mardi 16 août 2011

Nihilisme : l'évidence de l'identité nietzschéenne

Je m'étonne vraiment : de nos jours, les commentateurs spécialisés dans l'étude approfondie et détaillée de Nietzsche insinuent qu'en néo-positivistes (masqués) ils se tiendraient à la pointe du progrès critique et philologique. Ils ne mettent jamais en avant le nihilisme propre à Nietzsche, toujours le fait (insidieux, partial et partiel) que notre philosophe-poète annoncerait le nihilisme à venir (le nihilisme contemporain) tout en le combattant (en visionnaire) et en proposant une alternative, incomprise. Le plus incroyable est que ces spécialistes désignés selon des critères académistes s'emparent de Nietzsche comme de leur chose attitrée et interdisent au nom de leurs diplômes (un réflexe emblématique du terrorisme intellectuel) à n'importe quel contestataire, impertinent au propre comme au figuré, de ne pas se trouver en accord avec eux - d'oser rappeler que le nihilisme de Nietzsche coule de source. Les spécialistes réservent comme objection définitive et rédhibitoire que toute contradiction qui oserait critiquer négativement la pensée si supérieure de Nietzsche serait à jamais discréditée au nom de l'incompréhension qu'elle ne peut que contenir. Bigre.
Selon la garde d'élite des commentateurs transis, il n'est pas envisageable d'émettre une critique négative contre Nietzsche. Toute critique négative a été rendue impossible par Nietzsche lui-même. Elle signale la marque du ressentiment, plus la théorie sous-jacente qui sous-tend le ressentiment : le nihilisme. Celui qui définirait la philosophie de Nietzsche comme une expression (peut-être la plus haute) du nihilisme se trouverait selon les critères de cette mentalité terroriste dominante de l'heure immédiatement taxé de nihiliste. Pour mesurer à quel point Nietzsche est un nihiliste marqué (plus que masqué), il convient de se rendre compte que les propositions qu'il dresse pour éviter le nihilisme qu'il sent poindre dès son temps, puis augmenter dans l'avenir (du vingtième siècle notamment) au point de devenir la mentalité dominante des décennies à venir (mettons environ un siècle et demi à deux siècles), ces propositions sont inexistantes, vides de sens.
Il est vrai que Nietzsche a été fauché par la folie totale (pour la folie partielle et fluctuante, ça faisait un moment qu'elle se manifestait plus ou moins) au moment où il envisageait de consigner par écrit ses propositions positives contre le nihilisme, mais ce n'est pas une excuse suffisante. D'une part, Nietzsche a suffisamment écrit précédemment pour que sa philosophie consciente soit étendue et que le lecteur mesure à quel point elle est négative (pénétrante etnégative); d'autre part, les rares passages où Nietzsche aborde ses ébauches de propositions positives (le surhumain/surhomme, l'Eternel Retour du Même, la volonté de puissance...) sont assez explicites pour que se distingue le nihilisme de Nietzsche - en particulier la correspondance entre ces thèmes finaux inachevés et l'un des thèmes rebattus de Nietzsche, qu'il prend soin d'aborder et de développer depuis le début de son oeuvre : l'artiste créateur de ses valeurs/l'aristocrate; enfin, Nietzsche prend soin de préciser et de revendiquer (avec lucidité) son nihilisme, n'en déplaise aux gardiens du temple, tout comme Nietzsche avait conscience, surtout à la fin de sa vie, que le ressentiment qu'il dénonçait dans la morale humaine et l'histoire de la philosophie faisait partie intégrante de sa propre personnalité.
De même que pour ses autres idées, Nietzsche prend soin d'accorder une polysémie contradictoire au terme de nihilisme, qui chez Nietzsche peut à la fois désigner le refus de valeurs idéales comme le refus du sensible au profit de l'idéal. Le nihilisme désigne aussi (notamment dans le futur) le refus de toute valeur parce que les valeurs se sont effondrées et qu'elles ont perdu leur valeur. Nietzsche confère ainsi au nihilisme trois sens, deux sens internes contraires et un dernier total (engobant) et totalement destructeur (qui agirait comme la continuité du processus fini de nihilisme positif interne). Mais ces trois sens découlent de deux grands sens antagonistes, le nihilisme actif et le nihilisme passif. Le troisième sens total est le prolongement du nihilisme positif interne et du coup, on aurait l'opposition de deux grands sens antagonistes, ce qui recoupe pour ce terme de nihilisme le schéma fondamental du nihilisme (l'opposition de l'être et du non-être).
