. Seul le désir intelligent peut dominer, ce qui explique la morgue des désirs intelligents qui seuls expriment la puissance en accroissement au détriment des autres désirs brisés ou détruits - et la revendication d'amoralisme qui est l'antienne/rengaine de tous ces écrivains de l'autofiction : l'amoralisme signe la supériorité du désir sur la loi. La loi est l'expression de l'intelligence, quand le désir dominant se situe par sa domination au-dessus de la loi qu'il édicte.
En empêchant que le réel se renouvelle et se développe, l'autofiction s'insère dans le dispositif théorique de l'immanentisme, qui consiste à détruire le réel au nom du donné retrouvé (le désir plus encore que le fini aristotélicien). L'autofiction est si stéréotypée qu'elle se réduit à la possibilité d'une seule production de qualité et de la répétition qualitativement dégénérée pour les autres : cette unicité statique et nécessaire de l'autofiction découle de la réduction du fini au désir, soit l'idée selon laquelle seule vaudra la confession autofictive qui dominera les autres (la répétition témoignant du succès de l'immanentisme, non de la possibilité d'originalité quant à la variété des voix du désir).
Selon la conception plus large que l'écrivain d'autofiction, la représentation philosophique de l'immanentisme, si l'intelligence est au service du désir, c'est elle qui assure la domination du désir comme loi du réel. Le réel de l'autofiction se marquant par sa limite étriquée, vite exsangue, de désir exprimant la réel, le langage est au service de l'immanentisme. Le romancier d'autofiction est un sophiste du roman autobiographique : le genre autobiographique se trouve orienté par des théoriciens comme Doubrovsky pour devenir un outil d'expression privilégiée du sophisme. Le sophisme consiste moins à subvertir la rationalité en tant que telle qu'à opérer cette subversion dans le cadre d'un réel limité au dire et vite exsangue - d'où la colère de Platon.
L'expérience d'une nostalgie désespérée que narre Doubrovsky avec honnêteté et talent dans son dernier livre, Un homme de passage, recoupe et exprime cet épuisement du désir en tant que tout réel fini est condamné à l'étiolement et que cette caractéristique se trouve accélérée en proportion de la taille réduite du domaine du réel (le désir complet est suffisamment réduit pour que l'épuisement se produise avec la fin du désir). Cette fin programmatique recoupe de toute façon la mort, qui elle est inéluctable et qui condamne le désir dans le cadre du propre réel. D'où sans doute le désespoir de Dobrovsky qui regrette amèrement le temps de ses vingt ans.