mercredi 16 décembre 2009

Cadrature du cercle

Ce qui est éternel n'est-il pas vrai?

Un dialogue a lieu dans une clinique entre des infirmières et leur nouveau cadre. Un type assez sympathique, qui cherche à dialoguer. Le groupe des infirmières est remonté à cause d'une sombre affaire de pistonnage entre une ancienne cadre manipulatrice et des soutiens peu perspicaces de la direction administrative et financière de la clinique. N'entrons pas dans les détails. Il ressort de cette comédie illustrative des pratiques peu amènes du monde professionnel qu'un complot ordinaire a eu lieu qui défavorise le service pour avantager injustement l'ex - cadre.
Le nouveau cadre ménage la chèvre et le chou. Pas question de reconnaître que la direction a eu tort tout en acceptant les autres récriminations. Il s'agit de sauver les meubles en calmant les esprits et en faisant passer la pilule. Il s'agit de réaliser des compromis et de parvenir au consensus. Du coup, le cadre est prêt à reconnaître toutes les vérités, sauf que la direction a donné dans un complot. Un complot typique et courant. Surtout pas! Les complots n'existent pas! Le cadre est un cadre. Il exprime dans son travail le point de vue institutionnel. Le cadre se rend-il compte qu'il exprime bien plus que l'institutionnel professionnel? Qu'il est le médium symptomatique et emblématique de la version officielle?
Dans les régimes transcendantalistes, c'est Dieu (le divin) qui fait le réel. Les complots existent bien et sont attestés par l'histoire dans une multitude d'affaires politiques (César) ou religieuses (Jésus). Le complot n'est jamais l'explication utile ou finaliste. Le complot est un composant décisif et particulièrement détestable de la société, mais comme il est encadré et dominé par d'autres paramètres, il n'est pas particulièrement inquiétant. Le paradigme suprême est bien entendu Dieu - et dans la mesure où Dieu est réputé omniscient et omniprésent, il intervient dans chaque catégorie du réel, chaque médiation - et partant, les complots se trouvent sous la coupe de Dieu.
Dans une société immanentiste, où l'image du divin transcendantaliste s'effondre, le rôle et l'importance des complots changent du tout au tout. Dieu disparu ou assassiné, comme l'enseigne l'inoffensif et modéré Nietzsche, c'est l'homme qui devient le maître de son monde. L'homme a gagné en puissance, l'homme a gagné en maîtrise, désormais il est son propre chef et, de plus en plus, il est le maître du réel. Comme l'a dit un fameux joueur de belotte, dans une formule qui est tout un programme, l'homme est maître et possesseur de la nature.
C'est dans cette mentalité immanentiste que s'élabore et prospère l'impossibilité du complot. Car désormais, dans une échelle des valeurs où l'homme est le grand manitou, la reconnaissance des complots implique que les complots peuvent réussir là où auparavant ils étaient promis à l'échec. Un logicien et épistémologue autrichien et anglais, Karl Popper, résume cette contradiction quand il affirme que les complots sont toujours destinés à échouer.
Dans une mentalité transcendantaliste, le fait est certain. Dans la mentalité immanentiste qui prétend lui succéder de manière supérieure et pérenne, c'est plus qu'incertain. Il est certain que le complot humain peut réussir en terre immanentiste. Raison pour laquelle on voit prospérer aujourd'hui des théories du complot dont l'essence est bien plus inflammable que les considérations finalement naïves et innocentes d'un Popper.
Popper essayait encore d'affirmer la continuité entre le transcendantalisme et l'immanentisme. Rien n'a changé. Je n'ai pas changé. Désormais, avec les nouveaux experts, il n'est pas question d'affirmer le fait le plus dérangeant et brutal qui soit. Qu'on se le tienne pour dit, les complots n'existent pas. On entre avec cette conception fallacieuse et pseudo-théorique dans le déni propagandiste et mensonger. Un Taguieff en France illustre à merveille cette dérive des mentalités.
Le cadre infirmier s'aligne sur une théorisation qui est dispensée à longueur de temps par les médias dominants. Selon la version attitrée du pouvoir immanentiste, il n'est pas question de reconnaître l'évidence des complots. Reconnaître ce fait, c'est bien plus que reconnaître que les complots sont devenus viables en terre immanentiste - déjà un aveu redoutable. C'est énoncer que l'immanentisme n'est pas une théorie viable, ne serait-ce que parce qu'elle dénie l'existence des complots. Sur le fond, le caractère bancal et erroné de l'immanentisme tient dans la définition aberrante qu'il propose du réel.
Pour reconnaître ce fait d'une gravité inouïe puisqu'il annonce la chute de l'immanentisme en tant que système, il faudrait accéder à l'esprit critique et au refus sans doute premier de la répétition pure et quasi maniaque. Que les réels dominateurs aient intérêt à propager la théorie du complot négatrice des complots, on le comprend aisément. Que leurs suiveurs immédiats estiment y trouver leur profit, plus par aveuglement mimétique que par avantage effectif, c'est encore un fait compréhensible.
Mais que la plupart des membres du système immanentiste répètent des fadaises évidentes, comme le fait que les complots n'existent pas et qu'il faut se méfier des complotistes propageant leurs démoniaques théories du complot, c'est un fait plus surprenant. On pourrait sombrer dans le cynisme et estimer qu'après tout, les bonnes gens ont besoin d'un chef autoritariste qui les traite comme des esclaves. Le mimétisme est plus fort que l'esprit critique. Il est plus aisé de répéter que de créer.
Au risque de choquer des interprétations damnées qui participent du pessimisme et qui cautionnent les valeurs autoritaristes et oligarchiques qu'elles condamnent, j'apporterai une explication antithétique : dans une mentalité immanentiste, selon une grille de lecture immanentiste, le membre ordinaire d'un système donné suit la version officielle de ce système parce qu'il identifie au fond les valeurs du système avec la vérité. Vérité du plus fort : la vérité n'existe pas. Autre manière d'exprimer que l'insigne majorité des membres d'un système estiment que le système est éternel et ne saurait s'effondrer. Du coup, son éternité est le gage de sa vérité. Pourquoi remettre en question ce qui est éternel? Après tout, ce qui est éternel n'est-il pas vrai?
Quand le cadre infirmier - emblématique de l'opinion majoritaire et commune - affirme haut et fort une vérité qui est manifestement aberrante et qui le désavantage de manière incompréhensible - la non-existence des complots et leur impossibilité logico-morale -, il cautionne la version aberrante du système parce que la version d'un système éternel est nécessairement une version vraie. La contestation est de ce point de vue une perte de temps certaine additionnée à une perversion grave. Telle est la conception immanentiste : la vérité n'existe pas et le système unique est éternel puisqu'il coïncide avec le réel.
Plus le système tend à s'effondrer objectivement, plus les membres tendent à nier l'évidence de la chute. Raison pour laquelle le Titanic a sombré sans qu'aucun de ses membres ne juge sensé de mettre sur la table la possibilité de son naufrage : c'est que le danger interdit encore plus la critique que la prospérité. Tant que le système n'est pas menacé, il autorise à la limite la critique en la jugeant aussi dérisoire que nécessaire. Il est normal qu'il existe des contestations - et la preuve de leur fausseté manifeste tient dans leur autorisation par le système gorgé de morgue et de mansuétude.
Le déni est la figure cardinale du système immanentiste. Il n'est pas possible de faire entendre raison à un membre du système car son aveuglement et son déni se rapportent en définitive à la crainte qu'occasionne la chute du système. Peur de la mort et peur de la souffrance conjuguées. Peurs qui n'ont rien de délirant, mais qui ont ceci de comique qu'elles accroissent les maux qu'elles prétendent éviter et différer. Ce déni a toujours existé en régime transcendantaliste. Il était possible encore de critiquer le système avec cette idée que la totalité d'un système ne saurait être la totalité du divin. Le système présente toujours une extériorité en terre transcendantaliste.
Le totalitarisme immanentiste réside précisément dans le fait que le système immanentiste prétend, dans sa démesure, incarner l'ensemble du réel, du moins l'ensemble des préoccupations humaines. Dans un système transcendantaliste, le système politique est toujours incomplet et promis à une certaine disparition. Dans le système immanentiste, il coule de source que le système est nécessairement complet.
Dans le régime transcendantaliste, la loi du plus fort présente un attrait si immédiat qu'elle n'est contrebalancée que par la foi en la transcendance extérieure et toute-puissante. Dans le cadre immanentiste, la loi du plus fort coïncide avec la vérité - et toute velléité illusoire de recours à une nome extérieure et étrangère. Suivre la version officielle est un gain de temps puisque la loi du plus fort est toujours la meilleure. La version officielle avance que les complots n'existent pas? Le cadre n'a que trop raison d'avaliser cette contre-vérité flagrante.
Après tout, la version officielle a ceci de précieux qu'elle transmet la vérité officielle aux membres du système. On est au courant de la vérité et il n'est pas étonnant que la majorité des membres du système immanentiste tendent vers l'unité dans le moment où ils répètent de manière délirante la version délirante dispensée par le système. Ils seraient même reconnaissants envers le système si généreux et désintéressé qu'il s'efforce de communiquer et de propager la vérité qu'il détient comme un sésame précieux et rare.
Le cadre est comme tous les membres du système : il tient à rester das le cadre. Si l'on sort du cadre, on se retrouve nulle part. No man's land. Sait-on ce que signifie un no man's land? Une terre où aucun homme ne subsiste. Il n'y a que les esprits déséquilibrés et fêlés qui puissent vouloir d'une pareille terre brûlée! Pour oser critiquer le système unique et bienfaisant, il faut présenter une inclination morbide pour le néant. Le membre du système se montre encore assez modéré et compréhensif en ne taxant ce genre de zozos contestataires que de dissidents complotistes. D'aucuns auraient sorti l'artillerie lourde des insultes stupides et puériles. Il faut être fou pour critiquer le système. Il faut se montrer compréhensif avec les fous.

mardi 15 décembre 2009

Les antisémythes

Le mythe du juif sémite.

Le conte du contre, c'est la paix de l'après?