Le sens positif désigne une manière divine de penser, qui recoupe la manière de penser de Nietzsche; le sens négatif se trouve rejeté de Nietzsche comme le nihilisme idéaliste (le nihilisme contenu dans l'idéalisme et jamais encore observé jusqu'à lui); quant au sens destructeur définitif, troisième sens et prolongement du premier sens, il n'est ni positif, ni négatif, puisqu'il concerne l'au-delà de l'ensemble des valeurs, soit leur destruction. La destruction du sens est inaccessible au sens (elle se situe au-delà du sens), au sens où elle dépasse le sens par l'inverse de la transcendance, qui consiste dans l'anéantissement. Du coup, la manière "divine" de penser du nihilisme positif interne au sens trouve son aboutissement conséquent (dans l'optique nihiliste) dans ce nihilisme de l'anéantissement qui incarne effectivement la fin du nihilisme, soit la destruction totale et irrémédiable.
Nietzsche agit sous le coup d'une idée pour le coup nihiliste : que le choc des contraires va engendrer quelque chose (ordo ab chao) et qu'il faut se soucier de détruire en pensée, la construction relevant du choc entre l'être et le non-être (engendrant d'une manière vague et désinvolte la création d'être). Dans cette optique, il est normal que Nietzsche ne propose aucune alternative positive, puisque sa fin n'est pas de proposer la positivité d'un quelque chose, mais dans rien (le non-être est le créateur irrationnel de l'être). Nietzsche aurait pu demeurer conscient jusqu'à la fin de ses jours, aurait-il proposé quoi que ce soit de plus construit et cohérent dans le positif? Un nihiliste par définition ne propose jamais rien de positif.
L'absence de positivité de Nietzsche s'explique donc, puisque son adhésion au nihilisme interne connoté positivement impliquerait une limite (une manque) si elle ne se trouvait complétée par l'adhésion conjointe et supérieure au nihilisme apocalyptique et total. L'approche d'une polysémie contradictoire du sens (des valeurs), qu'exprime le langage (polysémie qui pourrait être ramenée à l'antagonisme duel fondamental), porte l'empreinte du nihilisme, puisque le propre du nihilisme est que le sens disparaisse sous la contradiction et qu'il n'existe aucun sens fixé essentiellement, mais toujours des sens multiples (au sens aristotélicien), qui oscillent (changent relativement) en fonction d'une réalité sans repère fondamental (normatif) fixe (par exemple transcendant).
Ne pas trop s'étonner de l'identité nihiliste masquée par Nietzsche et si peu reconnue de ses commentateurs et admirateurs : il commença par placer sa plume (ses idées?) au service du wagnérisme avant de s'en éloigner pour professer cet immanentisme tardif et dégénéré qui est plus le pendant (complément) du wagnérisme empesé et nationaliste que son antidote. Face au nihilisme wagnérien, Nietzsche propose un nihilisme moins caricatural, plus dépolitisé, mais ô combien plus destructeur et corrosif d'un point de vue fondamental. Nietzsche à la fin de sa vie, lorsqu'il se trouve en possession, sinon de l'intégralité de ses moyens psychiques (ce que certains commentateurs osent avancer sans rougir, comme si Nietzsche était passémystérieusement du génie translucide à la folie mutique), du moins de l'intégralité de son système philosophique (largement inachevé et ne pouvant être achevé suivant la méthode polysémique contradictoire), montre à plusieurs reprises quelle est son identité par-delà les masques de négativité dont il s'entoure.
Ce qui est difficile à saisir, malgré la désinformation actuelle glosant de manière dithyrambique et replète sur la profondeur abyssale et inaccessible de l'Everest Nietzsche, c'est que le masque (un peu positif, beaucoup négatif) n'est pas difficilement accessible parce qu'il contiendrait un sens positif trop inconnu pour ne pas être difficilement accessible et fort abscons, mais que le masque fonctionne comme le cache du négatif, soit de l'absence de sens alternatif. Le masque se trouve toujours revendiqué et utilisé de manière systématique et systémique par ceux qui adhèrent au nihilisme entendu comme adhésion à la théorie (incohérente) du non-être.
Mais lisons ce que Nietzsche avoue vers la fin de sa vie consciente :

