samedi 13 novembre 2010

Les mythes néoprotectionnistes

Le protectionnisme revient à la mode par ces temps de crise du modèle libéral. Qu'on en juge par un exemple, que je choisis parmi les économistes reconnus et écoutés (alors que ce genre d'intervention n'était pas admise avant la faillite du libéralisme, en témoigne le destin d'un Allais, censuré dans les médias à partir du moment où il osa critiquer le modèle libéral virant vers l'ultralibéralisme).
http://horizons.typepad.fr/accueil/2009/10/jacques-sapir-dmocrate-donc-souverainiste.html
Mais le modèle à la mode qu'on nous présente, c'est un protectionnisme expurgé, entre protectionnisme savant et protectionnisme nationaliste.
- Protectionnisme savant : ce protectionnisme développé de plus en plus par des économistes reconnus en tant que progressistes (l'exemple d'un Sapir) met d'autant plus en avant le protectionnisme qu'il omet de faire référence aux prédécesseurs (aux fondateurs). List, Carey père et fils, Hamilton, pour ne citer qu'eux, vous connaissez? Cauwès qui est un des meilleurs produits de la vitrine de Polytechnique désormais avariée, vous connaissez aussi?
Le retour du protectionnisme développe l'image d'un protectionnisme qui s'oppose certes aux théories du libre-échangisme, mais sur le mode de l'innovation coupée de ses racines historiques. Cette nouveauté isolationniste, quelle en est la particularité? A contrario, quelle est la veine de l'histoire du protectionnisme? Proposer un capitalisme qui ne soit pas libéralisme. En biffant cette histoire, en faisant du protectionnisme une conception commerciale nouvelle qui soit l'alternative postcommuniste à l'ultralibéralisme, nos actuels économistes soudain protectionnistes déforment le protectionnisme pour le réintroduire subrepticement dans l'histoire masquée et ignorée du libéralisme.
Le libéralisme n'est pas seulement l'histoire du libéralisme, mais aussi l'histoire de son opposition partout reconnue et louée - le marxisme et ses enfants collectivistes. On fait presque toujours mine de l'ignorer, mais Marx a repris la méthode libérale pour mieux la contrecarrer, ce qui fait qu'il reprend sans s'en apercevoir lui-même les erreurs libérales et qu'il ne faut pas s'étonner de la chute communiste. Maintenant que le marxisme est inapplicable en tant qu'idéologie efficiente, on tente de lui substituer le protectionnisme - à la sauce libérale.
Toujours la même stratégie : réintroduire le protectionnisme dans le giron du libéralisme en l'opposant au libéralisme explicite et en lui faisant prendre la place du communisme anticapitaliste (la confusion entre capitalisme et libéralisme est ici essentielle et a valeur d'aveu). Ce protectionnisme savant est déconnecté de son histoire pourtant riche pour lui donner une sauce d'alternative libérale alors que le propre du protectionnisme est précisément de permettre un capitalisme qui ne soit pas libéral et qui échappe aux erreurs du communisme infesté de libéralisme soi-disant antagoniste.
Tel est le visage du protectionnisme savant remis aux goûts du jour et déformé par la mode libérale progressiste, qui considère que c'est en se trouvant un antagoniste interne à son système qu'elle mettra fin à la crise dévastatrice qui ravage les économies mondialisées.
- Protectionnisme nationaliste : grâce aux effets médiatiques de la propagande martelée par les théoriciens libéraux, les populations accréditent généralement (et confusément) le préjugé tout à fait libéral et doctrinaire selon lequel le protectionnisme prolongerait dans le giron commercial et économique le nationalisme. Le protectionnisme serait l'application du nationalisme. Mais le protectionnisme développé par les nationalistes n'est pas l'ensemble du protectionnisme. Mieux, malgré les rumeurs et certaines récupérations, les fondateurs du protectionnisme comme ses applicateurs dans l'histoire moderne sont opposés au nationalisme, souvent explicitement.
Je ne prendrai pour exemple que le cas du président américain F.D. Roosevelt, qui était un antilibéral au sens où il était opposé à Wall Street et à l'Empire britannique représenté par Churchill. Roosevelt combattit le nazisme et le nationalisme. Il était favorable à la fin de l'impérialisme britannique, plus largement occidental, à la suppression du colonialisme sous toutes ses formes (dont le néocolonialisme) et à une coopération entre États sur le modèle de Bretton Woods et du plan Marshall. Sans idéaliser Roosevelt, nous tenons avec sa figure un exemple historique et majeur de l'inadéquation essentielle entre protectionnisme et nationalisme.