L'insulte récurrente en Occident? Le terme d'antisémitisme. C'est le prolongement de l'insulte fondatrice de fasciste. Facho! Da. Il est de nombreuses régions dans le monde où cette insulte est dénuée de sens. Elle n'en demeure pas moins aberrante employée. Le terme apparaît aux alentours de 1860, avec le livre d'un intellectuel autrichien juif Moritz Steinschneider; puis en 1879 le journaliste allemand Wilhelm Marr utilise le terme contre les préjugés antijuifs portés par les nationalistes allemands. Le terme antisémitisme correspond à la propagation de la théorie pseudo-scientiste des races, dont on connaît aujourd'hui la fausseté irréfragable.
L'emploi devient forcené et furieux après le dame de la Shoah, dont on peut sans doute discuter de nombreuses modalités, mais certainement pas l'existence monstrueuse et au demeurant nullement unique (avec notamment dans une période commune les drames des Arméniens et des Rwandais). Dans l'esprit des dénonciateurs de l'antisémitisme, la distinction entre antisémitisme et antijudaïsme repose sur la différence entre le peuple religieux et le peuple laïque. C'est reconnaître que le terme antisémitisme repose sur l'erreur de la théorie des races d'obédience scientiste et que la distinction entre antisémitisme racialiste et antijudaïsme religieux est bancale. Un terme qui s'appuie sur une erreur de conception scientifique est un terme explicitement erroné.
On aimerait distinguer l'antisémitisme à l'occasion de l'avènement de la laïcité, qui relègue la pratique religieuse dans la sphère privée et permet de sortir des inextricables guerres de religion occidentales entre chrétiens passablement crétins. C'est une conception aberrante de la laïcité, car le statut de la laïcité n'engendre nullement la constitution d'un peuple juif laïque, mais au contraire l'intégration des communautés religieuses juives dans les girons respectifs des différents peuples laïques. La création d'un peuple juif laïque est une aberration née de l'aberration racialiste.
La seule explication plausible est à relier à l'avènement du sionisme dans les mêmes années. Le sionisme est un idéologie de type laïque qui réclame la constitution d'un État juif sur la base de la transformation du statut religieux en statut idéologique de type laïque. Le sionisme repose sur une confusion qui est d'ordre laïque et qui renvoie in fine au matérialisme qu'elle comporte. Si la création historique de l'État d'Israël repose sur une multitude de confusions sémantiques et d'injustices historiques, dont la moindre n'est pas le colonialisme obvie que le sionisme charrie, l'erreur centrale de l'antisémitisme tient au fait que l'existence d'un peuple laïque de juifs est une aberration irréfutable et qui n'est discutée que parce qu'elle émane de strates impérialistes des sociétés occidentales.
Partant de ce constat implacable, la fausseté de la laïcisation pure et artificielle du judaïsme démontre par contrecoup que cette exigence obéit aux mêmes pulsions erronées et criminelles que les pulsions racialistes nées du sentiment de supériorité scientiste occidentaliste. La mutation idéologico-scientiste du peuple religieux juif en peuple laïque repose en définitive sur le racialisme qu'elle combat et qui l'inspire. C'est un constat terrible. D'ailleurs, le sionisme est charrié par les courants impérialistes et colonialistes de l'Occident, en particulier les factions financières impérialistes de l'Empire britannique, qui détenaient un mandat colonial sur la Palestine annexée de longue date (auparavant aux mains d'un autre Empire, ottoman celui-là).
L'apparition de l'antisémitisme exprime avant toute autre confusion cette mentalité racialiste, idéologique, colonialiste et impérialiste. Du fait de ses origines violentes et fausses, l'antisémitisme n'existe pas. En le contextualisant dans sa dimension historique, nous allons expliciter du même coup les autres amalgames contenus dans le terme d'antisémitisme. Le plus grave des amalgames est contenu dans l'annexion unilatérale et délirante du sémitisme au judaïsme. Non seulement les juifs ne sont pas les seuls Sémites, mais encore l'insigne majorité des juifs du monde n'est pas d'origine géographique sémite.
Ces deux erreurs inadmissibles d'un point de vue factuel, géographique, moral et religieux ne sont possibles qu'à partir du moment où l'on avalise la distinction fallacieuse et racialiste entre l'antijudaïsme religieux et l'antisémitisme laïque et idéologique. Dès lors, tout devient clair : il s'agit de force de créer une catégorie laïque et idéologique du juif, qui sorte de la catégorie religieuse et qui la dépasse par cette idée proprement moderne et immanentiste de sortie du religieux et de dépassement du religieux charriés par l'Occident laïque.
Le fantasme du juif non religieux, du juif supra-religieux repose sur le racialisme dans la mesure où il faut postuler de manière indémontrée et indémontrable l'existence d'un peuple juif non religieux pour condamner avec virulence l'antisémitisme et le distinguer de l'antijudaïsme. Si l'on examine les persécutions irréfutables et inadmissibles contre les juifs, la seule manière de relever une persécution conséquente repose sur la reconnaissance de la persécution de nature religieuse. Nul besoin de légitimer de manière perverse une persécution religieuse; seulement de rappeler que le juif est une catégorie religieuse.
Les persécutions racialistes ont bien existé, mais outre qu'elles sont fausses, elles recoupent la persécution de nature religieuse. D'ailleurs, on voit mal en quoi une erreur persécutrice (le racialisme supra-religieux) fonderait la validité positive du judaïsme laïque non religieux. Le fantasme du juif laïque chez le persécuteur racialiste est certes une idéologie détestable, mais on voit mal à partir de quels éléments tangibles on pourrait créer une catégorie positive à partir d'une haine négative. D'ailleurs, la catégorie de l'antisémitisme laïque et idéologique est une catégorie purement négative, qui ne peut en aucun cas donner lieu à une identification positive du juif non religieux.
L'identité juive reste à jamais religieuse et n'est pas différente des autres identités religieuses. Que dirait-on si l'on prétendait créer une identité chrétienne laïque ou une identité musulmane laïque? C'est tout à fait confusionnel et aberrant. Idem avec le judaïsme, qui ne peut jamais exister dans la conception laïque que dans le cadre d'États-nations préexistants. La constitution d'un État juif laïque est une démence idéologique et racialiste que l'histoire à venir condamnera dans les termes les plus sévères.
Au passage, la réclamation sioniste et idéologique de la constitution d'un État laïque juif au nom des persécutions laïques dites antisémites ne tient pas un instant la route car l'évidence du caractère détestable et illégal de ces persécutions improprement nommées antisémites est comprise et contenue dans les constitutions laïques qui cherchent à éviter les persécutions religieuses et les guerres de religion. Les juifs auraient pu exiger avec cohérence leur reconnaissance dans les États auxquels ils appartiennent en tant que citoyens. Dès lors qu'ils exigent la constitution d'un État proprement juif, donc racialiste, ils sombrent dans une revendication égarée et dangereuse, reposant sur des fondements racialistes au nom de la condamnation du racisme.
Le désir stupéfiant de s'approprier le sémitisme contient le caractère racialiste de la mutation idéologique et laïque : car non seulement le terme antisémitisme tend à réduire le caractère du sémitisme au seul peuple juif, mais encore cette entreprise de confiscation et d'appropriation d'une origine géographique par un peuple religieux engendre inévitablement des tentatives d'extermination et d'anéantissement. Le racialisme implique la dimension génocidaire et mortifère. Ce qui est valable contre les juifs de la part des nazis et autres fascistes dérangés (un pléonasme) l'est tout autant concernant la réponse mimétique et réactive des défenseurs du sémitisme confusionnel né de l'opposition à l'antisémitisme idéologico-racialiste. Les politiques manifestes et révoltantes d'éradication des Palestiniens par les Israéliens ne sont pas inexplicables et spontanées.
Elles obéissent à ce racialisme réactif qui repose sur l'identité laïque et idéologique la plus extrémiste et fantasmagorique. A partir du moment où l'antisémitisme repose sur l'amalgame racialiste, il ne peut mener ses thuriféraires aveuglés qu'à des actions exterminatrices dont ils se prévalent le plus souvent pour condamner et éradiquer. Non seulement les juifs ne sont pas les Sémites, mais encore ce terme de Sémites renvoie à une origine géographique qui excède la notion de peuple géographique et qui dénote l'ensemble d'un territoire et d'une origine. Le Sémite est l'égal sur ce plan de l'Occidental.
Que dirait-on d'un Français à l'esprit dérangé qui se présenterait avec aplomb comme Occidental exclusif et qui exigerait que les autres peuples occidentaux soient rayés de la carte au nom de leur identification controuvée? Dirait-on seulement qu'il est fou ou que sa folie contient des germes évidents de haine destructrice et homicide? A chaque fois qu'on hurle à l'antisémitisme, on ne respecte ni la catégorie du Sémite ni l'identité du Sémite. Le pire sans doute est que l'appropriation fallacieuse du Sémite par certains juifs est d'autant plus scandaleuse qu'elle n'est pas que partielle.
Si encore les juifs étaient sémites, on s'exclamerait qu'ils ne sont qu'une partie des Sémites, mais qu'ils sont néanmoins Sémites! Cependant, un examen historique honnête conduit de manière irréfutable à poser que la plupart des juifs du monde ne sont pas du tout sémites. Si le judaïsme est une religion, le phénomène de la conversion religieuse détruit le caractère logique de la transmission identitaire géographique. Du coup, comme l'explique fort bien l'historien israélien Sand, la plupart des juifs d'Occident sont religieusement juifs - et il n'est pas question de dénigrer la profondeur de la foi juive; mais ils ne sont pas du tout sémites.
Cette identification abusive et souvent de mauvaise foi est aussi drolatique que si un musulman indonésien se prétendait Sémite parce que musulman. A ce compte, on peut raconter n'importe quoi. Si les mots ont un sens, la confusion qui est présente dans le terme antisémitisme indique que les idéologues sionistes escomptent accaparer le sémitisme comme identité géographique pour légitimer leur prétention racialiste et idéologique à sortir de l'identité religieuse et fonder une identité laïque incontestable. C'est le mythe du juif sémite.
Il n'est pas possible d'avaliser ce terme d'antisémitisme dans son sens contemporain. Il est d'autant plus employé dans un sens manipulateur en Occident que les Occidentaux sont les véritables défenseurs de la cause sioniste. Quand on examine d'où sort la revendication de la mutation idéologique du judaïsme en cause laïque, elle émane en premier lieu de l'Empire britannique et de ses factions financières. Sans ce soutien, matérialisé par la Déclaration Balfour de 1917, jamais le sionisme n'aurait abouti à la création de l'État israélien, qui est un État d'autant plus contesté qu'il sera contestable (ses fondements ne sont pas viables en fait).
La vérité sur la transformation du judaïsme religieux en un judaïsme idéologique et géographique, c'est qu'il émane en premier lieu des factions impérialistes (financières) de l'Occident. Si l'on reprend la technique de la projection à l'œuvre dans l'insulte de fasciste, l'insulte parente d'antisémitisme est une projection de l'Occident sur lui-même. C'est l'Occident qui est antisémite quand il accuse d'antisémitisme son extérieur fantasmatique et fantastique.
Pis, c'est l'Occident idéologique et laïque qui essaye de détruire l'Orient en utilisant un de ses catégories, le judaïsme, en tant que bouc émissaire pour récupérer et infiltrer les Sémites, le religieux sémite étant le symbole antagonisé de tout ce qui est religieux et qui n'est pas occidentaliste. Quand on relie l'antisémitisme à la projection occidentale, on se rend compte que les bénéficiaires effectifs de l'antisémitisme sont les promoteurs de l'antisémitisme. Les sionistes sont les instruments de l'impérialisme occidental, spécifiquement britannique. Il est patent que les juifs sionistes sont antisémites au sens où ils veulent détruire les Sémites pour prendre leur place. Mais il est encore plus patent que le fond du problème, c'est que ce sont les impérialistes occidentaux qui veulent détruire les Sémites pour propager leur identité supra-religieuse.
La récupération du sémitsime par l'impérialisme occidental indique que les impérialistes occidentaliste veulent détruire les identités religieuses et les identités géographiques classiques pour leur substituer leur identité factionnelle et impérialiste. Dans ce jeu de dupes, la destruction du sémitisme par le judaïsme idéologique et supra-religieux indique ce que sont les sionistes : des marionnettes servant de cheval de Troie aux impérialistes occidentalistes dans un dessein idéologique dont la fin est l'impérialisme politique et l'immanentisme religieux.
Un dessin? Les appellations comme le Nouvel Ordre Mondial ou la fin des États-nations issus de la Paix de Westphalie indiquent ce vrai dessein nullement complotiste ou paranoïaque. Quand on hurle à l'antisémitisme, on ne se rend pas compte qu'on ne sert nullement les intérêts véritables des communautés juives ou de l'État sioniste d'Israël. La vérité, c'est qu'on sert la cause de la destruction des religions qui est le préalable nécessaire à l'édification d'une nouvelle structure identitaire dont le fondement immanentiste est l'individu. L'individu-fondement contre le peuple religieux.
Dans cette grille de lecture véritable et vérifiable, le juif est une religion au demeurant assez particulière, une religion de l'entre-deux, entre polythéisme et monothéisme. L'Occident postchrétien se sert de la transformation en postjudaïsme du judaïsme pour imposer sa sortie du religieux dans le monde mondialisé. C'est la théorie répandue par un Gauchet et dont le substrat philosophique se trouve dans les travaux des penseurs dits postmodernes. Qu'est-ce que cette postmodernité qui indique un état vague et indéfinissable après la modernité? Après la modernité, c'est une définition négative qui n'obéit à aucune définition positive. C'est la plaisanterie de Coluche concernant la lessive qui lave plus blanc que blanc. Plus blanc que blanc, c'est quelle couleur? De même avec l'utilisation abusive d'après : après la modernité, c'est quelle période historique? Contre le sémitisme, c'est quelle haine, quelle opposition, quelle force, quelle idée? Le conte du contre, c'est la paix de l'après?
Si l'on ne parvient à définir l'état qui résulterait de la sortie du religieux, sauf à convoquer des termes négatifs au sens où l'on parle de théologie négative pour qualifier négativement Dieu, c'est parce que l'identité post-religieuse n'existe pas. Évidemment, on pourrait parler d'immanentisme, d'impérialisme, d'oligarchisme, évoquer l'identité factionnelle qui remplace l'identité nationale moderne qui est en fait l'identification moderne de l'identité religieuse atavique. Mais c'est oublier que les fondements sur lesquels repose la faction sont largement bancals. L'identité politique oligarchique factionnelle repose sur l'identité nihiliste atavique.
Le nihilisme est un schéma religieux largement erroné, dont le matérialisme est une conséquence fort moderne. La représentation du réel que propose le nihilisme est fausse parce qu'elle postule l'existence du néant en tant que néant et qu'elle réduit le réel au sensible le plus étriqué. C'est sur cette erreur ontologico-religieuse que se développe l'erreur politique manifeste de l'identité impérialiste factionnelle moderne. Comme une erreur ne peut se présenter rationnellement en tant que telle, elle utilise le mécanisme de la diversion et de la négativité pour opérer une tentative désespérée d'identité.
Autant l'hypothèse de Dieu est évoquée sans que la définition de Dieu coule de source, autant le domaine spéculatif devient criard d'erreurs et de mensonges quand il intervient dans le domaine vérifiable du politique. Le politique intervient dans la cité humaine, quand le religieux est l'hypothèse concernant ce que Saint Augustin nomme la cité de Dieu. C'est l'erreur immanentsite que l'on veut cacher dans l'utilisation frauduleuse de l'antisémitisme en tant qu'arme rhétorique pour sortir du religieux et imposer les conditions oligarchiques et impérialistes de la nouvelle identité reposant sur la faction.
Ceux qui ne le comprennent pas croient défendre les intérêts des juifs et/ou des sionistes. En réalité, à chaque fois que l'on prononce le terme aberrant d'antisémitisme, on produit une projection haineuse et stupide qui signifie : antireligieux. La destruction du religieux, la sortie du religieux, le dépassement du religieux, toutes ces expressions sont les vrais sens tapis derrière l'antisémitisme. Évidemment, on est loin des persécutions antijuives initiales. Mais la projection indique l'instrumentalisation. Le pire des paradoxes est de constater que ce sont les juifs sionistes d'Occident qui propagent des messages idéologiques qu'ils servent par intérêt sans se rendre compte qu'ils transforment les bénéficiaires en boucs émissaires et en chevaux de Troie.
Au départ, ces gens aveuglés voire pervers croient servir leur cause spécifique - mettons en gros le sionisme. Ils ne se rendent pas compte qu'en proposant des solutions dévoyées pour des problèmes réels (le remède de l'antisémitisme contre les persécutions antijuives), ils ne peuvent résoudre un problème qu'ils ont mal posé. Les solutions existent pourtant, mais ne seront affrontées que quand les intérêts factionnels financiers impérialistes occidentalistes perdront leur pouvoir et ne soutiendront plus des causes qui les servent et qui desservent les bénéficiaires apparents. Les naïfs sionistes qui croient servir le sionisme en dénonçant l'antisémitisme et en promouvant l'antiantisémitisme officiel ne se rendent pas compte que les premières victimes de ce jeu de dupes sont les juifs eux-mêmes, à commencer par les juifs qui ne rentrent pas dans des polémiques idéologiques futiles - voire injustes. Qui a dit que la guerre d'Occident n'aurait pas lieu?