"Quoique radicalement nihiliste, je ne désespère pas de trouver la porte de sortie, le trou qui mène à quelque chose."
Nietzsche, mai 1887.

Nietzsche se trouve alors à Nice et s'effondrera à Turin en 1889. Il jouit de la pleine possession de ses moyens philosophiques, une période d'intense travail et de symptômes psychopathologiques grandissants - délires annonciateurs de l'effondrement total. Une des grandes marottes des commentateurs actuels est de scinder de manière manichéenne la vie de Nietzsche entre la partie consciente, où il aurait été lucide, génial et incompris; et la partie folle, dans laquelle il bascula subitement (inexplicablement) en 1889. L'usage de la folie pour discréditer les valeurs que propose Nietzsche se trouve immédiatement discrédité (radicalement - avec un haussement d'épaules entendu) au nom de son amalgame avec les graves contresens passés sur le nazisme de Nietzsche et sa folie. On distinguera plus spécifiquement dans cette accusation rémanente les séquelles de la mentalité chrétienne, voire, quand on se montre versé dans le vocabulaire nietzschéen, de la mentalité du ressentiment exprimant l'esclave du troupeau et de la plèbe.
Cette manière de réfuter l'hypothèse (évidente) de la folie partielle, croissante et côtoyant la vie consciente chez Nietzsche a un but peu reluisant : empêcher que l'on lise de manière critique, distante et potentiellement négative les écrits de Nietzsche sous prétexte que leur auteur n'aurait plus toute sa raison et aurait perdu de son lustre inattaquable. Se trouve déployé pour transformer la folie en génie un luxe inouï de commentaires visant à rappeler à quel point Nietzsche est incompris, très complexe à comprendre, beaucoup trop génial et supérieur pour que le commun des mortels saisisse sans effort minutieux et pénible des raisonnements intégrant à ce point la multiplicité et le masque. In fine, si Nietzsche est fou, alors son manque de discernement pourrait l'avoir conduit à professer des thèmes menant au nazisme, ce qui, si le fait était avéré conduirait les commentateurs à devoir pour motif de bien-pensance immédiatement abandonne l'étude de leur grand philosophe-poète favori et sulfureux (quand même un peu plus intéressant que le marquis de Sade). On passerait du génie incompris au cas Heidegger, voire à plus pénible.
Sans calomnier Nietzsche par le fascisme et l'argument-massue de la réduction ad hitlerum(Hitler écoutait Mozart, donc Mozart est une musique de nazi), la folie vient rarement d'un coup brusque et inopiné, mais croît le plus souvent progressivement, également de manière partielle et prévisible. Est-il possible de reconnaître la folie de Nietzsche sans l'associer au nazisme - au fascisme en général? Impossible de reconnaître la folie de Nietzsche si on la sépare de sa vie lucide (intellectuellement féconde), dans un repoussoir temporel grossier : si l'on ignore (précisément, car il s'agit en termes littéraires d'une mania très dionysiaque, en termes psychiatriques de troubles maniaco-dépressifs avec bipolarité narcissique et mégalomane) la dénomination clinique de la folie qui prend petit à petit de plus en plus possession de Nietzsche, il est certain que cette folie n'a pas commencé avec l'effondrement général de 1889. Quelques rapides rappels qui attestent d'un effondrement progressif et croissant : le père de Nietzsche connut lui aussi un effondrement mortel et plus précoce que son fils; Nietzsche jeune souffre assez vite de terribles maux de tête et autres symptômes pouvant être associés à des troubles psychiatriques naissants; les ennuis de santé de Nietzsche ne cessent de s'accroître à partir du début des années 1860 et jusqu'à l'effondrement de 1889; parallèlement à la gradation des ennuis psychiatriques, le comportement de Nietzsche devient de plus en plus étrange, avec une misanthropie développée et l'éloignement des cercles vénérés autour de Wagner (notamment à partir du succès à Bayreuth); des hallucinations sont attestées à partir de 1864, et vont en s'aggravant, surtout vers la fin de la vie consciente.
La philosophie de Nietzsche impliquait l'éloignement (dans le fond sain) de Wagner, de cette pensée oligarchique médiocre, quoique à succès, l'élitisme esthétique imbuvable, mais on peut poser la question du lien entre le changement comportemental décisif de Nietzsche, de plus en plus étrange (en 1886, il est connu pour sa manière excentrique de bondir et danser plutôt que marcher sur la Promenade des Anglais à Nice), et la gradation des troubles psychiatriques. Vers la fin de l'oeuvre de Nietzsche, certains commentaires de Nietzsche se révèlent particulièrement emportés et mégalomanes (fiévreux dans tous les sens du terme). Ces accès de folie finaux et virulents sont entrelacés avec une finesse d'interprétation, mais quand Nietzsche estime dans une lettre à Peter Gast de fin 1888 : "Quand j’entre dans un magasin, tous les visages changent; dans la rue les femmes me regardent ; ma vieille marchande des quatre saisons me réserve les grappes les plus mûres et a baissé ses prix pour moi"; ou : "Je mange dans l’une des premières trattoria où l’on me donne les mets les plus choisis"; ou : "Je jouis des services d’un excellent tailleur"; en gros : "Tout me devient facile, tout me réussit", on peut estimer qu'il ne s'agit pas de la lucidité de première main, mais d'une mégalomanie peut-être compensatoire (Nietzsche souffrant de son isolement voulu et de son anonymat scandaleux au vu de ses productions très largement ignorées par les commentateurs de l'époque).
