jeudi 28 octobre 2010

Le procès du processus

Ce n'est pas parce qu'on domine le processus qu'on le contrôle, la preuve en ce moment. C'est une remarque à adresser à ceux qui font profession de réfuter le complotisme de l'heure, non pas parce qu'ils s'en prennent de manière honnête et réaliste à ceux qui voient des complots partout et qui expliquent les événements par des complots, mais parce qu'ils utilisent de manière rhétorique le complotisme comme une fin de non recevoir paresseuse - pour ne pas penser.
Celui qui prend un ton docte et sentencieux pour mettre en garde contre les complots ou le complotisme dit en substance : "Je refuse de penser". "Ne dépensez pas votre temps en pure perte avec moi". "Je suis contre les complots = je refuse de penser". Mais ce refus de penser, qui après tout renvoie au réflexe moutonnier mis en lumière par la célèbre histoire de Panurge, s'appuie sur le refus de penser ce système. Ce système? L'ordre marchand dominant, l'idéologie ad hoc du libéralisme, le règne de la bourgeoisie d'affaires et d'affairisme (de moins en moins rampant).
Quelle est la particularité religieuse de ce système? Prêcher l'irreligion, sous le masque rassérénant de la laïcité, plus rarement de l'athéisme (qui est une affirmation assez gratuite, voire triviale). Le système du refus du religieux est une religion paradoxale et particulière qui a pour nom le nihilisme. Ce nihilisme moderne prend la forme de l'immanentisme, qui est spécifiquement propagé par le fondateur ès immanentisme Spinoza et ses sectateurs, disciples et admirateurs.
La particularité de ce système, comme l'expliquait doctement Castoriadis, un postmarxiste fort instruit (plus savant que penseur créatif), c'est que l'on passe d'un fondement extérieur à l'homme, imputé au divin, à un fondement autotélique, où l'homme assume de créer ses propres valeurs et ses propres lois. C'est ce que Castoriadis appelle (dans un sabir assez sympathique, quoique lourd) le projet d'autonomie de la société, projet qui est inhabituel dans l'histoire et qui se produirait pour la première fois dans l'histoire occidentale de manière pérenne si l'homme parvient à transformer en réussite l'essai balbutié avec la théorie héritée de Marx (mise en application imparfaite dans les régimes dits communistes).
Cette manière de rendre l'homme auteur (au sens étymologique de garant) de ses propres valeurs pourrait sembler séduisante et trouver l'assentiment de penseurs sophistiqués et érudits comme Castoriadis. La génération postmoderne, à laquelle appartenaient un Castoriadis, quelles que soient ses particularités instructives ou intéressantes, a échoué à trouver une issue à l'impasse immanentiste qui se profilait. Elle était d'autant plus immanentiste (comme le déclarait explicitement Deleuze le spinozo-nietschéen passant pour créatif) qu'elle se trouva précisément incapable de devenir autonome.
C'est dans ce passage de l'hétéronomie à l'autonomie que se trouve le refus enragé de reconnaître l'existence des complots, tant dans la sphère privée que dans la sphère publique. Car si les complots existent, le projet d'autonomie s'effondre. L'homme ne peut mener à bien son projet de fonder par lui-même ses propres valeurs, dans une forme d'autotélisme original et inexplicable, et par ailleurs de supporter l'existence destructrice et affaiblissante des complots.
L'existence du complot dans une société autonome est incompatible avec le projet d'autonomie. Dans une société hétéronome, le complot se trouve toujours, finalement, assujetti à la volonté divine, comme le rappelle adéquatement un verset du Coran (où Dieu est présenté comme le meilleur des comploteurs). D'ailleurs, je me demande si dans l'imaginaire collectif de notre Occident décadent, la phrase "Les complots n'existent pas" ne trouve pas sa source quasiment identique dans la fameuse déclaration : "Dieu n'existe pas".
En tout cas, la reconnaissance, pourtant patente d'un point de vue historique, des complots, tant dans la vie ordinaire que dans la vie publique, ce qui dénote la reconnaissance chez l'homme de l'existence du mal (et du néant), n'est pas compatible avec l'autonomie de la société entendue dans ce sens précis. Soit les complots existent et aucune société autonome ne peut prospérer (ce qui expliquerait peut-être leur inexistence écrasante); soit les complots n'existent pas et une société autonome peut enfin voir le jour, prospérer et imposer sa supériorité.
La phrase : "Les complots n'existent pas" est assénée avec la force d'un dogme (je n'ai pas dit d'un doge!) parce qu'elle exprime le fond de la pensée immanentiste (qui veut que la spécificité de l'immanentisme ne puisse être menacée par des actions humaines tortueuses et mesquines). Tout ennemi présent du complotisme est un immanentiste qui souscrit, plus souvent de loin que de près, aux velléités de Nietzsche le prophète de l'immanentisme tardif et dégénéré : fonder une mutation ontologique qui ne change pas de dimension ontologique, mais qui s'opère dans ce monde-ci, pour réfuter l'idéal romantique et pour muter dans le souci de l'immanentisme (en constante opposition avec le platonisme).
Le refus du complot est un symptôme de la phase terminale, car les complots surgissent toujours en période de décadence, dans l'affaiblissement du pouvoir visible. Pour remédier à cet affaiblissement, les comploteurs intentent des coups tordus ayant pour prétention désespérée et suicidaire d'enrayer le processus d'effondrement et de reprendre la main coûte que coûte, y compris par la violence (c'est ainsi que le pouvoir financier mondialiste et libéral a essayé de faire du 911 l'événement catalyseur justifiant sa reprise en main de l'effondrement systémique actuel).
Comme le complot est voué à l'échec dans son intention et ne fait qu'accélérer le processus qu'il prétend endiguer, le refus du complot n'est qu'un symptôme qui, comme l'action paresseuse (fai-néante), n'ajoute pas un iota au changement en période de crise. Le refus du complot est le cri désespéré, voire la plainte douloureuse, pour ne pas dire plus, de celui qui amerait tant que le fonctionnement du système soit inattaquable, ou que mutation ontologique soit possible hic et nunc.
Admettre le complot dans cette optique (pour l'anticomplotiste partisan du système immanentiste) reviendrait à admettre l'inadmissible. Autant dire à signer son accord de suicide séance tenante. Raison pour laquelle l'anticomplotiste évacue d'autant plus le sujet saugrenu du complot qu'il se montre d'autant plus intéressé (cette fois d'autant plus vivement) par des questions progressistes comme l'amélioration de l'égalité sociale ou l'idée de progrès. Mais cette curiosité légitime se montre du même tonneau (de mauvaise foi) que le déni de complot : il n'est pas possible de transformer un phénomène symptomatique sans la reconnaissance lucide de ses causses.
Toute fausse cause engendre un faux effet. Tel est le néfaste effet du déni : en refusant de reconnaître la réalité, il provoque la destruction. Merci sans doute aux complotistes de précipiter par leur déni carabiné l'effondrement d'un système aussi putride que celui de l'ultralibéralisme mondialisante actuel. Car la phrase "les complots n'existent pas" signifie in fine et au fond : "Les complots sont trop insupportables pour être reconnus". Non seulement leur reconnaissance impliquerait que le système n'est pas viable (première reconnaissance cruelle et insupportable), mais encore que l'homme n'est pas autonome - et dépend du réel (d'où : du divin).

P.S. : la deuxième dette est encore plus lourde à régler que la première reconnaissance (de dette).

1 commentaire:

none a dit…

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