mardi 16 novembre 2010

L'onde de demain

Si l'on voulait comprendre ce que signife l'accès au pouvoir des libertariens américains, sous la bannière républicaine et le vocable hâtif et amalgamant de Tea party, on peut parcourir l'étude que le Réseau Voltaire consacre au think tank Cato Institute. Le Réseau Voltaire est un bon outil d'information quand il ne verse pas dans l'antiaméricanisme primaire. Il est vrai qu'il recourt de plus en plus à cette simplification abusive pour livrer une interprétation du monde qui dans la veine de Chomsky et des chiites iraniens délivre une clé du monde déformée et simpliste.
Les libertariens américains sont certes des anarchistes de droite, soit des fascistes identifiables, mais leur communauté de fondements avec les libertaires européens, classés à l'extrême-gauche, est évidente : même engouement pour l'individualisme débridé et source de tous les biens, même refus de l'Etat, du groupe, du collectif, de la société. Au moment où l'ultralibéralisme cher à la Société du Mont-Pèlerin et aux théories économiques de ses représentants (von Mises, Hayek, Friedmann...) s'effondre, il recourt à des théories d'opposition et de contestation qui se résument à une radicalisation et une extrémisation de son message.
Qu'est-ce que le libertarianisme américain? Toujours plus d'individualisme et le refus de l'Etat pour contrer les dérives de l'ultralibéralisme, qui passait déjà par la promotion de l'Etat minimaliste et de l'individualisme exacerbé. Les théories libertaires, plus extrémistes que les théories ultralibérales, sont au fond identiques. Quant à la différence entre les libertaires d'extrême-droite et les libertaires d'extrême-gauche, différence géographique entre l'Europe et l'Amérique peut-être, elle réside dans l'apparence du message, pas dans les fondements. A la différence des libertariens, les libertaires de gauche mettent l'accent sur l'antiracisme et les droits individuels progressistes, mais ils propagent une vision de la société foncièrement individualiste et anticollective.
Les libertariens sont eux classés à l'extrême-droite parce qu'ils sont racistes, mais leur individualisme est le même que la revendication libertaire de gauche. De la même manière qu'on ne veut pas voir que la contestation marxienne entérine les fondements (erronés) du libéralisme, on refuse de considérer la parenté entre tous les libertaires. On pourrait même adjoindre dans ce mouvement les différentes types d'anarchisme, qui proposent des différences au fond minimes (en gros, les anarchistes refusent toute forme d'Etat, quand les libertaires seraient plus favorables à un État minimal, comme le promeut le minarchisme).
Les libertariens américains sont des racistes qui reprennent les théories de Murray? Les libertariens sont les idiots utiles des néo-conservateurs. Il conviendrait d'aller plus loin dans la dénonciation. De la même manière que les adeptes autour de Rand Paul sont des fascistes de droite, le fascisme de gauche en est le complément souvent peu remarqué. Sont fascistes de gauche tous les libertaires, anarchistes qui promeuvent l'individualisme débridé sous le masque du progressisme individualiste.
Au fond, ils sont des anarchistes sociaux du même acabit que les anarchistes de droite, ces libertariens dont on aimerait tant nous expliquer qu'ils sont si différents des libertariens de gauche. La parenté entre le Cato Institute et l'ultralibéralisme de l'école de Chicago (celle de Shultz et Friedmann) est patente : un ancien conseiller de Reagan s'occupe de rédiger les théories libertaires du Cato concernant la suppression de l’impôt sur le revenu, la privatisation des retraites (Social Security), de la sécurité sociale (Medicare) et de l’Éducation. Un ancien ministre chilien à Pinochet, régime fasciste promu par les Chicago boys, est chargé de répandre ces théories, dont il a appliqué le contenu dans son propre pays.
Le Cato est favorable aux théories de l'École de Chicago et du Mont-Pèlerin. Il est subventionné par les multinationales. Le courant libertaire est la façade de l'individualisme radical qui prétend aller plus loin encore que l'ultralibéralisme et le néoconservatisme dans cette voie. On comprend l'instrumentalisation actuelle des cercles de Rand Paul par les financiers de l'Empire britannique sur le territoire américain. Wall Street a intérêt à détruire l'héritage de Roosevelt et à promouvoir toute théorie individualiste, voire ultraindividualiste. Les libertariens sont les idiots utiles des financiers libéraux, comme les fascistes européens furent les idiots utiles des financiers de la City et de Wall Street. A cinquante ans d'écart, l'histoire bégaierait presque.
Quand on comprend que la référence des libertaires du Cato est la Société du Mont-Pèlerin, on mesure quelle est la véritable identité des libertariens ou anarchistes d'extrême-droite : ils sont les extrémistes armés, souvent aveugles, de l'ultralibéralisme, alors que l'ultralibéralisme est déjà un processus d'extrémisme. De superextrémistes sensés résoudre les problèmes de tiers-mondialisation de l'hyperpuissance américaine? On mesure le leurre. Le raisonnement vicieux serait en l'occurrence : comment guérir d'un empoisonnement en accentuant la quantité de poison.
Mais cette parenté idéologique patente, au regard des idées et du parcours du Cato Onstitute, entre ultralibéraux, néoconservateurs et libertaires d'extrême-droite, ne doit pas gommer la parenté, scandaleuse pour les gauchistes, entre tous les courants libertaires. Car au fond, qu'ils soient de gauche ou de droite, les libertaires sont des fascistes. Il est plus facile de dénoncer comme repoussoirs les libertaires de l'extrême-droite américaine pour oublier que les libertaires de l'extrême-gauche ne valent pas mieux et promeuvent les mêmes idées fondamentales.
Le visage repoussant d'un Rand Paul ou des idéologues du Cato contribue à mettre en accusation l'ensemble de la mouvance individualiste qui considère que le problème consiste toujours dans le pas assez d'individualisme. Il y aura toujours trop d'Etat. Le problème, c'est l'Etat. Le positif, c'est l'individu. Il n'y aura jamais assez d'individualisme. Cette logique n'est pas seulement une réaction impromptue et soudaine qui serait déconnectée de la mentalité dominante en Occident.
Si l'on s'avise que l'individualisme gangrène l'Occident, il ne faut pas s'étonner de l'avènement d'un excès d'individualisme en réponse aux problème posés par l'individualisme. Le libertarisme n'est jamais que l'écume d'une lame de fond qui affecte l'ensemble de l'Occident. Or l'on veut bien de l'individualisme à condition qu'il ne débouche pas sur des excès niant le groupe ou le collectif. Le monstre couvait depuis belle lurette.
Il n'est besoin que de considérer l'émergence du fascisme de gauche, qui est représenté par l'ultralibéralisme de gauche d'un DSK patron du FMI ou d'un Obama trop vite messianisé alors qu'il est le pantin de l'Ecole de Chicago version comportementaliste. La mode sympathique et souvent décérébrée des libertariens et autres anarchisants mous dans la jeunesse moutonnière et rebelle d'Europe en est une autre illustration. On promeut l'individualisme débridé depuis cinquante ans comme la conséquence du système libéral qui nous gouverne.
Puis, quand ce libéralisme s'effondre, de manière prévisible et inéluctable, on met en avant les pires extrémistes de l'individualisme - et soudain on s'émeut avec hypocrisie de leur avènement, comme si l'effet monstrueux n'avait pas de causes peu reluisantes. Les libertariens fascistes autour de Rand Paul ne sont jamais que le fruit de cet ultralibéralisme de gauche inspiré par le comportementalisme et représenté par Obama le faux Noir et vrai ultralibéral. L'extrémisme individualiste ferait presque oublier que l'individualisme est déjà un extrémisme.
Ce n'est pas la caricature libertarienne qu'il faut démanteler que le fond ultralibéral et nauséabond. Oubliez Murray et toute cette clique d'agités confusionnels qui estiment que l'homme ne se sortira de son marasme actuel que par plus de boue, de pourriture et de merde. Focalisez-vous sur le vrai problème au lieu de bloquer sur des dérivés, aussi infects soient-ils (et ils le sont). L'ultralibéralisme, c'est le monétarisme débridé des Friedmann et des Hayek, qui contient déjà en son sein le germe du fascisme. Ce n'est qu'en démantelant cette mentalité que l'on viendra à bout des théories délirantes qui courent à l'heure actuelle et dont la partie libertarienne n'est que l'écume virulente.
Le libertarisme n'est que la caricature de l'ultralibéralisme. Mais l'ultralibéralisme n'est que la gradation extrémiste d'un processus inéluctable qui s'appelle le libéralisme et qui charrie les dérives actuelles. Le libéralisme n'est pas viable et ne peut qu'engendrer l'extrémisme grandissant et galopant. Qu'est-ce que le libéralisme, sinon la récupération du capitalisme par la stratégie impérialiste incarnée par la Compagnie des Indes britannique (et ses associés)? En définitive, nous vivons une période de crise qui est aussi une période de transition.
Dans cette transition, la violence n'est pas exempte du changement. Les pires extrémistes s'agitent et sont promus. Mais ils n'annoncent pas le monde de demain, ni aucune fatalité sombre. Ils ne sont que les pantins d'une mentalité purulente et à la dérive qui délire parce qu'elle ne peut supporter d'arriver à sa phase terminale et glauque. Ce sont des effets terminaux et très limités, sporadiques.
Il importe à l'homme de se rendre compte que l'avenir n'est pas écrit, comme la route de la servitude (pour parodier ce prophète de l'ultralibéralisme et de son extrémisme libertarien que fut le triste sire Hayek). Pas de complotisme. Juste la prise de conscience que la liberté ne peut être associée à la domination. Sinon, nous en mesurons les conséquences de nos jours avec les théories fumeuses du toujours plus d'individualisme pour exprimer la liberté en loques.