lundi 14 décembre 2009

Sans sœur

Si les libéraux accusent autant certains de fascisme, c'est qu'ils sont fascistes.

L'accusation occidentaliste la plus usitée pour discréditer est l'invective de fasciste. Discréditer qui? L'individu? Qui discrédite? Des porte-paroles autoproclamés du jugement moral, des experts de la valeur occidentaliste, que ce soient les Nouveaux Philosophes, les nouveaux intellectuels, les nouveaux penseurs. Les nouveaux censeurs. Les nouveaux inquisiteurs. Le censeur est dans l'Empire romain le recenseur. C'est une fonction impérialiste qui associait la statistique statique avec le moralisme oligarchique. Les censeurs surveillent les mœurs et détiennent le pouvoir de rayer les sénateurs indignes et de discréditer la réputation d'une personne. Les censeurs sont au départ des patriciens. Leur fonction est peu à peu abolie, remplacée par la fonction de préfet des mœurs puis intégrée aux prérogatives de l'empereur lui-même.
Dans l'impérialisme, la fonction de censeur est aussi nécessaire qu'inquiétante - pour le pouvoir en premier lieu. L'inquisiteur est un juriste qui fait régner la loi, en particulier la loi religieuse. Les tribunaux d'inquisition rejoignent au final la fonction impérialiste de censeurs, à ceci près qu'elle expurge la fonction de ses prérogatives de recension et qu'elle l'oriente exclusivement sur l'association des bonnes mœurs et de la loi (d'ordre religieux pour le coup).
De nos jours, la censure est tenue par des juristes qui se chargent des bonnes mœurs et qui souvent recoupent des personnalités issues du monde économique. Elle désigne également une fonction intellectuelle, puisque les censeurs et inquisiteurs de notre époque sont présentés comme des intellectuels ou des experts en lien avec des charges intellectuelles. Il importe que la morale soit évaluée par des esprits critiques.
Cette évolution est rendue nécessaire par la laïcisation de la société qui exprime la disparition de la norme religieuse et qui tend à remplacer la loi divine par la fonction humaine. Dans ce schéma de remplacement viscéralement immanentiste, où l'homme remplace le divin, les nouveaux dieux ne sont pas les nouveaux censeurs, les nouveaux intellectuels-censeurs, mais les financiers qui assurent littéralement la nouvelle spéculation financière contre l'ancienne spéculation métaphysique d'attribution religieuse.
Les censeurs sont des porte-paroles, qui oscillent entre le monde de la spéculation financière et le monde du mimétisme de masse. Le censeur s'épanouit dans un société de mimétisme et d'inégalitarisme. C'est le cadre typique de l'impérialisme. Les censeurs sont décriés comme de mauvais penseurs. Cas d'un BHL, qui ajoute à sa charge une emphase proprement mégalomane et mythomane. Cas d'autres énergumènes qui se targuent de la fonction d'intellectuels alors qu'ils sont des propagandistes explicites subordonnés du monde financier. Quand on pense à l'unisson du pouvoir financier, on dépense. Je pense à des symboles comme un Attali (progressisme ultra-libéral) ou un Minc (pragmatisme ultra-libéral échevelé).
De nos jours, les censeurs sont des propagandistes du système libéral. A vrai dire, les censeurs se sont toujours montrés du côté du pouvoir en place, puisque la fonction romaine du censeur dépendait au départ de la reconnaissance patricienne, oligarchique et impérialiste. Les choses ne changent guère et l'on peut se demander si cette fonction d'intellectuel-censeur (avec son corolaire innovant d'intellectuel) n'est pas calquée sur le modèle de ces censeurs antiques dont la figure la plus fameuse reste sans doute ce Caton. Quand on censure et qu'on recense, on est une forme d'intellectuel?
La moderne différence apparaît dans la fonction d'intellectuel qui recouvre de sa prestigieuse renommée les véritables attributs du propagandiste systémique et du juge moraliste. Dans le système immanentiste où la différance a détruit l'identité au point que les fonctions prestigieuses et catalysatrices du pouvoir n'existent plus - comme l'empereur et ses auxiliaires nimbés de son aura politico-religieuse-, le pouvoir a perdu en représentativité. Les empires antiques reposaient sur un substrat politique quand les empires modernes ont mis en avant la spécificité atavique du monétarisme dans le fonctionnement impérialiste. La disparition du religieux a érodé tant le politique que la fonction économique la plus dégénérée, la spéculation financière a pris le relais.
Si la censure existe toujours, si sa fonction s'est intellectualisée, elle se fait désormais au service des factions financières démultipliées et aveugles, quand elle était jadis au service d'une petite coterie politico-religieuse au service de la figure tutélaire de l'empereur. Le monétarisme n'était qu'une partie du politique. Le politique était englobé dans le religieux. L'empereur réunissait toutes ces différences sous le sceau de sa souveraineté et de sa responsabilité. Dans ce système impérialiste qui a évolué tout en conservant le même fonctionnement et les mêmes perversions, l'intellectualisation de la figure du censeur va de pair avec la prééminence de la fonction monétariste; et s'explique par le besoin de caution dans un monde qui manque de valeurs et de repères au sens religieux et ontologique du terme.
La grande marotte du système est d'en appeler à la fin de la morale, au fait qu'en dépassant le religieux, l'homme aurait inventé la fin de la morale. On se souvient des envolées de Nietzsche par-delà bien et mal. Dont acte. Le censeur intellectuel et moraliste vient remplir un vide dans la mesure où il représente aussi le déni : il n'est ni censeur, ni moraliste, il est intellectuel engagé. Engagé dans quoi? Relais de quels discours? Dans ce cadre statique et figé, qui est ontologiquement un matérialisme et religieusement un nihilisme, la figure de l'intellectuel-censeur dénonce prioritairement l'ennemi désigné et proclamé du système.
Il se trouve que l'ennemi du système libéral est le fascisme. Avant d'en venir à l'examen de cet ennemi, le système matérialiste figé qui s'oppose à l'ennemi est un système immanentiste à l'intérieur duquel toutes les valeurs figurent. L'immanentisme vise la réconciliation du sens et postule que le réel est contenu à l'intérieur du système. Le système immanentiste ne s'oppose qu'à ce qu'il contient en lui.
La fameuse et fort lucide figure de la projection s'instaure de manière optimale dans le schéma immanentiste. La projection a certes toujours existé mais dans un schéma transcendantaliste, la projection est catalysée par la figure de l'autre, qui amoindrit grandement la projection en ce que la projection révèle toujours une insuffisance de sens et de moyens. Par contre, dans le schéma immanentiste, le cercle vicieux de ce cadre d'où l'on ne sort pas indique que la sacrosainte complétude immanentiste chère aux disciples de Spinoza exacerbe la réaction de la projection.
On comprend pourquoi Freud et la psychanalyse mettent tant en avant la figure de la projection. Ils se situent à une période d'immanentisme exacerbé où la projection est le symptôme psychologique du formidable déni immanentiste autour de la fausseté de la figure de la complétude. Bien entendu, Girard a montré que la projection s'ancre à partir du mimétisme, mais il serait important de noter que l'anthropologue catholique Girard ne distingue que le mimétisme dans un processus humain qui ne serait pas complet sans l'adjonction de l'acte créateur.
Or ce mimétisme pur n'est pas le modèle fondateur complet du développement et de l'évolution humains. Le mimétisme pur n'est possible que dans un modèle pur, je veux dire un modèle expurgé de toute référence non sensible. Ce modèle pur est l'immanentisme, dans lequel on se meut dans le réel (réduit au sensible) dans la mesure où l'on le réel est fini. Le mimétisme pur ne fonctionne que dans le cadre du fini pur. Raison pour laquelle les authentiques partisans du dynamisme ontologico-religieux rejette le modèle du réel fini de type aristotélicien comme faux et dangereux : il aboutit politiquement à des aberrations destructrices de type impérialiste et oligarchique.
L'ennemi immanentiste est contenu dans l'immanentisme. Plus l'immanentisme s'effondre, plus l'ennemi est intérieur - plus il coïncide de manière trouble et troublante avec le modèle positif. Le positif et le négatif s'annulent de plus en plus. C'est dans cette identité dupliquée que les immannetistes trouvent le contentement repu et fallacieux de leur complétude. L'erreur immanentiste se manifeste à son degré paroxystique dans cet ennemi intérieur et dupliqué qui ne devrait pas exister si le modèle était viable.
Dans un modèle de complétude pérenne, pas d'ennemi. Si ennemi il y a, c'est que le modèle est faux, fou et bancal. Tel est le cas de ce modèle qui exacerbe la projection parce que l'absence d'extériorité n'existe pas. Elle renvoie à cette singularité unique qui se voudrait complète, qui est incomplète et qui détruit son environnement de manière croissante et graduelle. La singularité manquée est double. C'est la différance qui diffère le sens dans le sens où elle démultiplie de manière exponentielle l'identité en lieu et place du principe de responsabilité révolu et congédié.
Dans ce cadre faux et vicié, la projection de type mimétique pur est une billevesée qui n'existe tout simplement pas. La grand secret du vingtième sicle, c'est qu'il ne faut surtout pas expliquer que le communisme était une forme de libéralisme. L'affrontement du modèle capitaliste et du modèle communiste était un affrontement interne. Avec la dégradation consécutive à l'effondrement du modèle communiste, et l'unicité incomplète du modèle pseudo-complet de type capitaliste, il a fallu recourir à des différences encore plus fausses et floues qui indiquent à l'évidence que les différences internes s'estompent et que la fin des différences internes systémiques n'aboutit pas à l'accomplissement d'un système complet enfin viable, mais d'un système de plus en plus incomplet - proche de la rupture.
Le grand secret du vingtième siècle (le communisme est libéral) étouffe, maintenant que le communisme s'est effondré, le grand secret de l'immanentisme : l'immanentisme n'est pas viable. L'impérialisme mondialiste et uniciste n'est pas viable. L'oligarchie mondialiste n'est pas viable. L'occidentalisme n'est pas viable. La manipulation du fascisme est devenue étouffante depuis la fin du communisme. Avant, l'ennemi étai le communisme. Depuis l'effondrement du communisme, l'ennemi, c'est de plus en plus le fascisme.
Cette omniprésence quasi omnipotente exprime le grand refoulé de l'époque : si le fascisme est l'ennemi de l'unicité, c'est qu'il est fantasmatique en tant qu'entité indépendante et extérieure. Le fascisme est le grand impensé de notre époque libérale. Quand on dénonce le fascisme, on peut bien entendu dénoncer l'acmé fasciste qui est une poussée de fièvre; mais la vérité, c'est que les ingrédients de la poussée fasciste sont contenus dans le corps lui-même. Le système libéral est lui-même fasciste. Le système libéral contient en lui-même les ingrédients du fascisme.
Si l'on accuse tant de fascistes certains déviants incurables, c'est que le fascisme est la projection la plus lucide du système. Le système est fasciste et externalise sur quelques boucs émissaires parfois totalement innocents, parfois en partie coupables, parfois tout à fait, le fascisme qu'il porte en lui. Le système libéral est fasciste parce qu'il est impérialiste. L'impérialisme est la domination d'un état social sur le restant des sociétés. Dominer est déjà fasciste. La domination porte en son sein le fascisme.
Il est désopilant d'entendre les censeurs exprimer comme des médiums systémiques la vérité déniée et refoulée sur l'état du système. Quand un BHL parle de grand corps malade à la renverse, avec une référence à un censeur-intellectuel dont il est le disciple impudent (et inférieur), il ne se doute pas qu'il parle bien plus du système libéral que du socialisme. Quand les accusations rémanentes de fascisme pleuvent sur des individus boucs émissarisés, c'est parce que le système libéral projette et cristallise sur des boucs émissaires la caricature de ce qu'il incarne.
C'est le libéralisme qui porte en son sein le fascisme. C'est le libéralisme qui porte en son sein l'acmé fasciste, la crise fasciste, la poussée fasciste. Le libéralisme n'est pas l'ennemi du fascisme, il en est le grand frère patriarcal. Le libéralisme mène inévitablement au fascisme. De ce point de vue, sur une échelle de quantification, ce que l'on nomme libéralisme communément est l'espace majoritaire et mou d'un système qui fonctionne à peu près dans son vase clos et qui ne peut que déboucher sur le fascisme; et ce qu'on nomme fascisme est la crise de ce système.
La duplication sous forme d'opposition irréductible entre fascisme et libéralisme est tout aussi fausse que vérifiable. Quand les fascismes historiques se sont produits, ils ont été soutenus par le puissances financières; et le fascisme italien, qui est après tout le fascisme historique véritable, a malgré les apparences mené une politique de libéralisme économique extrême qui a conduit jusqu'aux cartels et à la situation de monopole.
Nous admettons que nous vivons dans une période libérale qui est régie par les thuriféraires et les théoriciens de l'ultra-libéralisme (avec comme grand gourou un certain Milton Friedman). Les germes du fascisme sont déjà présents dans le nid de vipères du libéralisme à partir du moment où l'on se souvient que le libéralisme issu de l'Empire britannique est un impérialisme et un matérialisme. Quand nous fixons le libéralisme comme une certaine réaction vindicative et cataclysmique survenue à une période de crise économique et d'instabilité politique, nous oublions que le fascisme ne saurait se résoudre à cette seule forme donnée et suscitée par la vision figée de l'histoire (propre aux conceptions immanentistes), mais qu'il est l'ensemble des formes possibles de crise du système libéral.
Ce que nous nommons fascisme de nos jours n'est jamais qu'une certaine forme historique et fixée de crise fasciste, qu'un certain type de crise historique. Il n'est pas le phénomène du fascisme universel. Il est une émanation singulière et dépassée, amenée à se renouveler sous de nouvelles formes. Le fascisme désigne la crise libérale. Quand le libéralisme est en crise, il accouche du fascisme. Le fascisme peut avoir autant de visages différents quoique proches ou communs que de crises historiques et singulières.
Il est très réducteur de fixer le phénomène fasciste sous une forme historique précise et délimitée et de lui opposer le libéralisme. Il est normal que le libéralisme qui se présenté comme la prospérité du système ne tienne pas à ce qu'on rappelle que le fascisme est la forme de la crise systémique libérale. C'est ce cruel quoique riche enseignement que nous rappelle le mécanisme de la projection, la raison de cette présence dense de la projection et la raison conjointe de cette récurrence symptomatique et signifiante de l'accusation de fascisme dans nos sociétés soi-disant antifascistes et libérales. Antifascistes et fascistes?