Certes, le nationalisme peut être protectionniste, mais le protectionnisme déborde largement le nationalisme et surtout l'usage majoritaire et dominant du protectionnisme n'est pas nationaliste. Le protectionnisme n'est un système viable que dans la mesure où il est utilisé comme outil d'échanges commerciaux entre pays de niveau économique inégal afin de permettre le développement égalitaire. C'est ce qu'expliquait Allais.
De ce fait, le protectionnisme est au service du progressisme, pas du nationalisme. Le nationalisme a récupéré le protectionnisme pour le subvertir et le transformer en outil exclusif d'un pays (voire de ses alliés). Le protectionnisme nationaliste est isolationniste et suprémaciste, alors que le protectionnisme majoritaire est égalitariste, progressiste et interétatique. D'ailleurs, les exemples concrets des nationalismes fascistes, notamment en Italie, en Espagne, ou dans l'Allemagne nazie, indiquent que le nationalisme protectionniste est inconséquent et que ce protectionnisme tronqué et incomplet (ne considérant que les intérêts du pays concerné en priorité) est l'idiot utile et le serviteur zélé de l'ultralibéralisme. C'est-à-dire qu'on se protège de la menace étatique pour mieux favoriser la véritable menace, qui est oligarchique, qui n'est pas étatique et qui est interne à l'Etat soi-disant défendu.
J'en veux pour preuve le fascisme de Mussolini, qui, outre qu'il succéda au modèle libéral, finit par se retourner contre le libre-échagisme dans la mesure où son modèle de nationalisation des grandes industries était au service, non du peuple, mais d'intérêts privés, notamment regroupés autour du comte Volpi (et des reliquats du modèle vénitien). Le comte est bon. Au final, le protectionnisme nationaliste et le libéralisme finissent par se donner la main - et c'est le secret contemporain que les libéraux cachent, tout comme l'on cache que le secret du vingtième siècle fut la connivence pratique et théorique entre le communisme institutionnalisé et le libéralisme ennemi.
Le but est de discréditer le protectionnisme, alors que la définition académique du fascisme est le fait que les intérêts étatiques se trouvent entre les mains d'intérêts privés (exemple du fascisme historique mussolinien). C'est dire que le protectionnisme nationaliste se retrouve au service inavouable, mais effectif, du libre-échangisme le plus radical, qui se manifeste en phase terminale sous la forme ultralibérale, théorisée par un Milton Friedmann. En témoigne le protectionnisme débridé du parti politique français Front National, qui exprime une forme de fascisme figée dans le poujadisme, et qui prône le protectionnisme d'avantage français à condition que ce protectionnisme soit ultralibéral, de forme reaganienne, reprenant les doctrines de Friedmann, l'inspirateur de l'emblématique Thatcher en Grande-Bretagne.
Tout un symbole, marqué en particulier dans le protectionnisme démographique de tendance xénophobe, qui indique que le protectionnisme nationaliste est inféodé à l'ultralibéralisme, soit que c'est un protectionnisme tronqué et inconséquent. Le protectionnisme conséquent ne peut perdurer que dans un système de collaboration et de développement entre Etats, à l'opposé du nationalisme. Rappelons ici l'analyse d'Allais, qui condamne implicitement le protectionnisme nationaliste (alors que le Front national avait repris notre unique Prix Nobel d'économie dans son programme économique surtout à partir de 2007) : le libre-échange ne peut se développer harmonieusement que dans une zone de même niveau économique. C'est dire que le protectionnisme est obligatoire, mais pas dans une optique isolationniste ou dominatrice (caractéristique du nationalisme sous toutes ses formes) : dans une optique interétatique, qui est celle défendue par ses grands théoriciens. Le nationalisme trahirait-il l'esprit du protectionnisme?
Que ce soit le protectionnisme nationaliste, qui semble revenir à la mode, ou le protectionnisme néolibéral) qui est lancé pour prendre la place du collectivisme défunt et jouer le rôle de théorie antagoniste au libre-échange, les deux récupérations sont à condamner. Si le protectionnisme nationaliste apparaît plus immédiatement condamnable, je ne prendrai que l'exemple du démographe Emmanuel Todd, fils du libéral britannique Olivier Todd, qui incarne le protectionnisme mondain. On passe pour subversif et contestataire dans les salons d'idées (Emmanuel squatte les bancs de Terra Nova, la plateforme libérale du Parti socialiste français, après avoir soutenu le libéralisme modéré de Bayrou), dans la mesure où l'on présente une théorie inconnue et énigmatique, sentant le souffre et cependant soigneusement expurgée de ses vraies propositions contestataires, je veux dire antilibérales.