2 commentaires:

Marc a dit…

Il est intéressant de vous lire. Je vous rejoins sur beaucoup de choses mais dîtes-moi, juste une question: la commune vous apparaît-elle comme une expérience anti-collective ? Louise Michel est-elle avant tout une femme qui pense à l'individu qu'elle est ?
Vous argumentez sur bien des points mais votre analogie entre libertariens et libertaires est vide d'arguments. Les anarchistes contre le collectif ? Étayez votre démonstration SVP. Pour ma part, je considère au contraire (moi qui n'appartient à aucune chapelle) que la pensée libertaire, c'est avant tout jouer collectif en respectant la personne. Autrement un essai de concilier liberté et égalité. Autogestion, fédérations, fédérations de fédérations, rotation des mandats, etc., j'y vois au contraire le modèle d'action collective le plus abouti. Pour une telle rengaine gratuite contre les libertaires ?

Koffi Cadjehoun a dit…

Quand vous parlez de Louise Michel, vous faites références à une figure du prolétariat plus que de l'anarchisme au sens strict (mais je connais très mal). Quant au mouvement La Commune, c'est un peu la même critique : Marx y voit le premier mouvement d'émancipation ouvrière; qui ne tient pas.Mais la position positive d'un individualisme progressiste n'est pas tenable et rejoint dans son fondement la position libetraienne antiprogresisste et raciste. Ce n'est pas contre Michel ou la Commune que j'en ai, c'est contre l'application durable de tous ces mouvements tenus pour progressistes alors qu'ils sont plus dangereux encore que le communisme.