vendredi 11 décembre 2009

Voie de faits

Il était des fois.

Ah, mes moutons! Ils bêlent, mais ils ne sont plus moutons de Panurge. Désolé pour le christianisme social, mais les moutons sont des agneaux. Que vaut un loup à côté d'un mouton? Un louton? Un loup donne le ton? Les agneaux sont les créatures du Seigneur. Amen le néant.
Alors, oui, au fait, ô fées, lis - la deuxième caractéristique d'Internet après la gratuité, c'est la voix. On remarque que ce sont des multitudes de voix fractionnées qui circulent sur Internet, qui s'entrecoupent et qui se déchirent. C'est une horreur! C'est inconséquent! C'est mésindividuel! C'est consternant! C'est accablant! C'est infect! C'est décadent! Retournons à Gutenberg et quittons toutes affaires cessantes ce brouet infâme!
J'ai lu les délires sur le danger d'Internet : les voix ne sont pas assez compétentes, assez formées, assez journalistes. Internez Internet! Tu parles dans le vain! Toi pâle dans le ravin! Vide une bouteille, chante Khayyam et enterre ta logique interne! Commentateur! Alors que l'on commence de toutes parts à constater que les journalistes officiels sont de vulgaires propagandistes, on se rend compte par contrecoup que la libération de la pensée vient du grand Internet honni. Gutenberg, va te coucher!
Internet t'a libéré des carcans de la pensée conformiste et sensuelle. Pour être édité sur Gutenberg, c'est le sérail, la grande foire, les copains, les entregants, les diplômes et les soubrettes, les télés et les chroniques; Internet évacue le business, le tintouin, les éditeurs-parasites, les diffuseurs-parapluies, les louangeurs zélés, les critiques enthousiastes, les faiseurs de mode faisandés, le grand monde de Saint-Gerpied, les plumes mazoutées, la palme du napalm.
T'as pas la plume de la voix, mon bon Gutenberg. Internet t'a détrôné. Tu prônais la voix individuelle, la voix institutionnelle, la voix célébrée. Regarde où t'as mené ta belle politique de l'individu triomphant : vers la voix commune, la voix sans issue, l'impasse de la pensée. Ta voix t'a trompé. Le style s'est dissous sous l'académisme forcené. A force de chercher la respectabilité sociale, t'as oublié que les valeurs données sont toujours dépassées.
Il est très important de constater que le carcan de la voix individualiste s'oppose aux voix d'Internet. On a la foi des voix - ou pas. Il était des fois. Évidemment, les voix plurielles sont fractionnées et en mutation constante. Mais la seconde caractéristique d'Internet, ce sont les voix. Après la gratuité qui s'oppose aux droits d'auteur, les voix s'oppose à la voix. The Voices against the Voice. On sait que le surnom The Voice désigne une belle crapule, un piètre compositeur et un bon interprète, dont plus personne ne parlera d'ici cinquante ans - et dont on ne parle déjà plus. Grandeur et misère de l'académisme.
Idem pour Gutenberg : on a cru qu'en institutionnalisant et reconnaissant l'artiste-individu, on avait créé une catégorie impérissable. Résultat des courses : elle est dépassée. Deux cents ans d'immanentisme triomphant, Internet revient pour imposer la multitude contre la singularité. Dieu contre l'un. Dieu sans an. Internet contre Kierkegaard. Qui gagne? Qui rame? Les voix multiples, plurielles et fractionnées donnent une nouvelle forme littéraire : le blog. Les blogs éclatent les voix et sortent la parole du continu temporal - chronologiquement logique.
Le blog fracasse les codes du roman bourgeois. Quand on blogue, on est à la fois dans la poésie, le théâtre, l'information événementielle et la création romanesque. Le blog est le nouveau genre littéraire du troisième millénaire - chrétien. Peut-être un jour parlera-t-on du blog comme l'avènement littéraire d'une nouvelle forme religieuse. La nouvelle forme, c'est le néanthéisme. Le blog instaure l'avènement du néant dans la parole. Le calendrier néanthéiste renvoie Gutenberg aux calendes immanentistes. Le néant casse la logique ordonnée et ordonnatrice de l'être. Le néant a besoin de fraction, de dissension, de recension. Le blog offre ces promesses - et bien d'autres encore.
Vous êtes lassé par la belle continuité de l'individu? Vous êtes frappé par la médiocrité de ces défilés d'individus de plus en plus mesquins, narcissiques et prévisibles? Peut-être faudra-t-il un peu de temps, mais désormais, la créativité a changé de camp. Autant en emporte le temps. La créativité a changé de champ. Vous la trouverez sur Internet. Ce sont ces myriades démultipliées et innombrables de voix qui pullulent, qui caquètent, qui pérorent, qui irritent et qui déforment.
Ce sont ces monstrueuses symphonies de chœurs antagonistes et luxuriants, ces montagnes de polyphonies radieuses et frileuses. Comment résister à l'appel des voix quand on est cantonné au spectacle roboratif et stéréotypé d'une seule voix cantonnée dans son zoo clos et ses drames à tics? Guettez le charme désuet de l'auto-fiction. L'auto-fixation? La preuve que la création s'endort, s'ankylose et se déprécie? L'évolution de l'art contemporain en peinture et en musique. Qu'est-ce que cet art criard, qui nous case les yeux et nous frise les tympans?
Allez sur Internet, vous y trouverez le pire. Le meilleur du pire. Le pire est le meilleur. Le meilleur était le chef-d'œuvre individualiste made in Gutenberg. A l'aune du critère bourgeois, marchands du temple aux templiers banqueroutés, les vertus d'Internet sont les véroles patronnesses. Ne vous y trompez pas. Le vent a tourné. Le néant est arrivé. Le néant a tout démultiplié. Comme les pains, le néant est divin. Ceux qui s'appliquaient à brosser leur singularité à reluire sont d'un coup démodés. Fini le temps des belles chronologies, des journaux intimes, des exploits sexuels et des provocations télégéniques! Internet vous nique votre frac à fric.
Internet vous libère en vous démultipliant, en vous désordonnant, en vous désorganisant, en vous déstructurant, en vous détemporalisant. Internet vous libère du temps. Osez le vent frais du néant. Pas le néant nihiliste. Le néant néanthéiste. Ça vous en bouche un groin? Ça vous défrise la roquette? Tant mieux. C'est la ruse de la rue : la ruse à la rue. La ruse est à nous. La rue est aux fous. La charrue est aux bœufs. Ces décennies passées à beugler son individualisme et au final, les multitudes l'emportent! Cruelle ironie de la créativité : la qualité ne va pas aux meilleurs des individus, aux triomphants des mimes. Les deniers seront les derniers. Les premiers? Les voix? La création passe par la multitude et le néant. Changez de champ. Sinon, déchantez. Merci Internet de nous avoir montré la voie.