On peine souvent à associer le délire et la conscience, mais c'est le cas de la plupart des psychopathologies, où les éléments de délires croissent jusqu'à emporter au final l'équilibre psychologique. C'est ce qui s'est produit avec Nietzsche, et l'on peut ne pas adhérer à des préjugés moralisateurs (de type chrétien, pas seulement) ou d'idéologies violentes et extrémistes (le nazisme ou les fascismes) sans pour autant valider l'hypothèse selon laquelle la folie de Nietzsche échappe à l'interprétation et se révèle métaphoriquement aussi incompréhensible que son génie conscient et lucide.
Même d'un point de vue littéraire, il est irritant de constater l'aveuglement des commentateurs, qui tout à leur affaire de ne discerner chez Nietzsche que du positif le plus haut et le plus supérieur (le plus génial en un sens romantique exacerbé) refusent que l'on puisse simplement observer l'évidence (la folie croissante de Nietzsche), sans pour autant associer cette folie à des motifs moralisateurs ou idéologiques. Pourquoi ces commentateurs ne rappelent-ils pas que Nietzsche dès 1880 s'estime au-dessus de Goethe, Schopenhauer, Wagner? Pourquoi ne se rendent-ils pas compte que certains titres d'Ecce homo sont aussi narcissiques et histrioniques que ses impressions correspondantes favorables à Turin, peu de temps avant son effondrement? Au lieu d'opposer de manière nietzschéenne en deux forces homogènes et antagonistes folie et lucidité, il est plus lucide d'associer la folie croissante avec la lucidité décroissante dans la complexion psychologique de Nietzsche - et constater que c'est au milieu de cet affrontement maniaque que le génie littéraire de Nietzsche survient et s'exprime.
Si le simplisme et la caricature sont à l'oeuvre dans les premières réceptions de l'oeuvre de Nietzsche, dans les déformations d'obédience chrétienne extrémiste ou idéologique fasciste, la réception actuelle de l'oeuvre de Nietzsche, chez des commentateurs en gros libéraux et surdiplômés, n'est pas moins simpliste et caricaturale puisqu'elle empêche la critique, qu'elle rejette à ce titre la folie comme incompréhensible et mystérieuse - et qu'elle occulte le principal trait de la pensée de Nietzsche, pour le meilleur et pour le pire : son immanentisme tardif et dégénéré - qui prétend réformer l'immanentisme fondateur non viable de Spinoza, plus ses évolutions théoriques ultérieures (également non viables) - autrement dit : son nihilisme radicalisé doublement, puisque l'immanentisme agit comme une expression radicalisée du nihilisme antique et que l'immanentisme spécifique de Nietzsche agit comme la radicalisation interne au carré de l'immanentisme historique.
Si l'on en revient ici à la citation de Nietzsche, il peut se présenter comme nihiliste au sens qu'il rejette totalement les valeurs idéalistes, tout aussi bien que nihiliste au sens où il incarnerait une certaine adhésion pour la destruction totale (nihilisme radical qui se différencie du nihilisme interne positif et qui l'englobe même) : ces deux définitions du nihilisme forment un seul processus nihiliste, mais deux stades différents - la destruction totale suivant le nihilisme anti-idéaliste. Peut-être Nietzsche espère-t-il par cette profession de foi adressée à son lecteur, en se présentant comme nihilisme positif et radical (immanentiste tardif et dégénéré) préparer le terrain aux valeurs positives appelées à succéder au nihilisme négatif qui, le pressent-il, va gangréner l'époque qui vient (en gros le libéralisme consensuel et modérément conservateur du vingtième siècle, les idéologies au sens large, des idéologies égalitaristes et progressistes dont il déteste le programme jusqu'aux réactions les plus violentes et haineuses comme les fascismes). Le nihilisme négatif que condamne Nietzsche et qui consiste à refuser le sensible pour se réfugier dans les arrières-mondes idéaux et illusoires ne peut pas être défendu par Nietzsche.
Mais cette croyance dans des valeurs positives nihilistes est un leurre auquel Nietzsche a cru durant la majeure partie de son existence consciente, mais auquel Nietzsche ne croit plus désormais : il ne croit plus que le nihilisme puisse accoucher d'idées positives; soit, fait grave et qui explique peut-ête son effondrement général et final, que le nihilisme total n'est pas la cause de nouvelles valeurs, mais le terme de l'humanité. Nietzsche s'est non seulement trompé dans son choix de la nouveauté nihiliste, mais son supplice va jusqu'à la prise de conscience qu'il s'est trompé - puis il s'effondre, conséquence de cette prise de conscience véritablement tragique.
Au final, Nietzsche qui a passé son existence de nomade malade à détruire négativement les valeurs classiques et usuelles ne propose rien en échange parce qu'il n'a rien à proposer de positif d'un point de vue nihiliste. Face au nihilisme total qu'il prévoit et qu'il ne condamne guère (qu'il ne peut condamner en tant que nihilisme), face à la montée de ce nihilisme qu'il essaye d'intégrer et auquel il proposerait l'alternative définitive et grandiose (la grandiloquence du style postromantique de Nietzsche) s'il avait d'aventure quelque chose à proposer, Nietzsche se trouve démuni au sens où le nihilisme l'a piégé. A la fin de sa vie consciente, Nietzsche se débat dans un piège logique insoluble (d'où la folie). D'un côté, il accorde au nihilisme un sens positif; de l'autre, il réfute le nihilisme à venir tout en ne pouvant rien proposer de tangible comme alternative sérieuse censée remplacer le grand mal.