Car c'est le mérite principal du protectionnisme historique et authentique : proposer une alternative au libéralisme à l'intérieur du capitalisme - rappeler à une époque où le libéralisme moribond est devenu le seule alternative pour la majorité moutonnière que le capitalisme n'est pas seulement rivé à l'option libérale et que le libéralisme est l'instrument de l'impérialisme britannique (forgé par la Compagnie des Indes britannique). Il importe de comprendre que le libéralisme n'est pas la solution finale vers laquelle déboucherait le protectionnisme, mais qu'il en est l'opposé.
C'est l'hypocrisie du libéralisme que de proposer une solution finale (sans vilaine référence) qui n'est pas atteignable par la méthode qu'il propose : le libéralisme repose en pratique sur la loi du plus fort, qu'il travestit en mythe de la liberté grâce à l'invention ad hoc et miraculeuse de la main invisible, qui n'est jamais que la réduplication idéologique du deux ex machina métaphysique de Descartes. Jamais le libéralisme ne pourra exister durablement, car le libéralisme engendre la destruction et la domination à court terme.
Le développement véritable, qui tend vers l'égalité, ne peut être incarné que par le protectionnisme. Mais ni le protectionnisme libéral, ni le protectionnisme nationaliste, qui actuellement sont défendus par des groupes qui se réclament de la nouveauté et qui condamnent les excès passés. On devrait dire : protectionnisme néolibéral et protectionnisme nationaliste (ou alternationaliste, comme se plaisent à se présenter Soral et ses amis).
Seul le protectionnisme permet la croissance humaine, qui mène vers l'espace. Jamais le libéralisme ne servira de prolongement, voire de fin au protectionnisme. D'ailleurs, le libéralisme est mort - la voie est au protectionnisme. Non seulement les promoteurs historiques du libéralisme ont été protectionnistes jusqu'à ce qu'ils dominent assez pour défendre soudain le mythe du libre échange; mais le libéralisme est mort de manière définitive aux alentours de 2009, pour proposer une date symbolique qui concorde avec la chute officielle du communisme, aux alentours de 1989. Le libéralisme est trompe-l'oeil.
Retenons que le protectionnisme est antilibéral et que le libéralisme est destructeur. Tant le nationalisme que le protectionnisme néo-libéral sont des mythes destructeurs qui subvertissent et pervertissent les fondements du protectionnisme : le développement, la croissance et l'égalité. Plus le temps passera et plus le libéralisme sera tenu pour une perversion théorique. A l'heure où l'on cherche des contrepoints et des alternatives au libéralisme, à l'heure où le socialisme s'est dévoyé dans le libéralisme, le protectionnisme peut jouer le rôle d'inspirateur et de catalyseur pour fonder des théories politiques qui encouragent le progressisme et qui instaurent le prolongement du libéralisme moribond.
Ce n'est qu'à ce prix que l'on sortira de la crise économique qui frappe le monde, parce qu'il est enfermé dans sa bulle et sa gangue libérales. Le protectionnisme est une théorie économique et commerciale. Il convient de l'entourer d'un contenu politique. Il convient de rappeler qu'à l'heure actuelle, il n'est pas d'avenir de l'homme sans protectionnisme et sans capitalisme. Il n'est pas non plus d'avenir avec du libéralisme, y compris sous sa forme nationaliste extrême.

2 commentaires:

production a dit…

La libéralisation des marchés a effectivement fait la preuve que les marchés mondiaux ne s'autorégulent pas. Les investissements directs ont été remplacés par le placement, d'où les bulles spéculatives que nous observons. Il s'agit donc d'un débat à refaire sur la souveraineté des États sur les corporations et les multinationales. Les fervents du libéralisme se sont donnés des outils internationaux qui rendent difficiles le protectionnisme traditionnel. Voici un article qui présente certaines voies alternatives à envisager <a href=">http://www.autresource.com/?p=55</a>

production a dit…

http://www.autresource.com