jeudi 10 décembre 2009

Acte gratuit : quand y'en a plus, y'en a encore

"Je ne suis pas un homme, je suis de la dynamique".

Je distingue deux grandes spécificités à Internet. Spécificités au sens d'innovation et de changement. Spécificités fortes puisqu'Internet est la révolution qui remplace Gutenberg et que tous ceux qui critiquent Internet pour lui préférer en substance Gutenberg sont des réactionnaires qui ne se rendent pas compte qu'ils inversent le train de l'histoire.

1) La première spécificité est la gratuité : cette innovation n'est que partielle, puisqu'avant Gutenberg, la notion de droits d'auteur était des plus floues. Il est vrai que la différence entre la mondialisation et l'Antiquité pour s'en tenir au bassin méditerranéen tient dans la notion de démocratie - qui indique que la culture s'est globalisée au sens géographique mais aussi social. Cette gratuité est fameuse depuis le commencement des batailles entre les intérêts richissimes des multinationales de l'empire Gutenberg (les sacrosaintes maisons d'édition et leur emprise-méprise artistique) et des horribles pirates masqués d'Internet.
La vérité de ces affaires est traitée depuis un angle juridique imbriqué dans les droits Gutenberg, ce qui est une ineptie concernant une révolution culturelle. Depuis combien de temps le paradigme dépassé juge-t-il le paradigme qui le remplace (avec au surplus tous les risques de jalousie inhérents et inévitables)? Pour juger de cette révolution, il faudrait convoquer des arguments moraux, ontologiques et religieux.
A chaque fois qu'on en demeure au droit, soit à un donné, on tombe dans le contresens réactionnaire. Cette remarque à partir d'événements significatifs quoique contextualisés nous amène à considérer ce qu'est la gratuité Internet : une révolution religieuse, que l'on peut traiter depuis l'angle rationnel de l'ontologie. La gratuité d'Internet n'est certainement pas le chaos juridique et social que s'octroieraient d'horribles pirates démondialisés depuis leur poste d'ordinateur - aveugles et communs rapaces prêts à abattre les agneaux de l'édition.
La gratuité d'Internet renvoie à la gratuité divine : elle touche plus loin et plus profond que la polémique sur la remise en question des droits d'auteur. C'est Gutenberg qui a instauré les droits d'auteur en reconnaissant que dans le monde des valeurs bourgeoises, marchandes et libérales, la reconnaissance de l'œuvre artistique allait de pair avec la reconnaissance de l'individu et de ses prérogatives. Internet balaye cette notion en rappelant que l'art est gratuit. L'acte gratuit est souvent synonyme d'une action dérisoire et destructrice. Gide y a vu le temps d'un de ses rares bons écrits le lien entre l'athéisme et la liberté : Lafcadio dans un train ne trouve rien de mieux que de précipiter un vieillard assis en face de lui dans le vide.
Cette sotie illustre la condamnation de l'athéisme selon Gide, qui se place en tant que bourgeois protestant dans les traces de Dostoïevski - selon qui si Dieu est mort, tout est permis. On pourrait ajouter que Gide se trouve concerné par cette morale, lui le protestant plus que paradoxal, fort ambigu en diable, qui ne pratique la religion que pour mieux exorciser le côté diabolique, voire pour l'exciter. Si l'on doute de cette interprétation, que l'on lise un autre ouvrage de Gide, plus périssable et plus proche des confessions d'un Matzneff que de celles de Rousseau (Si le grain ne meurt).
Gide incarne le conflit entre le croyant plongé das une époque diabolique (l'immanentisme) et les vertus de ce diabolisme poussées jusqu'aux vices les plus insoutenables. Quand on est un grand bourgeois protestant, on pratique la loi du plus fort, dans le domaine de la république des lettres comme dans la dimension privée de l'oligarchie du sexe. L'acte gratuit est connoté péjorativement lorsqu'il est porté par des valeurs immanentistes et matérialistes. Pour autant, la notion d'acte gratuit renvoie à la dimension la plus haute de l'existence, qui est dénotée dans le christianisme sous la valeur de la charité.
De ce point de vue, l'acte gratuit, dont le happening est la quintessence contemporaine presque caricaturale, est aux antipodes de la gratuité qui renvoie au don de Dieu. Dieu est libre en ce qu'il donne sans raison - rationnelle. Cet arationalisme transcende véritablement l'irrationalisme de certains actes gratuits. Entre Dieu qui augmente la vie et l'athée qui tue au nom de la gratuité, la différence est de taille! La gratuité religieuse renvoie à l'idée que le vivant témoigne de la vie par le gratuit. Le don de Dieu est gratuit. La vie est gratuite.
Donner la vie est gratuit. Soit dit en passant, c'est le plus profond argument contre les esprits irréligieux (pervers sémantiques) qui cherchent à légitimer ou à légaliser la prostitution au motif que ce serait un métier comme un autre. La gratuité sérieuse balaye ce genre de considérations putrides et débiles. La gratuité est religieuse. La gratuité qu'apporte Internet n'est ni un vent frais indéfinissable, ni un acte rebelle de nature illégale. L'illégalité d'Internet n'est valide que d'un point de vue dépassé.
Internet n'est pas définissable en fonction d'un cadre donné de type Gutenberg, puisque sa fonction révolutionnaire est de dépasser Gutenberg. La gratuité qu'impose Internet est la gratuité qui vient balayer le caractère marchand de l'œuvre d'art imposé par Gutenberg. On savait que le principe de l'offre et de la demande rendait plus ou moins chère l'œuvre d'art. Certaines différences sont scandaleuses, de même que le risque que le goût du public ne recoupe pas la qualité de la production artistique. Comme l'on dit, les créations ne se jugent pas à l'aune de la démocratie.
Gutenberg avait cru acheter la valeur de l'art par des prix exorbitants et dérisoires, insignifiants, comme c'est le cas lorsque des tableaux de maîtres, souvent fort démunis de leur vivant, s'arrachent à des prix de pacotille, par des acheteurs qui compensent leur méconnaissance esthétique par l'exhibition de leur fric à tocs (principe du parvenu). Internet rétablit la vérité : la valeur marchande est toujours dérisoire face à la production de l'art, parce que l'art contacte une donnée qui n'a pas de valeur, qui n'est pas quantifiable et qui de ce fait est toujours indéfinissable : l'infini.
Internet établit la nouvelle valeur de l'art. Telle serait la mission définitive d'Internet, bien au-delà de ses dérives marchandes, au premier rang desquelles la pornographie (qui est une valeur quantifiable et qui est de l'anti-art grevé de dollars). Internet n'est pas une manifestation artistique. Internet est une création dans le champ de l'expression humaine en ce qu'il est d'ordre religieux. Le religieux est si supérieur aux productions humaines qu'il se sert des productions humaines pour les corriger quand celles-ci flanchent.
Face à l'immanentisme qui tendait à mener l'homme vers la dérive, face au diabolisme de notre temps qui consiste à expurger le réel du religieux pour n'en retenir que des finalités matérialistes souvent bornées (exemple de la pornographie et de ses dérives dérivées), Internet est la figure cardinale du religieux qui vient succéder au transcendantalisme et qui met fin à la parenthèse étrange et violente de l'immanentisme. Il est vrai que l'immanentisme était un curieux courant religieux, qui tenait plus du déni que du religieux.
L'infini est une idée si insaisissable qu'il n'est jamais défini dans l'histoire du transcendantalisme. On nous donne des synonymes, comme le même ou l'absolu, mais jamais de précisions claires. Définir l'infini est un oxymore, puisque l'effort de définition aboutit à une finitudisation du réel défini, ce qui dans le cadre de l'infini apparaît des plus impossibles.
La gratuité est le retour de l'infini contre la toute-puissance du fini en ce que ce qui est infini est gratuit. Soit : au-dessus de toute valeur, même la plus valeureuse. Valoriser l'infini aboutit à la gratuité. La gratuité est divine. Internet est aussi infini que divin. Ce néo-syllogisme énonce ce que chacun sait au fond : la marchandisation Gutenberg n'aura réussi qu'à acheter des dollars. On n'achète pas l'art, parce que l'art est connecté au religieux. L'art est l'individualisation de l'expression religieuse.
De ce point de vue, la gratuité d'Internet s'oppose à la valorisation marchande de Gutenberg en ce qu'Internet est l'expression néanthéiste qui s'oppose à l'immanentisme de Gutenberg.
http://aunomduneant.blogspot.com/
Concevoir Internet comme le retour du transcendantalisme dans l'ordre immanentiste n'est comprendre que la moitié du problème. Quand on comprend la moitié, on ne comprend rien. Internet est une révolution qui signifie le retour du religieux de type classique - sous une nouvelle forme. Le transcendantalisme est mort - l'immanentisme est du nihilisme de plus en plus évident.
Il est temps que les nouvelles formes du nouveau culte adviennent. Internet est l'expression tous azimuts de ce culte. Internet est l'expression religieuse dans la technologie qui paraît la plus immanentiste. C'est la preuve que Bob Marley avait raison contre Heidegger - si Heidegger définit la technique en tant que technique comme la négation de l'Être. C'est l'usage que l'on fait de la technique qui est bon ou mauvais.
Internet est l'expression de l'infini dans le fini. Toute manifestation d'infini se fait dans le cadre strict d'une finitudisation. Ordonnance d'une ordonnation. La finitudisation du néanthéisme se manifeste en particulier par Internet. La spécificité de cette gratuité est qu'elle peut se définir. C'est la preuve que l'infini s'est incarné dans le néanthéisme et que l'infini n'est pas vraiment une définition positive en soi. Si l'on ne peut définir l'infini, c'est déjà parce que l'infini constitue une définition négative.
On définit le fini, pas l'infini. L'infini se définit par rapport à la représentation du divin. Dans un système où la fin est la Terre, où l'horizon humain ne dépasse pas cette limite, la fin de l'infini est proportionnelle à cette limite. L'infini est seulement non réductible au fini. Première constatation transcendantaliste qui s'oppose au nihilisme ambivalent d'Aristote selon lequel l'univers est fini.
Avec l'avènement de l'aventure spatiale de l'homme, qui a fini de conquérir la Terre, et qui soit poursuit sa croissance vers l'espace, soit décroît vers l'anéantissement, le sens de l'infini se précise : c'est la néanthéisation du fini, soit la croissance par la diminution. Paradoxe inexplicable en termes immanentistes, puisqu'on ne saurait augmenter en diminuant dans un schéma mécaniste. Demandez à Malthus, dont la chanson préférée aurait sans doute été Il était un petit navire.
Dans une conception véritablement religieuse, c'est une chanson fausse, qui plus est immorale, puisqu'une seule solution lucide convient : trouver de nouvelles ressources introuvables pour éviter de dévorer le plus jeune (au début puisqu'ensuite la grande bouffe continue). C'est suivant cette conception religieuse que l'homme ne s'est pas cantonné à son territoire initial mais a fini par conquérir l'ensemble de la Terre. C'est suivant cette conception expansive et historique que l'homme colonisera l'espace. Seul moyen de sauver l'espace sur la durée.
Le néanthéisme intervient comme la forme religieuse à même de poursuivre l'œuvre du transcendantalisme qui s'est finie quand l'homme a achevé de conquérir la Terre (symboliquement autour de 1492). Si l'homme parvient à accroître ses ressources, c'est bien entendu du fait premier de son lien avec le réel, qui est un lien dynamique et mouvant - et qui révèle que le réel ne saurait être défini en termes de stabilité, voire d'entropie.
Le réel n'est pas stable et statique comme le suppose le matérialisme. Cette définition négative du réel fait que tout effort de définition est à jamais incomplet et que l'on ne peut définir que manière provisoire. L'autre élément connexe tient à l'expression : le propre du lien particulier entre l'homme et le réel tient au caractère de l'expression. Ainsi que le signale le disciple Jean de Jésus, Dieu est Verbe. Cette révélation (dans tous les sens du terme) peut bien entendu être interprétée en termes chrétiens spécifiques, mais elle porte aussi un caractère religieux universel : le divin exprime.
L'expression signifie que l'on extrait en pressant. Que presse-t-on? Le réel? Le divin? On est pressé d'extraire mais l'on n'extrait jamais que des extraits. Tu veux traire Dieu? Tu seras tondu! L'expression s'enrichit d'une connotation tout à fait dans l'air du temps avec Internet : la liberté d'expression, au nom de laquelle on légitime les pires censures. L'ire du temps. La liberté de presser des extraits. A la différence d'un citron, l'infini est pressurisable à merci et à volonté. Quand y'en a plus, y'en a encore.
C'est le savoir qui ne saurait croître ou décroître sans suivre la proportion quantitative. Derrière cette citation un brin vulgaire se cache une vérité profonde. La définition de l'infini change en fonction du paradigme religieux lui-même évolutif. A l'heure de l'espace, l'expression est Internet. Elle est gratuite. La définition d'Internet s'enrichit d'une précision : l'infini est ce qui diminue. C'est bien entendu une diminution qualitative qui en aucun cas n'est d'ordre quantitatif. Preuve que l'ordre du réel ne suit pas l'ordre du sensible. Le religieux ne suit pas l'existence. La diminution qualitative engendre l'accroissement sensible quantitatif.
Ce que nous prenons pour de l'accroissement est en fait compatible avec ce qui dans l'ordre qualitatif s'accroît en diminuant. La logique sensible croise le sens divin et éprouve les pires peines à concilier des ordres sans doute englobés, mais aussi passablement antagonistes. Pourtant avec la perspective de l'enversion, on arrive à expliquer cette diminution qualitative qui provoque un accroissement quantitatif.
La gratuité d'Internet passe par cette définition de l'infini. Internet est l'expression qui va détruire l'expression immanentiste centrée autour de Gutenberg. Internet est l'expression qui va emmener l'homme vers l'espace. Internet est l'expression qui va sauver l'espèce des espèces affriolantes et dérisoires. Démesurées. Internet est l'expression de la marche de l'infini. Vers où? Vers de nouvelles définitions. De nouvelles limites. Et si c'était ça, la gratuité? L'indéfinie fin des limites?