On peut sans peine déceler dans toutes ses ébauches de propositions alternatives des symptômes de nihilisme, en particulier dans l'expression politique qu'il choisit et qui est caractéristique du nihilisme : l'oligarchie. Nietzsche est un fervent et radical oligarque, qui ne déteste pas pour rien l'égalitarisme (son obsession) et qui accroît encore l'idéal oligarchique d'Aristote dans l'Antiquité - ou la puissance de Spinoza et de ses successeurs immanentistes.
Pour le résumer d'un mot, le nihilisme de Nietzsche intervient chaque fois que Nietzsche détruit l'idéal sans le remplacer par quoi que ce soit - voulant de manière contradictoire que la complétude du désir s'accommodât du non-être ayant remplacé ainsi l'être décrété faux et seulement illusoire. Le fait que Nietzsche à la fin de sa vie déclare qu'il est radicalementnihilste montre qu'il ne désigne pas seulement le nihilisme positif consistant à nier l'idéalisme, mais aussi qu'il tend vers le nihilisme radical qui acquiesce au néant total - attitude prévisible.
Le plus intéressant tient dans le raisonnement, qui marque une contradiction, mise en exergue par le quoique : le nihilisme radical s'opposerait à la découverte de quelque chose. La contradiction est renforcée par la négative "ne pas désespérer", qui indiquerait (de manière contradictoire) que le nihilisme n'est pas du désespoir, mais qu'il comporte la croyance dans la découverte encore à venir d'un quelque chose tout en ne détenant aucun élément de ce quelque chose. Le quelque chose oscille entre l'impossible et l'introuvable, quelque chose de vague, voire d'inexistant comme une gageure ou une promesse mensongère (le coup pendard de la transmutation du plomb en or chez les alchimistes).
La manière de penser de Nietzsche oscille entre la destruction pure (la négation) et l'espoir vague et informel (le nihilisme positif impossible), toujours promis à une forme de différance prépostmoderne, qui entre parenthèses en dit long sur l'identité de la déconstruction et de son héraut fort peu héroïque Derrida. Si Nietzsche possédait ce quelque chose auquel il aspire, il nous le livrerait. Non seulement il ne le possède pas (ce qui est impossible pour l'optique nihiliste), mais en plus il ne risque guère de le trouver suivant son raisonnement : cherchant une "porte de sortie", l'appel du néant, il précise ce qui selon lui est la porte de sortie : le "trou". Le trou désigne le vide. On voit mal comment du vide pourrait mener à quelque chose, à moins de réhabiliter précisément le raisonnement contradictoire dont Nietzsche fait son miel depuis le début de son oeuvre et qui culmine dans ce raisonnement manifestement étrange (en parallèle à l'idée de chercher du quelque chose en suivant le mode nihiliste du rien).
Je le qualifierais volontiers de dérangé au sens clinique s'il n'était la reprise chez Nietzsche d'une manière de penser qui est attestée dès l'Antiquité, et chez des penseurs importants, quoique discrédités, comme Démocrite d'Abdère ou Gorgias (pour ne citer qu'eux). Le nihilisme de Nietzsche est attesté, moins par cette revendication de nihilisme quand on sait la polysémie contradictoire (encore la contradiction) présente au coeur du langage et du sens (de la valeur), que par le raisonnement violemment contradictoire (chercher quelque chose par nihilisme) dont Nietzsche fait preuve, qui corrobore le nihilisme total qu'il définit et qui recoupe l'ensemble de son inflexion philosophique.
Cette confidence de Nietzsche, si elle explique beaucoup sur sa folie (comment résister à la folie quand on détruit le sens?), nous fournit un indice essentiel quant à la manière de penser, soit à l'identité philosophique : Nietzsche s'oppose à la lignée platonicienne qui incarne l'ontologie; Nietzsche s'oppose (aussi) à la lignée historiquement opposée de la métaphysique, quoique l'histoire de la philosophie montre que la métaphysique et l'ontologie ont de manière absurde fait alliance contre-productive, reprenant la ruse d'Aristote - au point que Heidegger peut se réclamer d'un retour aux sources ontologiques alors que sa démarche philosophique du Dasein n'est que l'avatar contemporain de la métaphysique aristotélicienne, notamment exprimée dans la Physique (l'être-là fini au milieu du néant est l'avatar contemporain de l'être fini au milieu du non-être).
Nietzsche se présenterait comme un nihiliste qui reproche à la lignée métaphysique son manque de radicalisme. Ecoutez Nietzsche au lieu de vouloir à toute force faire de sa philosophie nouvelle une philosophie aussi positive qu'indéfinissable. Nietzsche exprime une sorte moderne de nihilisme. Lui-même s'identifie : nihiliste radical. Plus exactement, si l'on veut caractériser le nihilisme radical dont se targue Nietzsche, il s'agit d'une forme moderne et croissante de nihilisme, l'immanentisme, qui après son effondrement spectaculaire suite à sa prise de pouvoir, les Révolutions, doit se réformer s'il veut subsister. Il se réforme en idéologies progressistes, en réaction violente et en immanentisme tardifs et dégénéré, de forme révolutionnaire paradoxale (le contre-changement). Nietzsche relève de cette dernière forme.