P.S. : je m'aperçois que je n'ai pas défini le deuxième point. Je m'arrête pour cette trop longue note et m'y attellerai une prochaine fois.

mercredi 9 décembre 2009

Externet

"Le système va changer! Il faut que le système change! Et il faut que les écrivains soient conscients qu'ils doivent changer ce système. C'est à eux de le faire. C'est pas les éditeurs qui vont le faire!(...) Les lecteurs sont responsables pour une grande part de l'incompréhension de l'écrivain par la critique!"
Marc-Édouard Nabe, Café littéraire, France 5, 13 avril 2009.

On interne quand Gutenberg?

On entend critiquer Internet. Qui critique? Toujours les mêmes. Des experts sentencieux et statisticiens qui vous entretiennent doctement des risques d'Internet, la pornographie, la pédophilie, la violence, la mauvaise liberté, les risques pour nos chères têtes blondes... D'où critiquent-ils? Quand le système critique, c'est qu'il entend récupérer la critique. Jugement à préciser (grandement) : le changement vient du centre, jamais des périphéries. Le centre du système n'est pas le centre de la mode du système, mais le centre de la mentalité - du système. Internet a été produit au départ par les militaires américains autour du Pentagone. C'est une arme stratégique de l'atlantisme qui aura produit l'innovation la plus frappante en matière d'expression depuis Gutenberg.
Communiquer a aujourd'hui un sens publicitaire assez péjoratif. Internet pourtant a niqué toutes les communications. Internet a tout niqué en fait, en premier lieu la pornographie qui sévit sur ses bornes passantes et à laquelle on aimerait tant réduire la Toile pour mieux la dénigrer et la déniaiser. Sûr : le spectacle fornicatoire est si répétitif qu'il provoque l'ennui et la pauvreté fantasmatique. L'art contre les dollars, c'est toujours l'art contre X. Internet est le nouveau lieu de l'expression, à commencer par l'artistique, qui est la plus haute forme d'expression humaine.
Dans cette conception, la forme religieuse est liée à l'art et lui est supérieure, mais c'est une forme qui se réclame d'une inspiration divine. La liberté classique est la liberté qui n'est ni finie, ni individuelle. La liberté classique contredit radicalement et vigoureusement la liberté d'obédience libérale. La liberté n'est jamais figée. La révolution Gutenberg a été radicale, puisqu'elle a propagé spécifiquement le processus protestant et qu'en fait elle a développé l'esprit bourgeois contre l'aristocratie qui sortit du fécond Moyen-Age et qui amorça l'esprit moderne.
Actuellement, les positions expertes émanent de cette mentalité bourgeoise, marchande, capitaliste, libérale, immanentiste. Le grave problème est qu'à l'époque de la révolution Gutenberg, l'impression papier et le système éditorial portent en eux le changement par rapport au système dominant tenu par les scribes au service de l'aristocratie chrétienne (pour utiliser une expression globale et fédératrice). Le papier cotre le parchemin; les éditeurs contre les moines copieurs.
Le changement est du côté de Gutenberg. L'individualisation de l'expression porte en elle le changement au départ, au moment de Gutenberg. La prise de pouvoir de cette conception est politico-artistique et se fait dans le cadre des Lumières et des Révolutions démocratiques. Au dix-neuvième siècle chrétien, cette conception se trouve institutionnalisée. Gutenberg porte le gage de la démocratisation de l'expression et du savoir. Par la suite, avec le vingtième siècle, cette conception se sclérose, spécialement après la Seconde guerre mondiale.
Un signe qui ne trompe pas vient de la faillite de la qualité : les éditeurs si influents (l'inverse du Gutenberg initial) sortent de plus en plus d'écrivains, ils progressent quantitativement, au point qu'ils remplacent la qualité par la quantité. Leur objectif devient mercantile, alors qu'il coule de source que la quantité est une fin immanentiste qui nuit gravement à la fin artistique. Il est vrai que les artistes sous le système Gutenberg remplacent les prêtres, ainsi que l'entend un Nietzsche.
C'est quand le système devient purulent et en voie de décomposition qu'il atteint la plénitude de sa puissance finie. Cas de l'Occident d'après la Seconde guerre mondiale. Dans ce système, on célèbre des écrivains moyens comme des génies (Camus, Sartre, Aron, Duras, Yourcenar...) et de décennies en décennies le niveau baisse. La nausée est atteinte avec l'avènement d'écrivains emblématiques comme les BHL ou Modiano. Et puis au nom de l'individualisme foisonnant on oublie les écrivains, leur nom, leur production. L'important devient d'éditer. Les éditeurs deviennent écrivains. Cas d'un Enthoven père, dont le fils empire la prose de la saga familiale; cas d'un Roberts, d'un Millet et d'autres impérissables cooptés du même style. Le plus charismatique de cette génération est l'insupportable, narcissique et oligarchique Sollers, qui réussit à aimer Nietzsche et le christianisme, Venise et la démocratie, Balladur et le socialisme.
Il est vrai que Sollers a une mentalité impérialiste qu'il a héritée de sa jeunesse bordelaise et néo-anglaise. Il n'est pas possible d'envisager que ce type d'écrivains figés et conformistes puissent changer quoi que ce soit. Ce qu'ils conçoivent comme principe du changement est la subversion, au point de louer les délires érotico-stylistiques d'un Sade. Selon eux, le changement passe par l'extrémisation de l'individu, au point de prôner les formes les plus radicales et poussées de l'individu-fondement.
Ces rebelles sont les suppôts du système qu'ils combattent mollement, entre nombrilisme sentencieux, libertarisme libertin, anarchisme de droite et dépolitisation germanopratine. Il n'est pas sérieux d'attendre d'un milieu conservateur, récupéré et statique, qu'il change quoi que ce soit. La critique qui surgit contre Internet pose problème en ce que c'est un grand corps malade et gangrené qui attaque le corps jeune et vigoureux de celui qu'il pressent comme son successeur inéluctable. De ce point de vue, les critiques de la mentalité Gutenberg contre Internet respirent le pathétique.
Les journalistes sont les emblèmes de ce système en ce qu'ils se réfugient dans le factuel et l'objectif pour ne rien dire, rien écrire, rien penser. Les journalistes sont les thuriféraires du système, les élitistes mimétiques et proclamés de Gutenberg. Les journaux dominants et officiels sont l'incarnation de la révolution Gutenberg. Les médias officiels expriment la mentalité officielle. Qu'est-ce qu'un médium? Ce n'est pas un hasard si la révolution Internet affecte en premier lieu les subsides des médias officiels.
Ils souffrent en tant que premier rang du bataillon Gutenberg. Mais il n'est pas raisonnable attendre que Gutenberg sécrète sa propre évolution. Le milieu Gutenberg est devenu le milieu de l'édition. On se coopte, on se choisit, on s'élit. C'est la démocratie journalistique et artistique. L'art a pour fonction de relier entre elles les idées idéologiques. L'art est devenu la caisse de résonance du système immanentiste. L'art abstrait, l'art contemporain manifestent cette propension désartique en ce que l'art dépouille ses formes d'expression pour ne porter que l'idée exsangue et désincarnée. Pour porter l'idée, rien de telle qu'une mauvaise idée. Déportez, vous n'êtes mêmes plus porteurs.
Qui vous écoute? Les bobos? Les babas? Les gogos? Les gagas. Chacun sait que le changement est nécessaire et que le changement est arrivé. Il est né, le divin changement. Bonne nouvelle : Internet. Mauvaise nouvelle : enterrer Gutenberg. Va nous enterrer? En attendant que le milieu Internet connaisse le même sort que toute forme qui s'institutionnalise, remarquons qu'Internet a plus de marge que Gutenberg.
Internet sécrète une marge de manœuvre supérieure à Gutenberg. Gutenberg permettait un choix imposé, quand Internet change les conditions du choix. On peut mal choisir, mais on a désormais le choix de choisir. Laissez choir Gutenberg! Courez les expos et les vernissages, bande de petits vernis au venin rance et sec! C'est terminé, vous êtes dépassé. Sollers au ton chuintant a des accents de vieille rombière sur la veille. Dire que ce jouvenceau maoïste est devenu un cireux ultra-libéral en dit long sur sa décrépitude d'éditeur qui joue les écrivains de premier plan. Les écrits vains, sans aucun doute.
Dire que les éditeurs sont au centre de l'expression est symptomatique d'une dérive oligarchique, soit d'une appropriation par les classes possédantes de la création. Quand les maîtres s'emparent de la création, le changement opère une farandole ironique en décentrant les conditions d'expression. Gutenberg était faisandé, sclérosé, récupéré? Changez! Le changement est venu du cœur du système immanentiste, de ces militaires qui lancent des innovations au service de la guerre. La polémique : guerre du style au service d'Internet. Interner le consensus et le compromis.
Résultat des courses : c'est le système qui s'enterre lui-même en voulant propager les conditions de son renouvellement et de sa pérennité. Réflexion sur le changement : le changement est dans l'ironie. Également dans la diminution. Certainement pas dans la synthèse surmontée. Démontez la synthèse! Mot d'ordre contre les maux du désordre. Hegel est un piètre changeur. Hegel donne le change au système immanentiste en introduisant sa pincée de transcendantalisme et en ménageant grâce à ce compromis honteux la chèvre et le chou. Hegel est la chèvre - le système?
Levez le bouc émissaire : le changement est ironique en ce que le changement est la diminution de l'antithèse. On est loin de la synthèse. On synthétise son Hegel et pendant ce temps on perd son temps. On répète, on pète, c'est saoulant. Chez Clément Rosset l'immannentiste terminal qui personnifie jusqu'à la nausée sartrienne la mentalité oligarchique et dominatrice d'obédience grande bourgeoisie cernée entre la rue d'Ulm et la Sorbonne décriée (c'est tendance d'être dans le système qu'on attaque), le changement n'existe pas vraiment.
Selon Rosset, le matérialisme ne saurait être révolutionnaire au motif que le changement fait partie du réel et que rien ne fait relief dans le champ du réel. Le changement est relégué aux calendes grecques et aux oubliettes de l'ontologie, précisément ce que Rosset reproche à la métaphysique classique concernant ses thèmes de prédilection - le hasard ou le tragique. Le système se détruit de l'intérieur et se détruit dans ce qu'il estime être son apogée et son essence.
Du coup, le changement vient de l'extérieur pour remplacer la destruction tout à fait interne. C'est ainsi que la destruction de Gutenberg vient du Pentagone - comme la destruction du 911 (avec le centre symbolique des affaires de New York il est vrai)? Les comploteurs du 911 n'ont pas compris qu'ils détruisaient leur beau joujou - comme les militaires du Pentagone n'ont pas compris qu'ils fracassaient leur Gutenberg avec Internet.
Contre la sclérose qui dose, le changement ose. Le changement d'Internet, c'est l'interactivité et le côté insaisissable. Incontrôlable et irrécupérable. Les médias traditionnels sont dépassés. Prenez le cas d'école Rue 89, un média français lancé par des sbires immanentistes de Libération, l'ancien quotidien libertaire repris par le banquier ultra-libéral Rothschild. Rue 89 essaye de se montrer plus osé pour donner le change, mais sa récupération s'est déjà fracassée contre l'incroyable vitalité et diversité des blogs. Pour récupérer Internet façon Gutenberg, il faudrait détruire Internet. Couper Internet. Aller contre l'histoire. Franchir le mur du son.
Ce qui va détruire le système immanentiste, c'est Internet. Vive le Pentagone! Gutenberg aura été une courroie de transmission vers Internet. C'était bien, Gutenberg, mais ça patine. Ça rame. Ça atteint ses limites. Ça décroît pour les meilleures raisons du monde. Le changement est au cœur du système au sens où la destruction est au cœur du système. Le changement est à l'extérieur du système au sens où le changement est au centre du système. Le changement est inscrit dans l'excellence d'un système. C'est un principe de vie et il serait naïf de croire que la vie est maintenue dans les limbes de l'individuel.
Souvent, on entend dire avec raison qu'Internet dépasse tous les sens que les analystes peuvent lui conférer. Évidemment, on a beau jeu de constater que les pires productions d'Internet émanent de la récupération par le système Gutenberg : la pornographie n'est pas le propre d'Internet, mais de l'époque immanentiste qui est pornographique de A à X. Dans les années soixante-dix, on pouvait encore miser sur le côté subversif de la pornographie. On s'est rendu compte que l'on s'était trompé de cheval depuis. Faire aujourd'hui de la subversion, c'est miser sur un bourrin perclus de rhumatismes. Un vieux canasson décati.
Notre subversion a des relents de perversion dépassés et infects. Au lieu de confondre la récupération d'Internet par Gutenberg avec l'originalité d'Internet, revenons au changement révolutionnaire qu'induit Internet. Selon Marx, la révolution exprime le changement de paradigme dans lequel les élites sont renversées par leur immobilisme. Le problème de cette définition tient dans le matérialisme de Marx qui fige le changement, en particulier les révolutions. La révolution est une profonde évolution qui a pour principe final d'amener la croissance.
Marx ne croit pas dans la croissance car il décroît. Déjà. Si le changement est dans la croissance, il est curieux d'estimer que le changement profond échappe au sens. Wittgenstein pensait que le langage n'est pas explicable. Internet serait-il supérieur aux mots de son temps? Il est vrai qu'Internet est d'ores et déjà au-dessus des maux qu'on veut lui faire porter, comme un chapeau ravalé et effrayant.
En réalité, l'opération critique d'Internet par les supports Gutenberg consiste à tenter de révoquer le cauchemar Internet, de l'assimiler et de le réduire à Gutenberg. Qu'a donc Internet que Gutenberg n'aurait pas? Formellement et factuellement, l'étendue de l'insaisissabilité. Quand on contrôle Gutenberg en contrôlant les supports, les supports sont devenus avec Internet incontrôlables. On contrôle encore les bornes passantes, mais pratiquement on dépasse les bornes. Le mythe Internet vient de ce qu'il est impossible pour un individu de contrôler l'ensemble de la Toile. Internet est déjà un monstre mythologique qui a échappé au pouvoir de ses géniteurs humains.
Frankenstein était sympa, Internet encore plus. On interne quand Gutenberg? On peste après la virtualité d'Internet et il est certain que toutes les virtualités ne sont pas des vertus. Mais la vertu fondamentale est dans la virtualité au sens où l'actualisation de la puissance passe par la virtualité. Leibniz à la suite de Platon professait la virtualité dynamique, et c'est fort de cette appellation calibrée que nous allons étudier ce qu'est la dynamique appliquée à l'étude des phénomènes : la dynamique, c'est le changement et plus précisément, c'est la prévision des changements.
Quand on étudie de manière dynamique un phénomène, on le calcule en fonction de divers instants qui ne désignent jamais l'intégralité des instants de ce phénomène, mais une suite non négligeable. Dans cette suite non linéaire, la dynamique consiste à rappeler que la compréhension d'un phénomène réside dans son extension temporelle - non dans sa fixité donnée et finie.
Ce qui compte, c'est l'infini - et l'infini se mesure par la notion de processus opposée à la notion de donné, notamment popularisée par Rosset dans un essai de jeunesse (Le Monde et ses remèdes). Décréter que l'événement est fini est une erreur. C'est dans une conception finie et fixe du réel, où le donné l'est une bonne fois pour toutes, que l'on peut énoncer qu'un événement dépasse la compréhension qu'on en a. A vrai dire, on est toujours dépassé par la compréhension d'un événement, surtout quand cet événement est complexe et diffus.
Tout évènement considéré comme processus dynamique dépasse toujours le sens puisque le sens s'attache à finitudiser l'événement. Quand on relie ce raisonnement à Internet, on comprend qu'Internet dépasse nécessairement la production des sens singuliers. Internet est une production qui est du ressort de ce que les classiques nommeraient de la dynamique. Dynamique virtuelle correspond d'autant mieux à la situation que le concept de dynamique renvoie à la puissance et à la potentialité, de même que le virtuel, qui est la vertu en tant qu'actualisation de la puissance.
La dynamique du virtuel est d'autant plus redondante que si l'on y réfléchit, c'est par le recours au virtuel que la puissance advient. Il n'est de dynamique en fin de compte que virtuelle. C'est par le recours au virtuel que l'homme peut donner cours aux abstractions et à l'imaginaire. En fait, Internet n'est que l'incarnation technologique de la virtualité qui courait dans l'air du temps depuis que l'homme est doté de conscience. Dès que l'on entend des récriminations contre Internet au motif que le virtuel serait symptôme de déréalisation, on oublie que l'on ne comprend le réel qu'avec du virtuel, qu'il n'est pas d'action sans virtuel et que les idées décrites par Platon ne sont pas des abstractions dénuées de réalité.
A vrai dire, si l'on réfléchit à la portée du virtuel, on découvre que sans virtuel, il n'est pas de contact avec le réel. A la limite, on pourrait fustiger une certaine déréalisation dans le passage à une virtualité artificielle, quoiqu'il faille sur ce point se montrer des plus méfiants. Après tout, comme l'enseigne un adage populaire, ce sont les idées qui changent le monde, conception classique selon laquelle sans le recours aux idées et au monde virtuel, l'homme n'a pas accès au changement ni à la fameuse pratique d'obédience politique.
C'est un argument simpliste que de stigmatiser le virtuel en l'opposant à l'action et à la politique Le plus sûr moyen d'agir, surtout en politique où les idées sont primordiales, c'est de recourir au virtuel. Sans virtuel, pas d'action. La richesse du virtuel, qui fonde la spécificité humaine, vient du fait que le virtuel possède une faculté d'influence et de changement sur l'action hors de l'action, dans sa démarche propre.
L'énoncé selon lequel Internet dépasse le sens est assez prévisible. Si l'on veut signifier qu'il est dynamique, c'est un fait établi; si l'on veut signaler l'incroyable foisonnement d'Internet, la vraie question consiste à se demander si l'on peut définir la démarche d'Internet, qui constitue son aspect révolutionnaire et avant-gardiste. Wittgenstein rappelle que l'on parle le langage sans le définir. Le langage dépasse le sens au sens où il est le sens et que définir un donné de l'intérieur est impossible.
La spécificité de toute production humaine qui dure est de s'inscrire dans un processus dynamique qui dépasse le sens défini. La constatation de Wittgenstein est un brin inutile. Surtout elle est dangereuse si elle introduit un élément d'irrationnel selon lequel les nombreux éléments incompréhensibles nous conduisent à considérer que le réel est indéfinissable et échappe à l'esprit humain.
Dans cette conception, la connaissance humaine est fatalement décalée - quasi impossible. L'homme perdu dans le réel ne peut s'en remettre qu'à ses sens comme au moins incertain. Il est conduit à accepter le mystère et à s'en tenir à des valeurs empiristes et utilitaristes qui le conduisent vers l'abime nihiliste. C'est le péril de la connaissance impossible qui appliqué à Internet donne des résultats dévastateurs. Si l'on considère que cette impossibilité est démentie par l'histoire et que la connaissance ne cesse de prospérer au fil des tâtonnements, Internet redevient définissable en tant que tout processus est définissable.
Le processus dynamique n'est définissable qu'en limitant la faculté de définition à ce qui change. In change we feed. Internet est ce qui correspond au plus près à l'inverse exact de ce qu'on nomme communication dans le jargon branché des publicitaires électriques, soit à la conception la plus radicale et réductrice du langage humain dans la norme immanentiste. Selon cette norme,
la communication est un donné définissable et préexistant du langage - quand selon Platon, le langage est processus dynamique en ce qu'il réside dans le dialogue.
Le dialogue ne contient pas à l'avance son résultat. Ce résultat s'obtient par la dynamique du dialogue, ce qui indique que le possible n'est jamais donné à l'avance et que ce qu'on nomme liberté tenait dans la conception selon laquelle le possible n'existe pas à l'avance, n'est pas donné nécessairement. La richesse d'un événement tient au fait qu'il n'est pas réductible à un donné, soit qu'il peut changer. C'est ce qu'on appelle la liberté et c'est ce qui s'applique si bien à Internet.
Considérons Internet comme une projection du langage dans le monde technique. Internet fait mentir Heidegger selon lequel la technique est dénuée d'Être. En considérant la technique que de manière finie, Heidegger voit le problème du mécanisme et du matérialisme, il approche de l'immanentisme, mais il n'est pas capable de définir l'Être comme processus dynamique et comme connexion virtuelle. Heidegger est un lecteur d'Aristote, pas de Platon et de Leibniz. C'est surprenant pour cet érudit, mais c'est prévisible quand on se rappelle que la création ne sort quasiment pas de l'érudition.
Liberté et changement sont ainsi dynamiques. Mais la dynamique n'est pas définie. Le virtuel consiste à considérer que le réel est formé de possibles qui n'existent pas à l'avance mais que nous actualisons en fonction de nos possibilités. Le possible est le passage de la multiplicité des virtuels vers l'unicité du sensible. De ce point de vue, le réel est multiple si on ne le réduit pas au sensible. La notion de nécessité ontologique est dépourvue de sens. Spinoza et Nietzsche sont disqualifiés comme des ontologues simplistes et dangereux.
Le virtuel est la faculté par laquelle l'homme passe pour actualiser les possibles qui s'offre à lui. Le virtuel est puissance en ce qu'il est les différents possibles qui s'offrent à l'homme. Le virtuel est le réel. Le changement passe par le virtuel. L'opération dialogique dans Internet indique contre la communication qu'Internet est du côté de la dynamique. Le virtuel aussi. Maintenant, les transcendantalistes parviennent à dire que la dynamique est dans le processus dialogique, mais ils n'arrivent pas à dire pourquoi.
Il va sans dire qu'Internet est de ce côté et que c'est pour cette raison qu'il est aussi inépuisable. Internet restaure la forme du dialogue socratique quand Gutenberg en était venu à un pesant monologue contrôlé et prévisible. Poussif et massif. Le changement s'explique par le processus néanthéiste qui remplace le prolongement transcendantaliste.
http://aunomduneant.blogspot.com/