3 commentaires:

Dimitri Desurmon a dit…

Des définitions et des sources (une citation, c'est maigre !)ne seraient pas de trop pour justifier du jugement si sévère que vous portez à l'encontre des chercheurs et, plus encore, à l'encontre de l'auteur. On ne peut que souligner le manque de précision et de rigueur qui conduit inévitablement à une conclusion plus que discutable. Nous avons l'impression du propos d'une personne aigrie dont le "travail" se résume à une opinion dont, au final, on se fout.

Koffi Cadjehoun a dit…


Dans ce cas, qu'avez-vosu besoin de laisser un commentaire? Non seulement inutile (car je me fous aussi de ce jugement), mais aussi contradictoire, car si je vois pourquoi je pourrais me sentir aigri par des commentateurs universitaires, je vois mal comment l'on peut se montrer aigri à l'encontre d'un philosophe décédé, qui passa sa vie marginal, méconnu, méprisé par la plupart de ses anciens amis, et qui finit fou. On s'en fout?

Koffi Cadjehoun a dit…

En plus, reprocher à quelqu'un de ne pas citer de plus amples sources ou de donner son opinion, c'est d'autant plus savoureux que vous prenez comme contre-exmple... Nietzsche. C'est-à-dire que méthodologiquement, vous exigez d'autant plus de rigueur et de précision universitaires qu'elles s'attacheraient à la démarche d'un des philosophes les moins rigoureux qui soient (dans voter sens, en tout cas).