Dans cette optique, ce que Hegel considère que l'action de surmonter et de dépasser, Aufhebung, ne fonctionne pas et n'a jamais fonctionné. Platon s'en tient à la méthode dynamique du dialogue sans préciser d'où vient l'énergie de la liberté. Le mécanisme de la virtualisation n'est jamais subsumé. Hegel croit dépasser Platon avec son schéma ternaire, mais c'est surtout sa conception statique et prévisible du changement qui interpelle. Nous nous situons dans un schéma donné à jamais.
On ne dépasse que dans une mentalité où l'on prend ce qui est donné dans la thèse et ce qui est nié dans l'antithèse. Le néant se trouve inscrit dans le donné. L'action de dépasser ou de surmonter indique que l'on est dans un schéma proche du marxisme, selon lequel l'étape finale du communisme est inscrite dès les limbes et s'inscrit dans un schéma donné qui contient quatre étapes (esclavage, féodalisme, capitalisme, communisme). On retrouve la nécessité de la domination dans une conception du réel qui est finie.
Dans un fini défini, la domination se manifeste par le dépassement de la synthèse. L'action de dépasser n'est concevable que dans un schéma ontologique fini. En même temps, ce schéma contient son paradoxe, car le fait de surmonter à l'intérieur d'un schéma donné n'est pas rationnel et logique. Soit l'on dépasse et l'on passe à un autre schéma - auquel cas la théorie hégélienne est fausse; soit l'on reste dans le schéma - et il apparaît peu plausible de dépasser le stade de l'opposition.
C'est d'ailleurs la position idéologique et pragmatique la plus usitée dans l'atlantisme de type idéologico-libéral, si l'on se souvient de l'adage ordo ab chao, qui se contente d'observer prudemment que les changement surviennent grâce à la violence de l'opposition au premier rang de la guerre. Au passage, dans une conception de ce style, il est cruel et logique d'instaurer un coup d'État comme le 911, qui libère l'espace du changement (la guerre contre le terrorisme et le Nouvel Ordre Mondial remplaçant les États-nations post-Westphalie).
La proximité de Hegel le pseudo-idéaliste de type métaphysique avec la doctrine matérialiste de Marx indique que la conception métaphysique de Hegel est une tentative de réconciliation et de synthèse entre la métaphysique classique et les positions matérialistes contemporaines (dont Marx est un rejet à peine postérieur). Si Marx réduit Hegel à un renversement simple et définitif, leur parenté inique en fait que Hegel est un immanentiste qui tente de concilier l'immanentisme et le transcendantalisme.
Comme les deux pratiques sont incompatibles, il arrive surtout à inscrire le transcendantalisme dans l'immanentisme, ce qui n'a pas de sens, défigure le transcendantalisme et contribue à asseoir l'immanentisme. Au lieu de pinailler sur les différences (évidentes) entre Hegel et Marx, il importe de comprendre que le lien entre ces penseurs est plus fort que les divergences. Dans un schéma néanthéiste, nous sommes en mesure d'expliquer la vacance sémantique transcendantaliste.
C'est que le prolongement ne peut que déboucher sur l'erreur bigarrée de Hegel. Quand on prolonge, l'on commence par suspendre l'expression du schéma, l'on finit par surmonter - expliciter le schéma. Hegel ne fait qu'expliciter l'erreur en germe dans le prolongement transcendantaliste. Il apparaît invraisemblable que ce soit l'opération inverse au prolongement qui soit l'adéquate. Et pourtant. C'est en considérant que le changement est diminution ou régression que l'on comprend pourquoi le changement résiste aux opérations courantes de sens et de compréhension.
En quoi aussi le changement résiste à la définition définitive. Diminution/régression n'est pas réduction. La réduction exprime la diminution dans un schéma fini, quand la diminution véritable s'exprime dans un schéma infini où l'enversion succède au prolongement. C'est toute la conception du prolongement qui est à revoir car elle implique que seule l'augmentation soit possible, quand de fait, c'est l'inverse qui se produit.
Dans le schéma de l'enversion, il faut diminuer pour contacter la partie du réel qui n'est pas le sensible. Dans le schéma transcendantaliste, cette partie majoritaire et mystérieuse correspond à l'Être. L'Être est perfection idéale, quand le sensible est la forme dégénérée du grand Tout complet. Cette conception souffre d'une dimension inaccessible et incompréhensible à partir du moment où l'on ne parvient jamais à contacter ce qui est parfait parce qu'au-dessus (qualitativement).
Dans une optique où la réel manquant n'est pas au-dessus, mais en dessous, la lacune s'explique et le sens se rétablit. Le changement devient l'opération de la diminution. Si l'on ne parvient pas à envisager tous les possibles, c'est parce que la création est diminution. Le langage est l'opération qui indique que l'homme pioche dans le rapport d'enversion et qu'il diminue pour effectuer cette opération à la fois simple et aveuglante.
Si l'on ne parvient à expliquer pourquoi Internet est inexplicable, c'est qu'on cherche à surmonter quand il faudrait diminuer. L'inexplicable cache certes la profondeur du changement et permet d'instituer la passerelle du sens, mais avec le rapport d'enversion diminutive, l'on peut expliquer ce qui était jusqu'alors inexplicable. Si Internet résiste aux tentatives d'explication générale, de sens, de prévision, c'est parce qu'il n'augmente pas, mais qu'il - diminue.
On constate notamment que les efforts de récupération d'Internet par Gutenberg ne fonctionnent pas. Dans une conception statique, seule l'augmentation est concevable. on essaye d'empêcher Internet d'augmenter. Internet croît parce que la croissance n'est as dans l'augmentation. Elle réside dans la diminution. Les interconnexions et les myriades démultipliées de dialogues virtuels indiquent ce qu'est le virtuel Internet : une actualisation de la puissance énergétique dans le paradigme technique.
Le dialogue de type socratique qui s'est accru dans le dialogue Internet (dialogue à définir) se définit comme la possibilité de croissance à partir de l'enversion diminutive. De ce point de vue, Internet n'est que la technologisation du processus du langage, selon lequel on utilise le langage comme mode d'expression de l'enversion. Le langage exprime l'opération de conscience (savoir que l'on sait) parce que ce que nous nommons conscience est le rapport d'enversion et de reflet indéfini.
Reste à décrypter pourquoi l'on ne parviendrait jamais à saisir le sens profond d'une manifestation complexe comme le langage - ou Internet. La réponse coule de source : c'est parce qu'on devrait l'appréhender de manière externe et qu'il est impossible d'appréhender le Tout ou la forme complète. C'est une explication transcendantaliste qui souffre d'un problème explicatif : s'il est impossible de signifier le Tout, alors le sens partiel souffre d'un défaut de liaison sur lequel il s'appuie pourtant. On nous explique que le sens est fondé à partir de son lien cosmique et mystique avec le Tout.
Si tel est le cas, le tout est le prolongement sémantique de la partie - ou il n'est pas. Qu'il soit le prolongement ne parvient à expliquer la carence du sens. Il est en diminuant car ce qui n'est pas est diminution par rapport à ce qui est. Internet signale que la vertu du virtuel est de rappeler que la puissance s'obtient dans la diminution. Si l'on ne peut cerner ni le langage, ni Internet, c'est parce que c'est la même opération qui consiste à interdire la non-fluctuation.
Dans un réel mouvant, il est plus malaisé de rappeler que le changement passe par la diminution. Si l'on ne parvient à signifier chaque partie du réel, c'est que son aspect manquant mène vers le rapport d'enversion et vers la diminution. Dans cette logique, Internet n'est pas autre chose que la transposition du langage vers le virtuel technicisé. Dans cette optique, Internet n'est rien moins que l'ensemble du sens. Dans la logique néanthéiste, l'ensemble du réel devient accessible par l'opération du reflet et de l'enversion.
L'infini est le reflet indéfini. Comprendre l'infini, c'est passer par la diminution. Comprendre Internet, c'est comprendre que le caractère insaisissable d'Internet réside dans cette possibilité de diminution qui est infinie et qui ne peut que déjouer les tentatives de contrôle. Dans ce combat explicite, où par des lois sans cesse perfectionnées l'industrie Gutenberg essaye de figer une bonne fois pour toutes l'expression créative à un stade figé de mercantilisme, nous tenons l'affrontement de deux conceptions du réel : l'une figée et statique, l'autre dynamique et mouvante.
Ce n'est pas l'affrontement de l'immanentisme novateur contre le transcendantalisme dépassé. Gutenberg contre le papyrus. C'est l'affrontement de Gutenberg dépassé contre Internet révolutionnaire. Dans ce jeu de rôles, la dupe est Gutenberg. L'issue du combat est certaine : le réel l'emporte toujours sur les aspirations démesurées de ses parties, mêmes humaines. C'est la préfiguration qui attend tous ceux qui parient sur le prévisible et le certain au motif qu'ils coïncident avec le fini. Place au néanthéisme; mort à l'immanentisme. Place à Internet. Mort à Gutenberg.